Maurice Quentin de La Tour
Le XVIIIe siècle français a un visage, et c'est lui qui l'a fait : Maurice Quentin de La Tour (Saint-Quentin, 1704 – Saint-Quentin, 1788), portraitiste exclusif au pastel, a fixé dans la poussière colorée les rois, les fermiers généraux, les actrices et les philosophes des Lumières — Louis XV, la marquise de Pompadour, Voltaire, Rousseau, d'Alembert. Célèbre pour l'esprit de ses modèles autant que pour le sien, il quitte Paris au sommet de sa gloire et rentre mourir dans sa ville natale, à laquelle il laisse ses fondations et l'essentiel de son atelier — le fonds du musée Antoine-Lécuyer.
Repères
- Naissance
- 5 septembre 1704 à Saint-Quentin (Picardie), fils d'un musicien
- Mort
- 17 février 1788 à Saint-Quentin, chez son frère Jean-François
- Formation
- Monté à Paris adolescent ; apprentissage chez le portraitiste Claude Dupouch
- Académie royale
- Agréé en 1737, reçu en 1746 ; expose au Salon de 1737 à 1773
- Consécration
- Pastels de la famille royale (Salon de 1748) ; La Pompadour en pied (Salon de 1755) ; pensionné du roi
- Œuvre
- Portraits finis et préparations — les études de visage seul ; ~90 pièces au musée Antoine-Lécuyer de Saint-Quentin


Le pastelliste des Lumières
Fils d'un musicien de Saint-Quentin, La Tour monte à Paris adolescent, contre le vœu paternel, et se forme chez le portraitiste Claude Dupouch — dont il gardera le portrait toute sa vie, en manière de dette. Le pastel, que la Vénitienne Rosalba Carriera a mis à la mode lors de son passage à Paris en 1720–1721, devient son unique instrument : il n'a jamais peint à l'huile. Agréé par l'Académie royale en 1737 — l'année de son Voltaire —, il expose au Salon sans interruption jusqu'en 1773 et y règne sur le portrait : les critiques guettent ses envois, Diderot le discute, les modèles font antichambre. Les années 1748–1755 sont son sommet : Louis XV, la reine Marie Leszczynska, le dauphin, le maréchal de Saxe, puis le grand portrait en pied de la marquise de Pompadour, machine de représentation où la favorite s'entoure de livres, de partitions et de gravures — un manifeste des Lumières autant qu'un portrait.
Poudre et souffle : la technique
Le pastel est le plus fragile des médiums : de la couleur pure, à peine liée, posée sur papier et qu'un souffle peut effacer. La Tour en fait l'instrument le plus vif du siècle — le grain de la peau, le gris d'une barbe naissante, l'humidité de l'œil, et surtout le sourire, ce demi-mouvement de l'esprit qui est sa signature. Sa méthode : saisir d'abord le visage seul, dans des préparations rapides — têtes cernées sur papier bleuté, d'une franchise saisissante —, puis construire autour, séance après séance, la perruque, l'habit et le décor du portrait d'apparat. La postérité a inversé la hiérarchie : ces études de travail, gardées par l'artiste et léguées à sa ville, sont aujourd'hui ce que l'on aime le plus — le laboratoire du visage, avant la représentation.
Œuvres majeures
| Œuvre | Date (c.) | Lieu |
|---|---|---|
| Voltaire | 1735 et après | Musée Antoine-Lécuyer, Saint-Quentin |
| Autoportrait dit « à l'œil de bœuf » | c. 1737 | Musée d'art et d'histoire, Genève |
| Gabriel Bernard de Rieux | 1739–1741 | J. Paul Getty Museum, Los Angeles |
| Louis Duval de l'Épinoy | 1745 | Musée Calouste-Gulbenkian, Lisbonne |
| Marie Leszczynska, reine de France | 1747–1748 | Louvre, Paris |
| Louis XV | c. 1748 | Louvre, Paris |
| Maurice de Saxe, maréchal de France | 1748 | Staatliche Kunstsammlungen, Dresde |
| Autoportrait au jabot de dentelle | c. 1750 | Musée Cognacq-Jay, Paris |
| La Marquise de Pompadour (en pied) | 1749–1755 | Louvre, Paris |
| Jean Le Rond d'Alembert | 1753 | Louvre, Paris |
| Mademoiselle Ferrand méditant sur Newton | 1753 | Alte Pinakothek, Munich |
| Jean-Jacques Rousseau | 1753 | Musée Carnavalet, Paris |
| Marie Fel (préparation) | 1757 | Musée Antoine-Lécuyer, Saint-Quentin |
| Pierre-Louis Laideguive | c. 1761 | Museu Nacional d'Art de Catalunya, Barcelone |
| Autoportrait | c. 1776 | Louvre, Paris |
Le retour à Saint-Quentin
Riche, célèbre et sans héritier direct, La Tour consacre sa fortune à sa ville : une école gratuite de dessin, des fondations pour les artisans âgés, les femmes en couches, les enfants pauvres. L'esprit se trouble dans les dernières années ; son frère Jean-François le ramène à Saint-Quentin en 1784, où il meurt le 17 février 1788. C'est ce frère qui préserve le trésor de l'atelier — les préparations que l'artiste n'avait jamais vendues —, aujourd'hui le fonds du musée Antoine-Lécuyer. Éclipsé au XIXe siècle avec le pastel lui-même, La Tour est ramené au premier rang par les Goncourt et le culte du « siècle des femmes » ; la fragilité du médium, qui interdit presque tout voyage, fait de Saint-Quentin le lieu où le rencontrer vraiment.
En perspective
La sélection dessine la courbe d'une carrière de Salon : montée dans les années 1735–1745, sommet éclatant de la décennie 1745–1755 — les pastels royaux de 1748, les philosophes et la Pompadour ensuite —, puis un espacement progressif jusqu'à l'ultime autoportrait des années 1770, quand la main et l'esprit se retirent ensemble.
Bibliographie
- Albert Besnard et Georges Wildenstein, La Tour. La vie et l'œuvre de l'artiste, Paris, Les Beaux-Arts, 1928.
- Christine Debrie et Xavier Salmon, Maurice-Quentin de La Tour, prince des pastellistes, Paris, Somogy, 2000.
- Xavier Salmon, Le Voleur d'âmes. Maurice-Quentin de La Tour, catalogue d'exposition (château de Versailles, 2004).
- Neil Jeffares, Dictionary of Pastellists before 1800, Londres, 2006 — édition en ligne tenue à jour.