Vieillesse de Saint-Loup

La duchesse de Guermantes, ayant eu vent de ma présence à Paris, m’avait convié à la soirée qu’elle donnait toujours en cette période et qui marquait le clou des réjouissances de la saison.

Que ce titre et ce nom noble dussent désormais se confondre avec la pensée de Gilberte, quoique la musique des mots, le cortège des images et des souvenirs, en fussent si dissemblables, ne laissait pas de me frapper comme une incongruité, non que le titre eût dû encore s’attacher à la feue duchesse, morte il y a bientôt dix ans, mais plutôt en ce que cette incommode juxtaposition révélait de la frontière peu perméable entre passé et avenir que forment les corps et les âmes des personnes que nous avons toujours connues, et qui nous ont toujours connus. Et tant il m’était naturel de voir en Oriane, déjà princesse des Laumes à ma naissance, et donc toute emplie de la personne ducale dont la femme de chair n’était finalement qu’une ombre, l’émule de son aïeule du même nom, sixième duchesse sous les Valois, tant l’idée de voir en mon ancienne camarade de jeu un chaînon de cette lignée, cousine de souverains, un jour peut-être figure centrale d’un vitrail, me semblait dissonante, bien qu’il y eût déjà un quart de siècle que Gilberte, devenue d’abord par son mariage marquise de Saint-Loup-en-Bray, était entrée dans cette illustre maison.

Elle devint duchesse, je l’appris plus tard, quand mourut Gilbert qui, prince de Guermantes alors et déjà veuf, avait recueilli les nombreux titres de ses défunts cousins. Leur transmission « par les femmes » à Saint-Loup, fils de la comtesse de Marsantes, fut confirmé par un conseil de famille, litigieux comme il se doit puisqu’il s’agissait d’abandonner la loi dite salique, en vigueur chez les Guermantes depuis si longtemps qu’elle inspira, dit-on, les légistes de Philippe le Long, mais dont les édits furent finalement incontestés, les héritiers présomptifs de la ligne masculine, pareils à ces Courtenay dont parle Saint-Simon, issus d’un fils cadet de Louis le Gros et qui, sous Louis XIV, prétendaient obtenir du grand roi la qualité de princes du sang, de fort éloignés et désargentés, s’étant trouvés déshérités.

Ainsi, quand sa devancière, pleine de la superbe d’un sang sans alliage, aimait à signer « Guermantes-Guermantes », la nouvelle duchesse, quoique  (faut-il le dire) elle n’en fît rien, aurait pu orner sa carte d’un « Guermantes-Swann » qui aurait sidéré son père. « Il  sera bien content de vous voir  », fit-elle quand nous eûmes échangé les salutations d’usage, toute sa personne respirant l’air de profond respect qu’elle arborait toujours en invoquant son mari, et qui dépassait largement les bornes de la simple affection conjugale; les rumeurs, la vie qu’il menait, les mensonges, seules maladresses que de sa vie il semblât pouvoir commettre, n’avaient jamais pu l’entamer.

Et j’étais moi-même comme saisi, car si je n’avais pas vu Gilberte depuis cette matinée chez la princesse de Guermantes qui marqua ma dernière menée dans le monde jusqu’à ce jour, et même davantage: une de mes dernières journées à Paris avant que mes tribulations d’auteur, de Venise en Londres, ne m’en tinssent durablement éloigné, je n’avais pas croisé depuis l’entrée en guerre la route de Saint-Loup, qui ignorait tout alors des épreuves, de la gloire, de la vie qui l’attendaient. Que la fille de Swann pût être aussi la duchesse de Guermantes, voilà qui pouvait surprendre le contemporain que j’étais, mais restait résolument moderne . Bien plus malaisée à concilier avec l’époque, l’idée de Saint-Loup, si aristocrate dans ses moindres manières, si rempli d’esprit Guermantes, si faubourg Saint-Germain, en héros national, coqueluche des dîners d’État comme des banquets républicains.

Cette rêverie s’interrompit quand, soudain, il apparut. Soudain, car sa démarche avait conservé cet impossible mélange d’empressement oblique et de parfaite fluidité, tout le contraire du pas solennel et empesé qu’adoptaient  alors les puissants du jour pour signifier leur importance, et qu’ils s’imaginaient sans doute être celui des seigneurs d’autrefois. De petites lunettes avaient remplacé le bondissant monocle, le poil avait blanchi, quoique fort peu (privilège des têtes blondes); il était tout à fait le même.

On l’avait cru tombé au champ d’honneur durant la Guerre, protégeant la retraite de ses hommes; tant d’autres, portés disparus, en étaient revenus ou, prisonniers, avaient pu donner quelque signe de vie, qu’on n’osait le pleurer, et avec raison comme on le vit plus tard. Mais si bien d’autres que lui revinrent, son retour à lui ne fut rien tant que fabuleux, et aurait fait songer à quelque mauvais roman si Saint-Loup n’était pas bien réel et non un personnage, et surtout si l’on ne s’était souvenu que c’est la vie qui est comme un mauvais roman, mal écrit et rocambolesque, tandis que le monde tel que l’imagine un Balzac « fait » si vrai qu’il en devient peu vraisemblable.

Le baron de Charlus, que tous désormais croyaient fou, sans qu’on pût les blâmer tant ses moeurs, sa germanophilie (subtile et habilement dissimulée dans son esprit seulement), sa passion pour les soldats anglais, formaient un mélange choquant mais surtout indéchiffrable, était parvenu on ne sait comment (certaines de ses relations les moins avouables durent y concourir) à faire passer quelques missives à l’empereur Charles. Si l’idée d’une correspondance entre un vieillard depuis longtemps déchu aux yeux du monde et le chef d’une nation ennemie paraît trop absurde, il faut d’abord rappeler que l’oncle et prédécesseur de ce prince, François-Joseph lui-même, avait bien voulu entretenir avec le baron des relations de cousinage, et su apprécier sa profonde connaissance des affaires européennes, chose toute naturelle pour M. de Charlus, qui n’était pas loin d’estimer qu’un Habsbourg dût se sentir honoré de l’attention bienveillante d’un Guermantes, eu égard aux racines infiniment plus antiques dont sa propre famille pouvait se prévaloir.  Si l’emphase du style et l’exaltation cocardière (sans qu’on sût trop en faveur de quel camp) laissaient peu d’illusion au souverain, à la lecture de ces lettres, quant à la sagacité du baron, des souvenirs de François-Joseph et quelques digressions familiales surent attirer son attention. Certain passage où Charlus avait vanté de Saint-Loup les mérites, la bravoure et l’équanimité, parut à l’impérial correspondant un don du ciel, tant il semblait offrir une solution à l’épineux problème avec lequel luttaient ses diplomates, dont les ouvertures de paix envers l’Entente, qu’elles fussent faites par Revertera au comte Armand, Mensdorff au général Smuts, ou l’empereur d’Autriche lui-même, par l’entremise de Sixte, prince de Parme et frère de l’impératrice, s’étaient toutes révélées illusoires.

C’est ainsi que Saint-Loup reçut des mains de ce même Sixte  une invitation à Vienne de la part de l’auguste beau-frère. C’eût été se méprendre que de déceler en Saint-Loup une once d’influence politique, ou même une quelconque aptitude à en naviguer les méandres, lui si franc et si entier (sur ces sujets du moins); mais son patriotisme insoupçonnable, son courage au front, couplés à une absence totale de haine pour les nations ennemies, en faisaient l’instrument idéal d’une affaire que lui-même imaginait comme un dialogue à coeur ouvert entre deux gentilshommes, quand les conseillers impériaux, plus matois, y voyaient de parfaits préliminaires à la diplomatie secrète qu’ils caressaient  de leurs voeux, sans que les mots terribles de désertion, d’intrigue, de trahison, de double jeu pussent jamais être sérieusement allégués pour discréditer leur interlocuteur.

La réapparition soudaine du disparu dès lors que des pourparlers officiels purent être entamés et l’affaire rendue publique fut comme une de ces vignettes à la Lavisse, promises à l'opprobre des historiens futurs, mais qui enflammeront longtemps l’imagination des écoliers. Non seulement Saint-Loup vivait, mais on le retrouva soudain au centre du grand échiquier, accoucheur de la paix tant attendue, salué par Clemenceau, accueilli par Poincaré, fêté par la République soulagée, loué par les bien-pensants comme les Ralliés, figure d’une nouvelle image d’Épinal: l’officier noble qui sauve sans coup férir sa patrie et  le ci-devant Saint Empire.

Saint-Loup, qui aurait plus volontiers poursuivi sa carrière d’officier, finit de guerre lasse et sous les intimations de sa famille par se laisser nommer ministre à Vienne, où il fut traité avec amitié par l’empereur tant qu’il vécut, et toujours reçu avec empressement chez les rois de Bavière, de Hanovre, de Saxe, qui lui savaient gré de son rôle dans cette manoeuvre qui les vit recouvrer leurs couronnes, quand la Prusse devait troquer son imperium pangermanique pour les dimensions d’une modeste république. Devenu duc de Guermantes pendant la durée de son ambassade, puis délié de sa mission il y a quelques mois par le président Barthou, il était revenu s’établir, pour toujours selon ses propres mots, dans son pays.

Croisant mon regard, il s’avança, visiblement ému.

« Marcel… ».

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