Essai · Réception et restitutions

Cliquer sur une image pour l'agrandir — flèches ← → pour passer d'une image à l'autre, Échap pour fermer.

XI. Réception, restitution et le Klimt moderne

La réputation de Klimt a connu trois phases. De son vivant, il fut, à Vienne, le peintre le plus célèbre et le plus controversé de son temps — le chef de la Sécession, le scandale des tableaux de l'Université, le favori des riches collectionneurs juifs qui achetaient ses portraits et ses paysages, et le maître que vénéraient les jeunes. À l'étranger, il était moins connu ; les tableaux dorés ne voyageaient pas, et la renommée internationale vint plus tard.

La phase intermédiaire fut une éclipse. La génération d'après 1918 — l'âge du Bauhaus, de l'abstraction, de l'esthétique de la machine — trouva l'ornement de Klimt décadent, son érotisme daté, son or vulgaire ; le Jugendstil viennois était précisément ce contre quoi la modernité se définissait, et pendant un demi-siècle Klimt fut une curiosité d'époque, admiré pour ses dessins et rejeté pour son or. Les années nazies furent une catastrophe pour les tableaux et pour leurs propriétaires : les collections juives qui détenaient l'essentiel de l'œuvre de Klimt — les Lederer, les Bloch-Bauer, les Zuckerkandl — furent pillées ou contraintes à la vente ; les peintures de l'Université et d'autres œuvres furent brûlées au château d'Immendorf en 1945 ; et les rescapées entrèrent dans les collections publiques et privées autrichiennes sous le nuage de titres de propriété spoliés qui ne se dissiperait pas avant soixante ans.

Le palais Stoclet, Bruxelles, avec la frise de la salle à manger par Klimt — le Gesamtkunstwerk de la Wiener Werkstätte, et l'unique décoration monumentale de Klimt qui subsiste.

La troisième phase est l'apothéose moderne. À partir des années 1960, la réévaluation de la Vienne de 1900 — et avant tout Fin-de-Siècle Vienna (1980) de Carl Schorske — replaça Klimt au centre de l'histoire de la modernité, comme le peintre de la ville freudienne, l'artiste de la surface et de l'abîme ; les tableaux dorés devinrent, par la reproduction, parmi les images les plus familières du monde (Le Baiser sur chaque affiche et chaque mug) ; et les batailles de restitution firent de Klimt un synonyme de la justice due aux victimes de la Shoah. En 2006, le Portrait d'Adele Bloch-Bauer I, restitué au terme d'une affaire judiciaire historique à la nièce d'Adele, Maria Altmann, fut vendu à la Neue Galerie de New York pour 135 millions de dollars, un record à l'époque ; l'affaire, racontée dans le film La Femme au tableau (Woman in Gold), fit du tableau l'emblème des comptes à rendre sur l'art spolié. Le Klimt d'aujourd'hui est à la fois le plus reproduit et le plus disputé des peintres modernes : l'auteur de l'image de l'amour préférée du monde entier, et le peintre dont l'œuvre est la carte d'une civilisation anéantie et de son héritage volé.

Schorske et la lecture moderne

L'événement intellectuel qui fit le Klimt moderne fut Fin-de-Siècle Vienna: Politics and Culture (1980) de Carl Schorske, qui lut l'art de Klimt — le scandale de l'Université avant tout — comme le témoignage du repli de la bourgeoisie libérale, hors d'une politique en échec, vers le domaine privé de la psyché, du jardin et de l'érotique : l'intérieur doré comme refuge contre un monde public que le libéralisme ne pouvait plus maîtriser. Le passage de Klimt de la commande publique au portrait, au paysage et à l'allégorie de l'instinct devint, dans le récit de Schorske, le paradigme de la Vienne de 1900 — la naissance du moi psychologique moderne au sortir de la crise de la raison libérale, la même crise qui produisit Freud. Cette lecture a été nuancée et contestée depuis, mais elle replaça Klimt au centre de l'histoire de la modernité et donna à l'or son sens : non pas décadence, mais symptôme, la belle surface d'une civilisation qui avait perdu foi en sa propre rationalité publique et se tournait vers l'intérieur, vers le corps et le rêve, à la veille de la catastrophe. L'apothéose qui suivit — les reproductions, les prix records, les drames de restitution, le film La Femme au tableau (Woman in Gold, 2015) — a fait de Klimt à la fois le plus populaire et le plus lourd d'histoire des peintres modernes.

Le marché a suivi la renommée. Depuis la vente en 2006 d'Adele Bloch-Bauer I pour 135 millions de dollars, les tableaux de Klimt se situent au sommet même du marché de l'art : les paysages tardifs, le second portrait Bloch-Bauer et la Dame à l'éventail (vendue en 2023 pour 85,3 millions de livres, record européen aux enchères) atteignent des sommes qui le placent parmi un tout petit nombre d'élus. Les prix sont inséparables des histoires — bien des tableaux arrivent sur le marché par la voie de la restitution, les comptes rendus du pillage des collections juives — et de l'omniprésence d'images que la reproduction a rangées parmi les plus familières au monde. Le Belvédère de Vienne, qui conserve Le Baiser, Judith I et la Frise Beethoven, est un lieu de pèlerinage ; le Leopold Museum et la Neue Galerie de New York détiennent une grande part du reste ; et les tableaux de l'Université, la plus grande perte, ne subsistent qu'en photographies. Klimt est désormais à la fois partout et, dans ses chefs-d'œuvre détruits, nulle part — le plus reproduit et le plus perdu des maîtres modernes.

L'incendie d'Immendorf

La plus grande perte mérite d'être nommée. En mai 1945, dans les derniers jours de la guerre, des troupes SS en retraite mirent le feu au château d'Immendorf, en Basse-Autriche, où un important ensemble de tableaux de Klimt avait été mis à l'abri — parmi eux les trois peintures de plafond de l'Université (La Philosophie, La Médecine, La Jurisprudence), les toiles liées à Beethoven, La Jurisprudence, des portraits et des allégories de la collection Lederer, et bien d'autres choses. Tout brûla. Ce fut la plus vaste destruction d'œuvres de Klimt en un seul événement, et elle frappa précisément les tableaux — les allégories de l'Université avant tout — qui avaient été les plus ambitieux et les plus controversés de sa carrière ; les plus grandes de ses déclarations sur la philosophie, la médecine et le droit, les œuvres pour lesquelles il s'était battu contre les professeurs et avait renoncé à l'art public, ne survivent que dans une poignée de photographies noir et blanc et d'études préparatoires. L'incendie explique pourquoi le Klimt que l'on peut voir est, malgré toute sa splendeur, un fragment : les allégories monumentales qui étaient le centre de son ambition publique ont disparu, et les portraits dorés et les paysages d'été qui demeurent, si précieux soient-ils, sont les marges survivantes d'une œuvre plus vaste et plus sombre que le XXe siècle a détruite.

© 2025-2026 - Jonathan Teyssandier - All rights reserved