Avant-propos

L'Atlas de la Comédie Humaine vise à offrir à tous les lecteurs, du balzacien confirmé au novice enthousiaste, une version électronique (et donc relationnelle) enrichie des différents répertoires en circulation.

L'utilité d'un tel ouvrage, ou de ses devanciers, ne requiert guère d'explications. L'invention des personnages reparaissants (dès 1833 selon sa soeur Laure Surville), la systématisation du concept dans diverses préfaces, la publication du premier grand carrefour que fut le Père Goriot en 1835, ouvrent progressivement les vannes d'une imagination dont la fertilité ne laisse d'étonner le lecteur.

Certes, le catalogue des futurs ouvrages, comme le vaste Avant-Propos de 1842 nous montrent un Balzac soucieux d'établir de multiples piliers à son oeuvre; la création d'une société foisonnante n'en est qu'un aspect, aux cotés d'un système moral, d'une légitimité scientifique et d'un soubassement métaphysique. Tous seront illustrés pas des oeuvres majeures, mais la Comédie Humaine telle qu'elle nous fut léguée est fort éloignée de la sobriété géométrique de quelque système de philosophie, ou même de l'architecture cathédrale du roman de Proust. C'est que les principes de génération ainsi définis par l'auteur, associés à une créativité parfois incontrôlable, engendrent une luxuriance que plusieurs vies n'eurent suffi à domestiquer.

La lecture des Paysans nous frappe particulièrement; d'une trame centrale plutôt simple, qu'un autre aurait tissée sans retard autour d'un quarteron de protagonistes, Balzac tire un écheveau de dynasties provinciales dont les mariages, rivalités, affaires en tout genre forment une toile d'araignée, complexe certes, mais que notre démiurge imprime avec maestria dans l'esprit du lecteur, par la description vivante des personnages et la caractérisation acérée de leurs classes. Le roman restera hélas inachevé, comme si l'expansion horizontale de l'univers balzacien, incontrolée dans cette phase tardive de son activité créatrice, venait obérer la progression verticale des intrigues romanesques...

Durant ses dernières années, marquées par le "guignon", dira Baudelaire, Balzac n'a guère la tête à revisiter son oeuvre existant, obsédé par les contraintes financières, la soif de reconnaissance, les besoins d'une pulsion créatrice qui le poussent toujours de l'avant. Comptons sur lui pour enrichir l'annuaire déjà obèse de ses personnages, plutôt que pour en faire la taxonomie. La tâche incombera donc aux générations futures.

Le vicomte Lovenjoul, grand collectionneur de manuscrits littéraires, devint de surcroit l'un des premiers praticiens de l'approche génétique des textes, traçant avec patience les liens entre ébauches, épreuves, parutions et révisions. Son Histoire des oeuvres de 1879 fut sans nul doute l'indispensable nourriture du projet d'Anatole Cerfbeer et Jules Christophe, qui établirent en 1887 le Répertoire de la Comédie Humaine: un dictionnaire biographique des personnages créés par Balzac. Deux mille cinq cents d'entre eux s'y voient attribuer une notice, dont les passages sont associés à l'ouvrage afférent. Comme nous les verrons, c'est le Répertoire qui sert de base à cet Atlas.

Les générations se succèdent. Maurice Bouteron devient le balzacien capital, éditant les Oeuvres Complètes, et présidant aux Cahier balzaciens dès les années 1920. La Comédie Humaine fait naturellement partie des premières oeuvres pléiadisées, en dix volumes, entre 1935 et 1937, sous la direction du même Bouteron. Au même moment, Fernand Lotte entame un minutieux travail qui portera ses fruits en 1953 lors de la publication du Dictionnaire Biographique de la Comédie Humaine, une version plus rigoureuse, plus complète du Répertoire, qui incorpore des décennies d'érudition balzacienne, en particulier la connaissance d'ébauches ignorées par Cerfbeer et Christophe. Lotte va jusqu'à y intégrer les anonymes: "oncle de", "domestique de", orphelins de l'onomastique balzacienne. Le Dictionnaire sera intégré dans le tardif volume XI de l'édition Bouteron, en 1960. Entre 1976 et 1981, enfin, la seconde édition chez la Pléiade (dirigée par Pierre-Georges Castex), toujours référence à ce jour, parait, couronnée par le volume XII et ses Index, établis par Anne-Marie Meininger et Pierre Citron, qui refondent et enrichissent considérablement le Dictionnaire de Lotte.

L'Atlas dont ce texte est l'avant-propos a pour source le Répertoire de Cerfbeer et Christophe, et ne peut donc prétendre à l'exhaustivité ni à l'exactitude scientifique, de par l'imperfection intrinsèque au matériau de 1887. La transformation des notices biographiques du Répertoire en une base de données charrie elle-même son lot d'inévitables erreurs que seul un examen au peigne fin saura éliminer. Le lecteur pourra donc considérer cet Atlas comme un utile secours ou commen un outil de travail, à condition toutefois d'accepter ses limitations (espérons-les provisoires).

Cet avertissement lancé, abordons le contenu, en commençant par les atomes, ou objets primaires, de notre jeu de données. Comme nous nous appuyons sur des notices biographiques, il s'agit bien des personnages.

Unique lien métatextuel mis en valeur dans cette base, celui qui lie personnages et ouvrages au sein desquels ils apparaissent (et par extension les sections qui divisent la Comédie Humaine selon le plan voulu par Balzac). Ces apparitions sont traitées sur un pied d'égalité, sans la distinction entre personnages principaux, secondaires, et simples figurants qui pourrait séparer parmi les reparaissants récidivistes les membres ordinaires de la troupe des vedettes, points de mire de la fresque balzacienne. Nous proposons également un graphe: il représente les différents ouvrages en proportion de leur taille, et tisse entre eux des liens, épais ou ténus, selon le nombre de personnages communs.

Passons à l'univers de la Comédie proprement dit. L'attribut primordial des personnages reste leur position sociale, que nous avons résumée ici à la dimension du métier. Le lecteur pensera bien sûr aux omniprésents banquiers, notaires, médecins, journalistes ou magistrats qui toujours pullulent chez Balzac. Mais du plâtrier au mathématicien, de la dentellière au pédicure, du poète à l'amiral, il est peu de vocations qui purent échapper au tamis balzacien. Conséquence naturelle de la reparution des personnages, l'évolution des statuts: tel commis deviendra maire, tel négociant député, tel journaliste préfet... Un futur travail devrait pouvoir affiner la notion de métier en un statut plus généralisé, le groupe des "oisifs" (souvent nobles, ou femmes) offrant un spectre de nuances cruciales, déjà abondamment relevées.

Prédicat binaire cette fois, les relations forment bien sûr l'armature de la structure sociale. Les liens de parenté avant tout, puis les hiérarchies professionnelles ou économiques, enfin les passions: amour, amitié, rivalité, antipathie... Notre base décrit plus de quatre mille relations (de quarante-sept types), tout en restant loin de l'exhaustivité puisqu'elle ne s'appuie pour l'heure que sur les notices biographiques, nécessairement succintes, du Répertoire.

Les liens de parenté nous conduisent à une tentative de classification des familles. Celle-ci s'appuie sur deux sources additionnelles: les tables généalogiques de Lecour dans ses Personnages de la Comédie Humaine (1966) et les arbres généalogiques établis par Anne-Marie Meininger. Ces sources développent une approche qualitative de la délimitation des familles, largement justifiée par l'érudition des auteurs. Fidèle à une approche plus systématique, nous avons contourné le problème en définissant quatre niveaux de groupements possibles, en cercles concentriques: la maison (descendants d'un ancêtre commun qui en conservent le patronyme, plus leurs épouses), la lignée (même concept, sans contrainte sur le patronyme, et qui ne se limite donc pas à la descendance agnatique), la parentèle (groupe d'individus liés par le sang, plus leurs conjoints, regroupants donc diverses branches collatérale, sans la contrainte d'un ancêtre commun), enfin la famille au sens le plus large (un groupe maximal au titre de toutes les liens de parenté, y compris les belles-familles, remariages, etc.).

Enfin, les lieux: nos notices biographiques nous apprennent souvent où nos personnages ont vécu, travaillé, parfois où ils sont nés ou morts. Paris domine, bien sûr, suivie d'Arcis, Soulanges, Alençon, Angoulême, Provins, Issoudun ou encore Tours, chère à l'auteur. Parfois les indications se font plus précises, jusqu'au niveau d'une rue, souvent parisienne; parfois elles n'évoquent qu'un pays, l'Amérique ou les Indes. Des cartes d'époque (du monde, de France, de Paris) aideront le lecteur à se repérer.