Pieter Bruegel l'Ancien
De Pieter Bruegel (c. 1525/1530 – Bruxelles, 1569), on ne connaît ni la date ni le lieu de naissance exacts, et à peine quelques faits sûrs. Mais la quarantaine de tableaux qui subsistent suffit à une gloire singulière : personne n'a peint comme lui le monde entier — les proverbes et les jeux, les saisons et les travaux, la folie des hommes vue de haut et la dignité des paysans vue de près. « Le plus parfait peintre de son siècle », disait déjà son ami le géographe Ortelius.
Repères
- Naissance
- Vers 1525–1530, peut-être près de Breda (Brabant)
- Mort
- 9 septembre 1569 à Bruxelles
- Maîtrise
- Reçu franc-maître de la guilde de Saint-Luc d'Anvers en 1551
- Voyage
- Italie 1552–1554, jusqu'à Rome et la Sicile ; les Alpes le marquent plus que l'Antiquité
- Œuvre conservé
- Une quarantaine de tableaux ; 61 dessins ; ~80 gravures d'après lui
- Plus grande collection
- Kunsthistorisches Museum de Vienne : 12 tableaux
- Dynastie
- Père de Pieter Brueghel le Jeune et de Jan « de Velours »



Une vie peu documentée
Reçu maître à Anvers en 1551, Bruegel part aussitôt pour l'Italie — jusqu'à Rome, Naples et Messine. Du voyage, il ne rapporte ni ruines ni Raphaël, mais les Alpes : « on disait qu'il avait avalé les montagnes et les rochers pour les recracher, à son retour, en tableaux », écrira Carel van Mander en 1604. De retour à Anvers, il travaille pour l'éditeur Jérôme Cock, « Aux Quatre Vents », dessinant des gravures satiriques et morales dans la veine de Jérôme Bosch, dont il est alors perçu comme le second — le « nouveau Bosch ». Sa carrière de peintre proprement dite tient en une douzaine d'années : en 1563, il épouse Mayken Coecke, fille de son ancien maître Pieter Coecke van Aelst, et s'installe à Bruxelles, où naissent ses deux fils peintres — Pieter le Jeune, copiste industrieux de son père, et Jan, le délicat « Brueghel de Velours », futur collaborateur de Rubens. Il meurt en 1569, la quarantaine à peine passée.
Le monde à hauteur d'homme — et vu du ciel
L'œuvre alterne deux points de vue. D'en haut, le regard encyclopédique : Les Proverbes flamands (1559) encapsulent plus de cent dictons dans un village-théâtre ; Les Jeux d'enfants (1560) en cataloguent quatre-vingt-dix ; Le Combat de Carnaval et Carême oppose les deux moitiés de l'année populaire ; les deux Tours de Babel font de l'orgueil humain une prodigieuse machine de chantier. D'en bas, la monumentalité paysanne des dernières années : Le Repas de noces et La Danse des paysans (c. 1567–1568) donnent aux villageois la stature que la peinture réservait aux héros, sans folklore ni condescendance — Bruegel, raconte van Mander, se glissait déguisé dans les noces de village pour observer.
Entre les deux, le sommet : le cycle des Saisons (1565), six panneaux — cinq conservés — peints pour le marchand anversois Nicolaes Jonghelinck. Les Chasseurs dans la neige, La Journée sombre, La Fenaison, La Moisson, La Rentrée des troupeaux : pour la première fois, le paysage n'est plus décor d'une histoire sainte mais sujet total, respiration de l'année où l'homme s'inscrit dans le rythme du monde. Les dernières toiles (La Parabole des aveugles, La Pie sur le gibet, 1568) durcissent le trait moral dans une Flandre entrée en répression — le duc d'Albe arrive en 1567 ; Bruegel, dit-on, fit brûler certains dessins trop mordants pour protéger les siens.
Œuvres majeures
| Œuvre | Date | Lieu |
|---|---|---|
| Les Proverbes flamands | 1559 | Gemäldegalerie, Berlin |
| Le Combat de Carnaval et Carême | 1559 | Kunsthistorisches Museum, Vienne |
| Les Jeux d'enfants | 1560 | Kunsthistorisches Museum, Vienne |
| Dulle Griet (Margot la folle) | c. 1562 | Musée Mayer van den Bergh, Anvers |
| La Chute des anges rebelles | 1562 | Musées royaux des Beaux-Arts, Bruxelles |
| La Tour de Babel (grande) | 1563 | Kunsthistorisches Museum, Vienne |
| La Tour de Babel (petite) | c. 1563–1565 | Museum Boijmans Van Beuningen, Rotterdam |
| L'Adoration des Mages | 1564 | National Gallery, Londres |
| Les Chasseurs dans la neige | 1565 | Kunsthistorisches Museum, Vienne |
| La Journée sombre | 1565 | Kunsthistorisches Museum, Vienne |
| La Rentrée des troupeaux | 1565 | Kunsthistorisches Museum, Vienne |
| La Fenaison | 1565 | Palais Lobkowicz, Prague |
| La Moisson | 1565 | Metropolitan Museum of Art, New York |
| Le Massacre des Innocents | c. 1565–1567 | Royal Collection, Hampton Court |
| Le Pays de Cocagne | 1567 | Alte Pinakothek, Munich |
| Le Repas de noces | c. 1567–1568 | Kunsthistorisches Museum, Vienne |
| La Danse des paysans | c. 1568 | Kunsthistorisches Museum, Vienne |
| La Parabole des aveugles | 1568 | Museo di Capodimonte, Naples |
| La Pie sur le gibet | 1568 | Hessisches Landesmuseum, Darmstadt |
| La Chute d'Icare (attribution discutée — probable copie d'après Bruegel) | — | Musées royaux des Beaux-Arts, Bruxelles |
Postérité
Recherché de son vivant par les plus grands collectionneurs — le cardinal de Granvelle, l'empereur Rodolphe II ensuite, d'où le trésor viennois —, copié en série par son fils aîné, Bruegel fut ensuite rangé deux siècles durant parmi les « drôles » : un peintre comique de paysans. Le XXe siècle en a fait tout autre chose : un moraliste cosmique, scruté par les historiens (l'exposition du 450e anniversaire, Vienne, 2018–2019, réunit les trois quarts des tableaux), médité par les poètes — Auden devant Icare (« About suffering they were never wrong, / The Old Masters ») — et par les cinéastes, de Tarkovski (Solaris, Le Miroir) à Lech Majewski (Bruegel, le moulin et la croix, d'après Le Portement de croix).
En perspective
Toute la peinture de Bruegel tient en une décennie et demie — et la moitié de la base dans les seules années 1560. L'année 1565, celle du cycle des Saisons, est à elle seule un sommet de l'histoire de l'art : peu d'artistes ont autant changé la peinture en si peu d'années comptables.
Bibliographie
- Philippe et Françoise Roberts-Jones, Pierre Bruegel l'Ancien, Paris, Flammarion, 1997.
- Carel van Mander, « Vie de Pieter Bruegel » , dans Le Livre des peintres (1604), trad. fr., Paris, Les Belles Lettres, 2001.
- Manfred Sellink, Bruegel : l'œuvre complet — peintures, dessins, gravures, Gand, Ludion, 2007.