Gambara
Gambara transpose dans le domaine de la musique la méditation balzacienne sur le génie et l'absolu, déjà explorée en peinture avec Le Chef-d'œuvre inconnu. Le héros, Gambara, est un compositeur italien de génie, habité par une ambition musicale démesurée : il rêve d'une musique totale, d'une harmonie absolue capable d'exprimer l'univers entier, et travaille à l'invention d'un instrument nouveau, le panharmonicon, qui réunirait toutes les sonorités. Mais Gambara est victime d'un tragique dédoublement : lorsqu'il est lucide et maître de lui, et qu'il joue ou expose ses conceptions sublimes, il ne produit qu'une cacophonie incompréhensible que lui seul croit géniale ; en revanche, lorsqu'il est ivre, il exécute, sans en avoir conscience, une musique d'une beauté admirable. Le décalage entre la grandeur de sa conception et la nullité de son exécution, ou inversement, fait de lui une figure pathétique du génie inabouti, incapable de communiquer sa vision intérieure. Autour de lui gravite sa femme, la belle et dévouée Marianna, que convoite un comte élégant, Andrea Marcosini, lequel s'intéresse au couple. La misère et l'idée fixe rongent peu à peu le musicien, prisonnier d'un idéal qui l'isole du monde et le coupe de toute reconnaissance. Balzac y développe sa réflexion sur la passion de l'absolu qui, en art comme ailleurs, mène le génie à la folie et à l'échec, et sur l'abîme entre l'inspiration et sa réalisation. Le récit, nourri de longues considérations sur la musique et l'opéra, témoigne de l'intérêt de l'auteur pour cet art et pour les théories esthétiques de son temps. Gambara illustre, à travers le destin d'un compositeur halluciné, la tragédie de l'artiste que la démesure de son ambition rend incapable de créer une œuvre intelligible, et qui sombre dans l'incompréhension et la déchéance.