Claude Gellée, dit le Lorrain
Né vers 1600 à Chamagne, village de Lorraine, mort à Rome en 1682, Claude Gellée n'a peint ni batailles ni martyres : des ports au soleil levant ou couchant, des campagnes traversées de fleuves, des bosquets où de petites figures mythologiques donnent leur titre au tableau. Sur ce sujet apparemment mineur, il a bâti l'une des œuvres les plus influentes de l'histoire : l'inventeur du paysage idéal, le premier à peindre le soleil en face.
Repères
- Naissance
- Vers 1600 à Chamagne (duché de Lorraine)
- Mort
- 23 novembre 1682 à Rome, où il a passé presque toute sa vie
- Formation
- À Rome vers 1617, chez le paysagiste Agostino Tassi ; retour en Lorraine 1625–1626, puis Rome définitivement
- Consécration
- Années 1630 : commandes du pape Urbain VIII et de Philippe IV d'Espagne
- Liber Veritatis
- ~195 dessins enregistrant ses tableaux contre les faussaires (British Museum)
- Œuvre
- ~250 tableaux conservés ; grands ensembles au Louvre et à la National Gallery de Londres


Un Lorrain à Rome
Orphelin de bonne heure, Claude gagne Rome adolescent — garçon pâtissier selon la légende rapportée par son ami Sandrart — et entre dans l'atelier d'Agostino Tassi, peintre de fresques et de marines. Après un bref retour en Lorraine (1625–1626, auprès de Claude Deruet à Nancy), il s'établit définitivement à Rome, via Margutta, au cœur de la colonie des artistes nordiques. La consécration vient vite : dans les années 1630, Urbain VIII et Philippe IV d'Espagne lui commandent des séries ; il est dès lors, et pour un demi-siècle, le paysagiste le plus recherché — et le plus cher — d'Europe. Les contrefaçons pullulent au point qu'il tient à partir de 1635 un registre dessiné de tous ses tableaux, le Liber Veritatis, « livre de vérité » aujourd'hui au British Museum : source exceptionnelle, presque unique au XVIIe siècle, sur la production et les commanditaires d'un peintre.
Le paysage idéal
Claude ne copie pas la nature : il la recompose. Des dessins d'après nature, faits dans la campagne romaine — la fameuse campagna, ses aqueducs, ses pins parasols, le Tibre et les monts Albains —, il tire en atelier des paysages « composés » selon une formule d'une efficacité inépuisable : de grands arbres en repoussoir latéral, des plans étagés qui conduisent l'œil de la pénombre du premier plan vers un lointain baigné de lumière, une architecture antique ou un port pour cadrer la scène, et de petites figures — Énée, Ulysse, la reine de Saba, Psyché — qui haussent le tout à la dignité du « paysage historique ». Sa révolution propre est la lumière : il ose placer le soleil dans le tableau, face au spectateur, et peindre ses effets — brumes dorées du matin, embrasements du soir sur la mer. Poussin, son voisin et ami, construit ; Claude irradie.
Œuvres majeures
| Œuvre | Date | Lieu |
|---|---|---|
| Port de mer au soleil couchant | 1639 | Louvre, Paris |
| Le Débarquement de Cléopâtre à Tarse | 1642–1643 | Louvre, Paris |
| Vue du Campo Vaccino | 1636 | Louvre, Paris |
| L'Embarquement de sainte Ursule | 1641 | National Gallery, Londres |
| Port de mer avec l'embarquement de la reine de Saba | 1648 | National Gallery, Londres |
| Paysage avec le mariage d'Isaac et Rébecca (« Le Moulin ») | 1648 | National Gallery, Londres |
| Le Château enchanté (Psyché devant le palais de l'Amour) | 1664 | National Gallery, Londres |
| Paysage avec Énée à Délos | 1672 | National Gallery, Londres |
| Ascagne chassant le cerf de Silvia (dernier tableau) | 1682 | Ashmolean Museum, Oxford |
Une postérité anglaise
Aucun peintre n'a façonné comme Claude le goût d'une nation qui n'était pas la sienne. Au XVIIIe siècle, les Anglais du Grand Tour rapportent ses toiles par dizaines — les deux tiers de l'œuvre sont aujourd'hui outre-Manche ou en Amérique — , dessinent leurs parcs « à l'anglaise » comme des Claude praticables, et promènent dans la nature le « miroir de Claude », verre teinté qui donne au paysage réel les tons dorés du maître. Keats écrit l'Ode à un rossignol sous l'empire du Château enchanté. Surtout, Turner voue au Lorrain une émulation de toute une vie, jusqu'à lier son legs à la National Gallery à une condition : que deux de ses toiles soient à jamais accrochées entre les deux Claude de la collection — on les y voit toujours, salle 15. Le nom même de Claude est devenu, en anglais, un synonyme du paysage sublime.
En perspective
La base s'étale sur un demi-siècle sans à-coups : Claude est un long fleuve doré, du premier port (1639) au dernier Ascagne (1682, l'année de sa mort). Nulle « manière tardive » brusque — seulement une lumière de plus en plus fine, et des figures de plus en plus petites dans un monde de plus en plus vaste.
Bibliographie
- Marcel Röthlisberger, Claude Lorrain: The Paintings, catalogue raisonné, 2 vol., New Haven, Yale University Press, 1961.
- Claude Gellée, dit le Lorrain, 1600–1682, catalogue d'exposition (National Gallery of Art, Washington, 1982 ; Grand Palais, Paris, 1983), Paris, RMN, 1983.
- Claude le Lorrain. Le dessinateur face à la nature, catalogue d'exposition, Paris, Louvre / Somogy, 2011.