Postface

Ce court pastiche de Marcel Proust nous met en présence du narrateur d’ À la recherche du temps perdu , tandis qu’il rejoint un événement mondain, sur l’invitation d’une Guermantes. Situation familière, prétexte à quelques scènes marquantes dans l'œuvre de Proust. Ce texte ne saurait tout à fait étancher la soif du lecteur, puisqu’il se cantonne aux quelques moments qui suivent l’arrivée du narrateur chez ses hôtes. Il évoque néanmoins deux thèmes chers à Proust: la fascination du narrateur pour les noms , et son amitié pour Robert de Saint-Loup. Rupture, en revanche, avec le roman pastiché: notre récit, une uchronie, a pour toile de fond une Histoire imaginaire.

Noms de Gilberte : les côtés

La date de l’action donne naturellement lieu aux réflexions du narrateur concernant les noms et titres des protagonistes. Rappelons que Proust se garde bien d’offrir au lecteur des repères chronologiques clairs, voire cherche activement à les brouiller, instaurant une forme de temporalité ondulatoire, parsemée d’échos et résonances, qui ne saurait être accidentelle vu le soin mis par ailleurs à ciseler la structure cathédrale du roman. Quelques jalons fondamentaux permettent tout de même de s’orienter. Ainsi, la fin de la Recherche se déroule plusieurs années après la première guerre mondiale, disons autour de 1925, quand le narrateur est âgé de 45 ans environ.

Le présent récit nous propulse une dizaine d’années plus tard, au mitan ou vers la fin des années 1930. Le narrateur approche la soixantaine, et dans ce nouveau « bal des têtes », c’est sans doute quelque jeune personne qui aura peine à reconnaître cette tête grise. La génération de ses parents n’est plus de ce monde; en particulier ces membres de la famille Guermantes qu’encore enfant il avait observé, de loin, comme des créature féeriques qu’il se représentait « avec les couleurs d’une tapisserie ou d’un vitrail d’un autre siècle », puis que devenu adulte il avait bien connu: la duchesse de Guermantes, Oriane, idole de jeunesse du narrateur dont son imagination vagabonde le fit se croire amoureux, et le duc, Basin; le baron de Charlus, frère de Basin , monstre d’orgueil et débauché aux mœurs interlopes; enfin le Prince de Guermantes (Gilbert), cousin des deux frères.

Le duc et Charlus ont aussi un neveu: c’est Robert de Saint-Loup-en-Bray, sur lequel nous reviendrons en temps voulu. Dans la Recherche , Robert épouse Gilberte Swann, dont le narrateur, enfant, partageait les jeux aux Champs Élysées.

La portée de cette alliance, sans guère de conséquence dans la trame du roman, est toute autre sur le plan symbolique, où la topographie imaginaire rejoint les géographies morale et sociale de l’univers proustien, précisant le contraste séminal entre les côtés :

Car il y avait autour de Combray deux « côtés » pour les promenades, et si opposés qu’on ne sortait pas en effet de chez nous par la même porte, quand on voulait aller d’un côté ou de l’autre : le côté de Méséglise-la-Vineuse, qu’on appelait aussi le côté de chez Swann parce qu’on passait devant la propriété de M. Swann pour aller par-là, et le côté de Guermantes

Depuis la maison de la tante, villégiature des vacances, le coté de Méséglise, c’est d’abord celui qui mène à Tansonville, chez Charles Swann. Cet ami de la famille, charmeur, élégant, fin connaisseur des arts et des lettres, suscite l’admiration du narrateur, mais son existence est finalement marquée par un double échec, social et intellectuel. Le côté de chez Swann, c’est celui de la sensualité, puissamment représentée par l’odeur des aubépines ou le désir pour Odette, la demi-mondaine que Swann finit par épouser, mais aussi de la perversion, du geste obscène de Gilberte aux rituels sadiques et saphiques de Mlle Vinteuil. A cette excitation des sens répond la stérilité intellectuelle dont Swann est le malheureux emblème, érudit qui ne sut jamais mener le travail entrepris à bien, et dont l’image ne peut survivre que par le talent d’un autre.

Le côté de Guermantes, c’est celui du nirvana social, largement onirique, que la famille éponyme représente pour le narrateur enfant. Celui du beau temps, de l’eau vive de la rivière, celui enfin d’une beauté idéalisée, celle de la duchesse, placée au-delà des contingences charnelles.

Cette opposition si ancrée dans l’esprit du narrateur qu’il la compare aux «  gisements profonds de [son]  sol mental », rend les deux côtés presque ontologiquement   antinomiques :

Guermantes lui ne m’est apparu que comme le terme plutôt idéal que réel de son propre « côté », une sorte d’expression géographique abstraite comme la ligne de l’équateur, comme le pôle, comme l’orient. Alors, « prendre par Guermantes » pour aller à Méséglise, ou le contraire, m’eût semblé une expression aussi dénuée de sens que prendre par l’est pour aller à l’ouest.

Or parmi les nombreux moments qui marquent la progression du roman dans son intrigue principale (Genette n’avait-il pas résumé ainsi la Recherche ? : « Marcel devient écrivain »), la jonction des deux côtés dans l’univers mental du narrateur en est un essentiel sur la voie vers l'âge adulte et la maturité artistique. Si l’existence de passeurs était déjà manifeste, soulignant de fait l’imbrication des deux mondes : Swann lui-même visitant la duchesse, ou en sens inverse, Charlus aperçu en compagnie d’Odette, c’est le mariage de Gilberte, la fille de Swann et d’Odette avec Robert, le neveu d’Oriane et de Charlus, qui vient catalyser cette découverte et consacrer le changement d’époque.

Gilberte me dit : « Si vous voulez, nous pourrons tout de même sortir un après-midi et nous pourrons alors aller à Guermantes, en prenant par Méséglise, c'est la plus jolie façon », phrase qui en bouleversant toutes les idées de mon enfance m'apprit que les deux côtés n'étaient pas aussi inconciliables que j'avais cru.

Avant que Proust ne mette le point final à son œuvre, le narrateur revoit Gilberte, veuve. Mon récit, qui nous place donc une dizaine d’années plus tard, la dépeint devenue duchesse de Guermantes, suivant une prophétie « en passant » de Proust qui n’aurait peut-être pas survécu aux révisions du texte, eût celui-ci pu achever le Temps Retrouvé.  Cette circonstance donne libre cours à la veine saint-simonienne du narrateur, qui fait nos délices avec une digression généalogique brève mais acérée (circulation des textes : le lecteur avisé me surprendra, pastichant Proust qui pastiche Saint-Simon…).

La transmission du titre de noblesse est aussi l’occasion d’une réflexion sur la sémantique des noms : leur référence et leur sens . Appliquée à Gilberte, elle esquisse donc une coda à la réunion des deux côtés : si la clôture du roman par Proust reste parfaite, nous séparant du narrateur alors qu’il devient vraiment écrivain (devient l’auteur ?), le pastiche est l’occasion d’imaginer les échos chez l’homme mûr, plus âgé que le fut jamais Proust, de cet itinéraire initiatique.

Robert de Saint-Loup

L’intitulé de ce pastiche vend d’entrée la mèche : il ne s’agira pas ici de prolonger la trame imaginée par Proust ni de s’y nicher, mais de supposer un point de divergence. Pour le lecteur de la Recherche du temps perdu , la « vieillesse de Saint-Loup » est une contradiction dans les termes, s’agissant d’un personnage figé, par la mort, dans une éternelle jeunesse.

Robert de Saint-Loup, on l’a dit, appartient à la famille Guermantes. Dès sa rencontre avec le narrateur au Grand Hôtel de Balbec, on est en présence d’un nouveau personnage de dandy élégant, mais qui tranche nettement sur le détachement d’un Swann ou encore sur la brutalité de Charlus, son oncle. Écoutons la première impression du narrateur :

Je vis, grand, mince, le cou dégagé, la tête haute et fièrement portée, passer un jeune homme aux yeux pénétrants et dont la peau était aussi blonde et les cheveux aussi dorés que s’ils avaient absorbé tous les rayons du soleil. Vêtu d’une étoffe souple et blanchâtre comme je n’aurais jamais cru qu’un homme eût osé en porter, et dont la minceur n’évoquait  pas moins que le frais de la salle à manger, la chaleur et le beau temps du dehors, il marchait vite. Ses yeux, de l’un desquels tombait à tout moment un monocle, étaient de la couleur de la mer. Chacun le regarda curieusement passer, on savait que ce jeune marquis de Saint-Loup-en-Bray était célèbre pour son élégance…

Solaire, apollinien, « oiseau de paradis », Saint-Loup est aussi caractérisé par son dynamisme, à l’opposé d’une forme de beauté sculpturale. « Lui qui toujours dans cette vie avait semblé, même assis, même marchant dans un salon, contenir l'élan d'une charge », il est dépeint en mouvement, dégingandé, « semblant poursuivre son monocle qui voltigeait devant lui comme un papillon », l’appendice optique figurant le centre de gravité de son virevoltant propriétaire.

Si cette allure qui lui est propre est souvent source de comique, elle ne saurait être un ridicule  : la personnalité et la fibre morale de Saint-Loup, ami le plus cher du narrateur, sont examinées avec un esprit de sérieux sans équivoque. L’impression initiale, passé un bref malentendu, lui inspire un jugement durable : Saint-Loup est certes un élégant, plein de charme, mais il est aussi un être gentil et attentionné.

Comme une fée hargneuse dépouille sa première apparence et se pare de grâces enchanteresses, je vis cet être dédaigneux devenir le plus aimable, le plus prévenant jeune homme que j’eusse jamais rencontré. « Bon, me dis-je, je me suis déjà trompé sur lui, j’avais été victime d’un mirage, mais je n’ai triomphé du premier que pour tomber dans un second car c’est un grand seigneur féru de noblesse et cherchant à le dissimuler. » Or, toute la charmante éducation, toute l’amabilité de Saint-Loup devait en effet, au bout de peu de temps, me laisser voir un autre être mais bien différent de celui que je soupçonnais.

Comme le suggère la fin de la citation, Saint-Loup cache toutefois de multiples facettes, à l’instar des autres personnages majeurs de la Recherche.  Guermantes jusqu’au bout des ongles, il désespère une partie de sa famille en se passionnant pour Rachel, une courtisane juive, puis plus tard en se montrant un partisan enragé  du capitaine Dreyfus. Marié à Gilberte, il se montre infidèle, et pas de n’importe quelle manière puisque c’est à cette époque que son homosexualité est révélée au narrateur.

Davantage, peut-être, que ces manifestations plus frappantes de duplicité sociale, il est des incidents qui suscitent chez le narrateur un véritable choc moral. Saint-Loup peut se montrer indélicat, indiscret, à la limite de la goujaterie, avec un contentement de soi ostentatoire qui frise le pharisaïsme et l’hypocrisie (ces épisodes, qui ne les a vécus, face à un être cher ?).

Mais cette nature plurielle n’affecte pas le cœur de la relation amicale. Le roman nous le montre quand la mort met un point final à cette amitié. En guise de bilan, ainsi s’exprime le narrateur:

Je me rappelais l'être si spécial qu'il m'avait paru être alors, l'être dont ç'avait été un si grand souhait de ma part d'être l'ami. Ce souhait s'était réalisé au-delà de ce que j'aurais jamais pu croire, sans me donner pourtant presque aucun plaisir alors, et ensuite je m'étais rendu compte de tous les grands mérites et d'autre chose aussi que cachait cette apparence élégante. Tout cela, le bon comme le mauvais, il l'avait donné sans compter, tous les jours, et le dernier en allant attaquer une tranchée, par générosité, par mise au service des autres de tout ce qu'il possédait, comme il avait un soir couru sur les canapés du restaurant pour ne pas me déranger.

 Saint-Loup était militaire. Bien sûr , pourrait-on ajouter. Seule cette carrière, sans doute, pouvait seoir à sa conception de la noblesse. De retour au front après une permission, il meurt, chargeant l’ennemi pour protéger ses hommes.

Et si… et si cette fin héroïque n’avait été qu’une fausse nouvelle? Dans le monde de notre pastiche, Saint-Loup est bien cru mort, un moment, mais l’oiseau de paradis se mue en phénix. Et si l’action place initialement le narrateur en face de Gilberte, il apparaît vite qu’en fait de retrouvailles, ce sont celles, longtemps différées, avec un Saint-Loup vieilli, qui sont les plus attendues par notre protagoniste.

À travers ses yeux, nous découvrons un Saint-Loup tel qu’en lui-même, bien peu changé, l’allure à peine moins vive que par le passé. Mais si l’homme de chair et d’os n’a guère varié, son statut social n’est plus le même. Époux d’une riche héritière, jouissant bourgeoisement de la fortune de Swann? Une voie toute tracée peut-être, qui ne suscite guère la surprise. Duc de Guermantes? Ce titre ne lui était certes pas promis mais, entouré de parents âgés et sans progéniture, il pouvait concevoir à son propos quelque espérance...

Héros de la République? Voilà qui a davantage de quoi nous surprendre, mais non en vertu d’une opposition simpliste entre la noblesse du faubourg Saint-Germain et le régime républicain. Il est des raisons plus subtiles et qu’il convient d’examiner.

La fine analyse par Proust des relations sociales prend en effet un essor tout particulier dans ce firmament qu’est le « grand monde ». Si beaucoup, y compris parmi ses admirateurs, ont vu dans cette somme d’observations la preuve d’un snobisme obsessionnel chez Proust, et si d’autres, plus justement, y ont décelé l’art mordant du satiriste, il faut surtout souligner que, comme Balzac était l’historien et moraliste des salons parisiens, Proust en fut le méticuleux sociologue.

Au risque d’une épure excessive, admettons que le trait le plus partagé chez les grands seigneurs dépeints par Proust est une parfaite politesse, masquant une indifférence qui confine à l’inhumanité.

 Ce n'est pas que M. de Guermantes ne fût par certains côtés fort ordinaire et n'eût même des ridicules d'homme trop riche, [… il] était  porté par cette autre force, la politesse aristocratique la plus vraie. Cette politesse exclut bien des gens. […]. Mais du moment que quelqu'un, comme c'était mon cas, paraissait susceptible d'être agrégé au milieu Guermantes , cette politesse découvrait des trésors de simplicité hospitalière plus magnifiques encore s'il est possible que ces vieux salons, ces merveilleux meubles restés  là. […] Telles qu'elles étaient, on se sentait touché par ses façons, comme on l'est, en lisant des Mémoires du temps, par celles de Louis XIV quand il répond avec bonté, d'un air riant et avec une demi-révérence, à quelqu'un qui vient le solliciter. Encore faut-il, dans les deux cas, comprendre que cette politesse ne va pas au-delà de ce que ce mot signifie.

Au contraire de son frère Charlus, dont la politesse mécanique est un constant rappel des convenances, sans trace de courtoisie (et dont la férocité n’est jamais loin), le duc de Guermantes représente l’urbanité tout en rondeurs, mais peu sincère, qui semble caractériser son milieu. Au demeurant, il ne se soucie guère de s’en évader et, peu à peu désocialisé, figure bien le rétrécissement d’une aristocratie qui, après 1830 et les Trois Glorieuses, bouda  longtemps dans son faubourg.

La duchesse de Guermantes représente un type distinct, plus rare sans doute mais suffisamment commun pour en faire un poncif: celui de la noblesse si avancée qu’elle en devient excentrique. À rebours des préjugés de sa caste, elle s’exalte de la modernité en art et professe des idées politiques sulfureuses, apanages respectifs de la bourgeoisie et de l’université, aux antipodes donc de son monde:

les Guermantes, tout en vivant dans le pur « gratin » de l'aristocratie, affectaient  de ne faire aucun cas de la noblesse. Les théories de la duchesse de Guermantes, laquelle à vrai dire à force d'être Guermantes devenait dans une certaine mesure quelque chose d'autre et de plus agréable, mettaient tellement au-dessus de tout l'intelligence et étaient en politique si socialistes qu'on se demandait où dans son hôtel se cachait le génie chargé d'assurer le maintien de la vie aristocratique

  Saint-Loup campe lui aussi un type, sans doute moins répandu, celui d’un grand seigneur qui volontiers déprise sa noblesse en faveur, non de quelque avant-garde, mais du peuple.

Saint-Loup appartenait, en effet, à ce genre de jeunes gens du monde situés à une altitude où on a pu faire pousser ces expressions : « Ce qu'il y a même d'assez gentil chez lui, son côté assez gentil », semences assez précieuses, produisant très vite une manière de concevoir les choses dans laquelle on se compte pour rien, et le « peuple » pour tout ; en somme tout le contraire de l'orgueil plébéien.

  Le ton de Proust pourrait suggérer une distance moqueuse, pointant une hypocrisie, ou du moins une posture un peu forcée. Mais l’épreuve de la guerre vient confirmer la sincérité de ce trait: le patriotisme devient une passion commune qui unit l’officier au peuple dans la fraternité des tranchées. Dans un passage qui anticipe sur la littérature édifiante de l’après-guerre, Robert écrit à son ami:

Mais si tu voyais tout ce monde, surtout les gens du peuple, les ouvriers, les petits commerçants, qui ne se doutaient pas de ce qu'ils recélaient  en eux d'héroïsme et seraient morts dans leur lit sans l'avoir soupçonné, courir sous les balles pour secourir un camarade, pour emporter un chef blessé, et, frappés eux-mêmes, sourire au moment où ils vont mourir parce que le médecin-chef leur apprend que la tranchée a été reprise aux Allemands, je t'assure, mon cher petit, que cela donne une belle idée des Français et que ça fait comprendre les époques historiques qui nous paraissaient un peu extraordinaires dans nos classes.

  Le narrateur imagine même pour Saint-Loup une future carrière politique, dans un passage important pour notre discussion.

J'ai souvent pensé depuis, en me rappelant cette croix de guerre égarée chez Jupien, que si Saint-Loup avait survécu il eût pu facilement se faire élire député dans les élections qui suivirent la guerre, l'écume de niaiserie et le rayonnement de gloire qu'elle laissa après elle, et où si un doigt de moins, abolissant des siècles de préjugés, permettait d'entrer par un brillant mariage dans une famille aristocratique, la croix de guerre, eût-elle été gagnée dans les bureaux, suffisait pour entrer, dans une élection triomphale, à la Chambre des députés, presque à l'Académie française. L'élection de Saint-Loup, à cause de sa « sainte » famille, eût fait verser à M. Arthur Meyer des flots de larmes et d'encre. Mais peut-être aimait-il trop sincèrement le peuple pour arriver à conquérir les suffrages du peuple, lequel pourtant lui aurait sans doute, en faveur de ses quartiers de noblesse, pardonné ses idées démocratiques. Saint-Loup les eût exposées sans doute avec succès devant une chambre d'aviateurs.

Élu, il ne le serait donc qu’eu égard à sa naissance, à sa bravoure, mais malgré  son attachement au peuple. Manière pour Proust de souligner que le peuple invoqué par Saint-Loup n’est que l’ombre portée d’un fantasme déjà démodé au dix-septième siècle, et fort éloigné du corps électoral  de 1919.

Le décalage relevé par le narrateur entre l’ami qu’il a connu et son nouveau personnage est tout aussi compréhensible. On ne saurait faire de Saint-Loup un féal de la Restauration, mais ses idées démocratiques participent davantage d’un idéal chevaleresque que d’une conversion au parlementarisme. Fêté par les notables, devenu lui-même un des dignitaires de la République, sa trajectoire sociale s’en trouve changée. Quant à son évolution morale et politique, la brièveté du récit ne nous laisse que le loisir d’élaborer des conjectures… Pour soulever ce coin du voile, penchons-nous sur la trame historique du récit.

Une uchronie

Imaginer Saint-Loup survivant à la Grande Guerre, c’est déjà pratiquer une forme d’uchronie littéraire, puisque l’univers proustien s’en trouve altéré. Rassurons-nous: l’auteur place la mort de ce personnage vers la fin du roman; seule une courte partie de l'œuvre en est donc rendue caduque, et nous pouvons appréhender ce monde parallèle avec aplomb.

Bien plus, ce pastiche verse dans l’uchronie proprement dite: la description d’un contexte historique fictif, divergeant de notre propre expérience à partir d’un point précis, traditionnellement lié à quelque évènement politique ou militaire. Notre point de divergence introduit un scénario abondamment exploré, qui donna lieu à moult spéculations durant le premier conflit mondial et depuis lors: celle d’une paix séparée conclue par l’Autriche-Hongrie avec les Alliés.

Enfin, notre récit fait de Saint-Loup le héros des événements fictifs qui amènent cette divergence; l’Histoire y est dès lors davantage qu’une simple toile de fond. Le choix du sujet ouvre quelques perspectives intéressantes : en élargissant la focale à l’Autriche là où Proust avait davantage insisté sur la perception du « boche » ; en approfondissant par un changement de décor les oxymores apparentes qu’incarnent Saint-Loup, le noble démocrate, le patriote sans venin.

Il nous donne peut-être aussi l’occasion de lever un coin de voile sur un avenir plus heureux, en tout cas moins funeste. Assurément, l’Allemagne fut la source principale des malheurs du siècle, talonnée de près par la Russie dans ses incarnations successives. Les petites nations d’Europe centrale et orientale ne purent qu’en être un théâtre, faibles, divisées, et pauvrement soutenues. En aurait-il été autrement si l’empire austro-hongrois avait survécu après 1918? Avec quelques décennies de recul, un certain homme d’Etat, né en 1874, contemporain donc de Saint-Loup et du narrateur, le pensait:

La seconde tragédie capitale de cette époque fut le complet démembrement de l'empire austro-hongrois par les traités de Saint-Germain et de Trianon. Pendant des siècles cette vivante réincarnation du Saint Empire romain-germanique avait apporté, dans le cadre d'une vie commune, des avantages, tant d'un point de vue d'économie que de sécurité, à de nombreux peuples dont aucun n'avait en notre temps la puissance ou la vitalité de résister par lui-même à la pression d'une Allemagne ou d'une Russie ressuscitées (Winston Churchill, 1948)

L’aventure de de Saint-Loup selon notre récit s’inscrit dans le contexte de tentatives multiples, et bien réelles, de mettre fin à la Grande Guerre dès 1917 en détachant l’Autriche-Hongrie de son allié allemand. Cette issue aurait pu voir la double monarchie sortir du conflit meurtrie, mais intacte pour l’essentiel, tandis que c’est son puissant voisin qui aurait été morcelé ; rappelons que l’unité allemande datait de moins d’un demi-siècle…

Nos personnages, Saint-Loup le premier, évoluent dans un climat culturel hérité du temps long, que les dimensions d’un bref pastiche ne permettent que d’esquisser, mais qu’il convient d’examiner plus avant.

Les Habsbourg et la France

La perception par un officier français comme Saint-Loup, ou par un homme de l'arrière comme le narrateur, de l’ennemi austro-hongrois en 1917 est ainsi marquée par l’antique rivalité de la France avec les Habsbourg, dont le jeune Charles Ier, monté sur le trône l’année précédente, restera le dernier représentant couronné.

Rivalité antique, disais-je: à l’autre extrémité de cette lignée, Frédéric III, duc d’Autriche, qui accède à la dignité impériale au mitan du XVème siècle, s’oppose déjà à la France : Louis XI, notre Universelle Arachne, cherche en effet à capter les possessions bourguignonnes et flamandes de Charles le Téméraire. Mais à la mort de cet ennemi juré des Valois, c’est Maximilien de Habsbourg, héritier de l’empereur et gendre du Téméraire, qui se les adjuge… L’extension rapide de l’imperium habsbourgeois ne fait que saler ces plaies : François Ier cherche à compromettre les ambitions universelles de Charles Quint, maître non seulement du Saint Empire mais d’une grande partie de l’Europe, ainsi que des plus riches colonies du Nouveau Monde. À leur tour, Henri IV, Richelieu, Mazarin sont obsédés par les velléités d’encerclement habsbourgeoises, et la nécessité de les combattre âprement.

 C’est la guerre de succession d’Espagne qui voit l’opinion française prendre en haine la maison d’Autriche. Dès 1701 et quatorze ans durant, le royaume de Louis XIV fait face à l’Europe, liguée contre elle pour défendre la présence d’un Habsbourg sur le trône de Madrid. Au prix de sacrifices considérables, c’est la France qui finit par l’emporter; les Bourbons règnent depuis lors par-delà les Pyrénées. Mais l’hostilité envers le Habsbourg a cette fois durablement imprégné la psyché française. Le retournement des alliances imaginé par Kaunitz et mis en place par Louis XV et Choiseul, qui voit la France et l’Autriche s’allier durant les années 1750 pour faire face à la domination grandissante de la Grande-Bretagne, est donc difficilement accepté, en particulier par les tenants des Lumières, volontiers anglophiles.

La victoire britannique qui clôt la Guerre de Sept Ans (le « vrai » premier conflit mondial) en 1763 affaiblit ce système diplomatique. La Révolution française y met un point final. L’avènement de la République en 1792 ravive l’ancienne animosité, augmentée d’une dimension idéologique: à une société nouvelle, perçue comme un recommencement absolu pour l’humanité, on oppose la crispation sur la défense d’un ordre ancien. L’hostilité envers Marie-Antoinette « l’Autrichienne » en est une traduction subalterne, mais significative.

Le dix-neuvième siècle avec, en France, ses changements de régime trop nombreux pour être ici rappelés s’inscrit dans cette continuité. L’Autriche de la Sainte Alliance et de Metternich y reste perçue par les partisans du mouvement comme garante des forces conservatrices, voire réactionnaires, à travers l’Europe. Mais ce schéma de pensée, quelque peu figé au fil des décennies, ignore les mutations internes de l’entité habsbourgeoise.

Du Saint-Empire à la monarchie danubienne

L’émergence d’une nation allemande dominée par la Prusse reste l’événement majeur du dix-neuvième siècle post-napoléonien. Pour les Français de l’époque, c’est le choc des victoires successives de la Prusse à Sadowa (face à l’Autriche) et à Sedan (face à la France) qui scelle cette prise de conscience.

À l’issue des guerres napoléoniennes, nul ne songe à restaurer l’édifice vermoulu du Saint Empire. C’est une confédération germanique qui est créée en 1818 et amorce l’union des pays de langue et culture allemandes. Formellement à la tête de cet ensemble hétéroclite, l’empereur d’Autriche recouvre son rôle traditionnel de direction du corps germanique.

Concernant ses territoires propres, l’empire a fortement évolué. Les guerres et traités successifs ont permis de rationaliser le patchwork territorial des Habsbourg, cédant petit à petit les possessions flamandes, siciliennes ou encore milanaises. En parallèle, le recul de l’empire Ottoman permet aux empereurs, déjà rois de Bohême et de Hongrie, de récolter de nouvelles couronnes en Dalmatie, en Croatie-Slavonie, ou encore en Galicie-Lodomérie. Le centre de gravité du pouvoir viennois ne fait donc que se déplacer vers l’Est.

La victoire de la Prusse à Sadowa en 1866 consacre cette translation orientale. L’unification allemande se fera sous la férule prussienne et sans les peuples, pourtant allemands, d’Autriche. Privée de son rôle au nord et à l’ouest, Vienne devient une puissance d’Europe centrale, organisatrice de l’espace danubien. Cette évolution est entérinée par le Compromis  de 1867.

Le royaume de Hongrie, soumis sans discontinuer depuis trois siècles aux Habsbourg dans le cadre d’une union personnelle, devient l’égal de l’empire d’Autriche au sein d’une double monarchie austro-hongroise. L’empereur-roi, désormais couronné à Vienne et à Budapest, représente, avec l’armée et quelques ministres, l’une des seules institutions communes, la Hongrie disposant de son propre gouvernement et de sa Diète.

Cette mutation institutionnelle répond à un besoin interne de gestion des nationalismes centrifuges, qui ne doit cependant pas faire oublier sa dimension géopolitique. Celle-ci fut anticipée par l’historien tchèque František Palacký dès 1848 avec son concept d’austro-slavisme, résumé par la célèbre formule: «  En vérité, si l'Empire d'Autriche n'existait pas depuis bien longtemps, il faudrait, dans l'intérêt de l'Europe et dans l'intérêt de l'humanité, se dépêcher de le constituer ».   Palacký craignait qu’une unité allemande incluant les terres autrichiennes ne fissent de Vienne une simple capitale provinciale, dominée par Berlin. Symétriquement, il voyait avec inquiétude la possible indépendance des petites nations slaves qui, trop faibles, verseraient vite dans le panslavisme, prélude à leur emprisonnement dans la sphère d’influence russe.

Le Compromis de 1867 réalise donc l’objectif austro-slaviste en maintenant une puissance centrale comme contrepoids aux impérialismes agressifs de Berlin et Moscou. Mais cette affaire ne revient-elle qu’à soutenir un conservatisme autoritaire face à deux alter ego ? Nullement. La double monarchie de François-Joseph n’est plus l’empire de Metternich, malgré l’image vieillotte qu’elle conservera jusqu’au bout et le poids indéniable du catholicisme d’État. Mise en regard avec le militarisme prussien et la réaction tsariste, la progression austro-hongroise vers un système plus libéral et décentralisé est réelle.

Palacký est clair sur ce point, quand il prône « l'égalité complète de toutes les nationalités et de toutes les confessions réunies sous le sceptre des Habsbourg, égalité qui sera la justification juridique et morale de l'existence de l'Empire  ». Ce dessein était-il réaliste? Nul ne saurait l’affirmer avec aplomb. Dès 1871, on tente d’instaurer le trialisme en couronnant l’empereur-roi à Prague, faisant de la Bohême un élément constitutif de l’État au même titre que l’Autriche et la Hongrie, sans succès. Au vingtième siècle, François-Ferdinand mûrit un projet similaire, au profit cette fois d’un royaume des Croates et des Serbes de l’Empire; d’autres plans de fédération à quatre ou à six sont discutés à cette époque. Mais dans chaque cas, la pierre d’achoppement reste le redoutable et sempiternel problème des nationalités, et non quelque réminiscence du centralisme viennois.

Comment ces développements sont-ils accueillis dans la France républicaine d’après Sedan? Pour beaucoup de savants de l’ancienne école, tel le géographe Élisée Reclus, l’antipathie spontanée reste indépassable envers un empire dont la pérennité même semble un défi permanent à la « raison » et aux idéaux révolutionnaires. Par ailleurs, un courant slavophile vient renforcer le vieux fond d’austrophobie française. A l’Université, Louis Léger, Ernest Denis ou encore Louis Eisenmann symbolisent l’émergence des études slaves, ouvertement favorables aux revendications nationales. Au grief d’être perçue comme une entité catholique et obscurantiste s’ajoute pour l’Autriche-Hongrie celui d’être une monarchie plurinationale. Qualité choquante aux yeux de républicains élevés dans le culte de l’État-Nation, et dans la conviction que l’indépendance ne peut qu’apporter le bonheur aux peuples.

Cette tendance est néanmoins loin d’être universelle. En 1876, Auguste Himry, qui étudie la formation territoriale des États d’Europe centrale, reprend l’argumentation de Palacký. Il met en relief l’importance de la double monarchie comme rempart nécessaire face aux puissances allemandes et russes, et souligne l’enchevêtrement des peuples, qui les oblige à vivre ensemble et invalide une répartition géographique en États-nations (que ne fut-il entendu!). L’historien Anatole Leroy-Beaulieu affirme quant à lui: « Il importe à l'Europe que l'Empire du Habsbourg ne soit pas à la merci de la politique allemande. L'Autriche-Hongrie reste la pierre angulaire de l’Europe L'Occident et l'Orient ont un intérêt égal à ce qu'elle demeure indépendante de fait comme de droit. »

A l’orée du vingtième siècle, les monographies et récits de voyage, tels ceux de René Gonnard ou René Pinon, observent une consolidation de l’édifice administratif habsbourgeois. Les projets trialistes ou fédéralistes y sont vus, non comme un facteur de décomposition, mais au contraire comme un barrage aux revendications particularistes les plus virulentes. En 1913, lors des guerres balkaniques, Pinon estime le patriotisme d’État solide, et les peuples plus enclins à en modifier le statut qu’à en ruiner les fondements. Il ne pouvait imaginer qu’une guerre d’une toute autre ampleur était sur le point d’éclater…

La fin de l’Autriche-Hongrie

L’été 1914 voit se dérouler un funeste jeu de domino, au cours duquel toutes les puissances européennes entrent en conflit. L’Entente des Français, Russes et Britanniques se trouve opposée à la Duplice austro-allemande, en place depuis 1878. Succédant à la Ligue des trois empereurs, ersatz de Sainte Alliance réactivé par Bismarck, celle-ci vient consacrer le soutien de Berlin à Vienne dans les anicroches balkaniques naissantes et à venir. La rivalité entre Austro-Hongrois et Russes pour supplanter l’empire ottoman en recul impose en effet au chancelier de choisir son camp.

L’hostilité de principe envers la double monarchie, sort donc du champ des querelles académiques ou d’un sentiment populaire diffus. Il ne s’agit plus désormais pour les universitaires d’anticiper son évolution ou de palabrer sur les scénarios possibles, mais pour les gouvernants de décider très concrètement quel sort réserver à cet ennemi en cas de victoire de l’Entente. Dès décembre 1914, Woodrow Wilson affirme: «  Il me semble que le gouvernement de l'Allemagne doit être profondément modifié, et que l'Autriche-Hongrie éclatera – elle devrait éclater pour le bien de l'Europe. »

Le président, dont le pays n’est alors pas intervenu, verra ses voeux exaucés à la fin de la guerre. Si Wilson et ses quatorze points, souvent trop vite résumés au « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », sont justement vus comme une force motrice, on ne saurait ignorer la détermination des savants qui, dès 1914, jouent sur la fibre slavophile des démocraties pour promouvoir des plans de démembrement. Masaryk, inventeur de la Tchécoslovaquie, propose d’unir des peuples séparés par l’Histoire depuis le dixième siècle, envisage l’indépendance des Polonais et des Slaves du sud, mais aussi la dissolution de l’Allemagne, afin d’éviter l’irrédentisme des populations germaniques d’Autriche ou de Bohême.

On le sait: seule l’Autriche-Hongrie verra sa dernière heure sonner, et l’Allemagne, hélas, renaîtra de ses cendres. Il convient néanmoins de ne pas surestimer l’alignement des idéalistes wilsoniens et slavophiles français avec les indépendantismes d’Europe centrale. Wilson lui-même hésite et, en 1917 encore, place son espoir en un succès des réformes d’ampleur entreprises par Charles Ier. Quant à la politique de Clemenceau, on peut estimer qu’elle n’est guère dogmatique et se détermine surtout par les intérêts de la France, du moins tels qu’il les percevait. La partie n’était donc pas jouée, d’autant que nombre d’acteurs souhaitent encore en 1918 que l'État habsbourgeois perdure: les représentants des petites nations qui se placents dans la lignée austro-slaviste de Palacký, mais aussi la plupart des Juifs, qui voient dans la monarchie danubienne un rempart et un gage de sécurité (l’Histoire leur donnera raison, faut-il le souligner).

Venons-en au sujet des négociations secrètes, qui furent la meilleure chance pour l’Autriche-Hongrie de perdurer tout en se modernisant. Ces pourparlers entre belligérants furent longtemps pris pour des improvisations farfelues, alors qu’il s’agissait de projets fort réfléchis. La tentative de paix la plus connue est celle de Sixte de Bourbon-Parme. Beau-frère de Charles Ier, tout juste monté sur le trône austro-hongrois, ce prince italien sert alors dans l’armée belge. Via la Suisse, il voyage discrètement tout au long de l’année 1916 entre Paris et Vienne, servant d’intermédiaire. Ses discussions avec Poincaré et avec l’empereur font long feu, car les protagonistes n’envisagent alors qu’une paix blanche que, malgré les massacres, les opinions publiques n’accepteraient pas.

Souvent considérée comme secondaire, la négociation entre le comte Armand, capitaine à l’état-major français, et le comte Revertera, diplomate austro-hongrois, semble pourtant avoir été plus proche d’aboutir. En 1917, Paul Painlevé, devenu président du Conseil, se voit soumettre par ses collaborateurs trois projets de paix. Le premier exige un morcellement de l’Allemagne, avec a minima le rattachement de la Sarre et du Palatinat à la France, et une Rhénanie sous protectorat. Le second préconise au contraire de ménager l’Allemagne mais de lui assurer par une Autriche-Hongrie rénovée un contrepoids réel. Un troisième rapport abonde dans ce sens, assurant même qu’il serait souhaitable de détacher l’Autriche de son alliée durant la guerre, rendant par là plus probable l’appui futur d’un État danubien régénéré.

Si la négociation a pu apparaître a posteriori  comme un jeu de dupes, c’est avant tout en raison de son issue. Czernin, l’ambivalent ministre austro-hongrois, renonce à rencontrer directement Painlevé. Clemenceau poursuit les discussions (le Tigre succède à Painlevé en novembre 1917), mais au printemps, la reprise d’une guerre de mouvement, ainsi que le scandale des lettres, y mettent un terme. Dans un discours belliciste (et par un acte de sabotage conscient?), Czernin révèle en effet au grand jour l’existence de négociations, s’attirant en retour la publication par les Français des lettres personnelles de l’empereur à Sixte.

Les louvoiements autrichiens, la prudence française, jettent le doute sur la sincérité des discussions: y a-t-il eu une réelle volonté de négocier, ou un jeu de faux-semblants diplomatiques, chacun poussant l’adversaire à révéler sa main? Il n’est bien sûr pas de diplomatie sans une bonne dose de machiavélisme… Mais l’avancée des pourparlers, l’existence d’un véritable plan comprenant des clauses territoriales majeures, plaident en faveur de leur authenticité.

Reste que toutes les tentatives s’avèrent infructueuses. Charles ne peut s’affranchir de Czernin ni de l’Allemagne à temps. L’empereur-roi abdique le 12 novembre, et c’est la fin de la monarchie bicéphale: finis Austriae.

Charlus et Saint-Loup entrent dans l’Histoire

Notre uchronie entend donc dépeindre Saint-Loup en héros d’une négociation réussie, son oncle, le baron de Charlus, jouant le rôle d’intermédiaire. Est-ce pousser la chimère un peu loin? Charlus n’a pas vraiment la tournure circonspecte du diplomate… Mais précisément: l’absurdité croissante du personnage à l’hiver de sa vie, son outrance imprévisible, pourraient en faire un électron libre, mieux que tout autre à même de réussir.

Assurément, Charlus ne tient pas une ligne politique au sens où nous l’entendrions aujourd’hui. S’il choque son monde par ses positions pro-allemandes, il serait surpris qu’on y décèle quelque traîtrise. Peu lui chaut l’idée d’État-nation, sa défense des empires centraux relève bien davantage d’un légitimisme persistant et d’une vision des relations internationales héritée des guerres de Coalitions, voire du système westphalien. Témoin cet échange entre Saint-Loup et le narrateur:

Si ton oncle Charlus t'entendait ! lui dis-je. Au fond tu ne  serais pas fâché qu'on offense encore un peu plus le pape, et lui pense avec désespoir au mal qu'on peut faire au trône de François-Joseph. Il se dit d'ailleurs en cela dans la tradition de Talleyrand et du Congrès de Vienne. – L'ère  du Congrès de Vienne est révolue, me répondit-il ; à la diplomatie secrète, il faut opposer la diplomatie concrète. Mon oncle est au fond un monarchiste impénitent à qui on ferait avaler des carpes comme M me  Molé ou des escarpes comme Arthur Meyer, pourvu que carpes et escarpes  fussent à la Chambord. Par haine du drapeau tricolore, je crois qu'il se rangerait plutôt sous le torchon du bonnet rouge, qu'il prendrait de bonne foi pour le drapeau blanc. » Certes , ce n'était que des mots et Saint-Loup était loin d'avoir l'originalité quelquefois profonde de son oncle.

 Du reste, les idées du vieillard sont d’autant peu lisibles qu’elles se mêlent d’appréciations diverses, comme une admiration prononcée pour les soldats anglais, largement due à leur belle allure… L’idée d’une paix qui viendrait réconcilier la France avec le successeur de l’antique Saint-Empire aurait donc pu germer en lui.

Quant à l’audace de s’adresser directement à l’empereur-roi, elle aurait paru chose toute naturelle à Charlus, dont le snobisme est sans borne. Le baron considère les têtes couronnées au mieux comme ses égales, et tels les Mortemart, dans l’esprit desquels s’inscrit sa famille fictive de Guermantes, tient sans doute en piètre estime le lignage des Bourbons… Le titre dont il s’arroge, fort mineur eu égard à l’ensemble de sa titulature, constitue lui-même un certificat de snobisme « au carré », comme le remarque drôlement son neveu:

 Il porte le titre de baron de Charlus. Régulièrement, quand mon grand-oncle est mort, mon oncle Palamède aurait dû prendre le titre de prince des Laumes, qui était celui de son frère avant qu'il devînt  duc de Guermantes, car dans cette famille-là ils changent de nom comme de chemise. Mais mon oncle a sur tout cela des  idées particulières. Et comme il trouve qu'on abuse un peu des duchés italiens, grandesses  espagnoles, etc., et bien qu'il eût le choix entre quatre ou cinq titres de prince, il a gardé celui de baron de Charlus, par protestation et avec une apparente simplicité où il y a beaucoup d'orgueil. « Aujourd'hui, dit-il, tout le monde est prince, il faut pourtant bien avoir quelque chose qui vous distingue ; je prendrai un titre de prince quand je voudrai voyager incognito. »

L’orgueil, la brutalité, l’originalité, dont les bouillonnements savamment contrôlés permettaient au baron, dans la force de l’âge, de camper une figure imposante se sont éclipsés avec l’âge, qui a fait fondre cette statue de cire. Mais ses sentiments de supériorité sociale, de virilité irréfragable pourraient toujours composer, en 1917, un philtre assez entêtant pour faire de Charlus le correspondant impérial que nous avons imaginé.

Tiré du front par la mécanique diplomatique que son oncle met en branle, sauvé ainsi sans le savoir, Saint-Loup devient l’intermédiaire qui permet aux négociations secrètes avec l’Autriche, si infructueuses dans notre monde, d’aboutir à un succès. Et comme l’espéraient leurs tenants, elles portent la Grande Guerre à une fin prématurée. Les circonstances de son retour, les suites de sa carrière, sont rapidement abordées dans le texte; n’approfondissons pas ces péripéties outre mesure : ce serait empiéter sur un éventuel développement futur de notre récit.

Qu’il nous suffise de constater que Saint-Loup, reçu en héros comme auraient pu l'être Sixte ou Armand en des circonstances plus heureuses, et passé de la carrière militaire à la diplomatique, est de retour dans le Paris des années 1930. Un Paris uchronique, dans une Europe fort différente de celle dont nous nous souvenons. La paix séparée y a dénoué les solutions wilsoniennes, et on comprend qu’une Autriche-Hongrie redressée, où règne un Charles Ier vieillissant, y avoisine des royaumes allemands à nouveau indépendants. Plus loin, déchue, débile, une chétive république de Prusse se trouve serrée de près par la vigilance de ses voisins.

Dernière touche à cette esquisse, on apprend que c’est le président Barthou qui met fin, à sa demande, à la mission de Saint Loup. Divergence uchronique puisque Louis Barthou, on le sait, ne prit que brièvement la présidence du Conseil, en 1913. Il poursuivit sa carrière ministérielle, mais perdit la vie en 1934 lors d’un attentat visant le roi de Yougoslavie, à Marseille. Une perte qui ne fut pas sans conséquence pour la France : nommé aux Affaires Étrangères par Gaston Doumergue quand celui-ci forme au début de 1934 son gouvernement d’union nationale, Barthou se révèle rapidement un ministre ferme et volontaire, hérault du réarmement face à la menace nazie, et zélateur actif d’une politique d’isolement de l’Allemagne. Aucun locataire du quai d’Orsay ne s’était montré si opiniâtre depuis son mentor, Poincaré, ni face aux ennemis de la France, ni avec le velléitaire allié britannique, et nul ne le sera jamais davantage que lui… Bien sûr, notre uchronique Barthou, toujours en vie dans cet univers décidément riant, redevenu chef du gouvernement, n’a pas à faire face aux mêmes défis quand il rappelle Saint-Loup à Paris, dans une Europe fort altérée.

Coda

Dans quel état d’esprit allons-nous découvrir Saint-Loup à son retour? Dans quelles dispositions vis-à-vis du milieu qu’il avait quitté tant d’années auparavant? Quel couple forme-t-il avec Gilberte? Nos pérégrinations nous ont conduits au point où ces questions pourraient trouver une réponse, par la grâce du narrateur, qui s’apprête à engager la conversation.

Hélas, c’est aussi celui qui marque la fin de notre récit. Les réponses sont donc, provisoirement peut-être, laissées à l’imagination du lecteur, tandis que Saint-Loup vit, dans les myriades d’univers littéraires à jamais inexplorés, toutes ses vies possibles.

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