Les Mémoires de Saint-Simon
Un duc et pair obsédé de préséances, sans emploi ni victoire, tenu à l'écart des affaires par Louis XIV qui le jugeait « glorieux » : rien ne destinait Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon (1675–1755), à la grandeur. Elle vint par l'écriture — des Mémoires de plusieurs milliers de pages, interdits de publication de son vivant, où la cour de Versailles est disséquée avec une véhémence, une drôlerie et une puissance de portrait que la prose française n'a jamais retrouvées. « Le plus grand écrivain involontaire de la langue », a-t-on dit ; Proust, Chateaubriand et Stendhal l'ont tenu pour un maître absolu.
Deux instruments de travail accompagnent désormais ce site : les synopsis détaillés des 404 chapitres, chacun avec son sommaire intégral (9 542 entrées de l'édition Chéruel) et un résumé rédigé — et la table analytique (2 352 personnes, 12 737 renvois, filtrables par dignité, volume et année), avec ses statistiques.
Repères
- L'homme
- Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon (1675–1755), duc et pair à 18 ans, à la cour dès 1691
- La matière
- La cour de 1691 à 1723 : fin du règne de Louis XIV, Régence, débuts de Louis XV
- La rédaction
- Notes dès 1694 ; rédaction principale 1739–1749, en marge du Journal de Dangeau
- Le destin du texte
- Manuscrits saisis par l'État à sa mort (1755) ; première édition complète au XIXe siècle
- L'ampleur
- Huit volumes dans la Pléiade (éd. Yves Coirault, 1983–1988) ; ~3 000 personnages portraiturés
- Contexte
- Sa notice dans l'encyclopédie du Grand Siècle

Le duc contrarié
Fils tardif d'un favori de Louis XIII fait duc en 1635, Saint-Simon hérite à douze ans d'une dignité — duc et pair de France — dont la défense sera la passion de sa vie. Venu à la cour en 1691, il quitte l'armée en 1702, faute d'avancement : Louis XIV ne lui pardonnera jamais tout à fait cette bouderie, et le tiendra à distance des affaires. Réduit au rôle d'observateur, il en fait un poste de guet : ami du duc de Bourgogne, dont la mort en 1712 ruine ses espérances de réforme aristocratique, puis du Régent Philippe d'Orléans, il connaît sous la Régence son heure de pouvoir — membre du conseil, ambassadeur extraordinaire en Espagne (1721–1722) — avant la retraite définitive à la mort de son ami, en 1723. Trente ans durant, dans son château de La Ferté-Vidame, il écrit.
La fabrique des Mémoires
Saint-Simon prend des notes dès 1694 — à dix-neuf ans, en lisant les mémoires de Bassompierre. Mais le déclencheur est un livre : le Journal du marquis de Dangeau, chronique plate et déférente de la cour, dont il obtient copie en 1729 et qu'il couvre d'« Additions » furieuses. De cette marginalia naît, entre 1739 et 1749 pour l'essentiel, l'œuvre propre : des Mémoires couvrant 1691–1723, écrits d'une plume torrentielle, sans plan préétabli, avec la liberté de qui n'écrit pour personne — la publication est impensable de son vivant, tant les vérités y sont crues. À sa mort en 1755, l'État saisit les manuscrits ; ils dormiront au dépôt des Affaires étrangères, lus par quelques privilégiés (des extraits circulent, Voltaire s'en sert), jusqu'aux éditions du XIXe siècle — Chéruel (1856) d'abord, puis la monumentale édition Boislisle en quarante et un volumes (1879–1928), enfin la Pléiade d'Yves Coirault.
Le style et les scènes
Ce qui met Saint-Simon hors de pair, c'est une langue : syntaxe bousculée, néologismes, phrases qui s'enroulent et frappent — une prose de la passion, écrite « à bride abattue », qui semble toujours en avance sur la grammaire. Les portraits, d'abord : environ trois mille, du « coup d'œil » assassin (Harlay, Noailles, la princesse d'Harcourt) aux grandes machines admiratives (Rancé, le duc de Bourgogne). Les scènes, ensuite, montées comme du théâtre : la mort du Grand Dauphin (1711), stupeur d'une cour surprise entre douleur et calcul ; le lit de justice de 1718, triomphe de sa vie, où il savoure la dégradation des bâtards légitimés — « je triomphais, je me vengeais » ; l'« affaire du bonnet », épopée dérisoire de la préséance ; et le grand portrait-bilan de Louis XIV, mélange unique de grandeur reconnue et de procès implacable. Le tout au service d'une thèse — la monarchie corrompue par l'abaissement des grands au profit du « vil bourgeois » — que l'œuvre déborde de partout : le réactionnaire a écrit, malgré lui, la comédie humaine de l'absolutisme.
Postérité
Interdits, puis expurgés, les Mémoires deviennent au XIXe siècle une révélation : Chateaubriand s'y mesure (« il a écrit à la diable pour l'immortalité »), Sainte-Beuve en fait son gibier favori, Stendhal avoue que « les épinards et Saint-Simon ont été mes seuls goûts durables ». Proust, surtout, en a fait une matrice : la Recherche est semée de références au duc, son narrateur rêve d'écrire les « Mémoires de Saint-Simon de son temps », et le pastiche des Pastiches et mélanges est un hommage au style inimitable. Les historiens, longtemps méfiants — tant de haines ! —, ont réhabilité l'observateur : Emmanuel Le Roy Ladurie a montré dans Saint-Simon ou le système de la Cour (1997) la précision ethnographique de ce regard sur la mécanique des rangs. Le duc voulait défendre une hiérarchie morte ; il a laissé le plus vivant des mondes écrits.
En perspective
Trois bandes sur un même axe : le règne, la vie de Saint-Simon, l'histoire du livre. Les années racontées (1691–1723) couvrent la fin du règne de Louis XIV et la Régence ; Saint-Simon les traverse en officier, puis en courtisan sans charge, enfin au Conseil de régence. Mais les Mémoires ne sont écrits qu'entre 1739 et 1749, dans la retraite de La Ferté-Vidame, à partir de ses notes et des additions dont il avait chargé le Journal de Dangeau : quinze à cinquante ans séparent l'événement de la page. De cette distance vient le mélange singulier du livre — la précision de la chose vue, la passion restée intacte, et le regard d'un homme qui sait déjà comment tout a fini.
Galerie
Portraits de Saint-Simon





Le manuscrit et l'écriture




Les éditions des Mémoires




Lieux et mémoire



Bibliographie
- Saint-Simon, Mémoires, éd. Yves Coirault, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 8 vol., 1983–1988.
- Emmanuel Le Roy Ladurie (avec Jean-François Fitou), Saint-Simon ou le système de la Cour, Paris, Fayard, 1997.
- Georges Poisson, Monsieur de Saint-Simon, Paris, Berger-Levrault, 1973.