Le tableau
Huile sur toile, 56 × 72 cm, musée du Louvre, Paris. Le Forum romain tel que le XVIIe siècle le connaissait réellement : le Campo Vaccino, le « champ aux vaches » — un long pâturage de terre battue entre le Capitole et le Colisée, d'où surgissent des colonnes à demi enfouies, les arcs de Septime Sévère et de Titus encadrant un marché aux bestiaux. Claude le peint dans la lumière du matin, depuis le côté du Capitole : troupeaux et bouviers, carrosses, flâneurs parmi les ruines, les façades d'églises de la ville qui gagne du terrain, et la longue fuite du champ vers l'arc de Titus — de la topographie, pour une fois, et non de l'invention, et une topographie datable qui plus est : l'une des très rares vedute pures de son œuvre peint.
L'idéal et le réel
La fascination qu'exerce le tableau tient à la rencontre des deux natures de Claude. Tout y est observé — les savants peuvent nommer chaque monument, et ses dessins du Forum de ces années-là nous sont parvenus —, et pourtant tout y est aussi composé : la lumière du matin entre comme un couloir claudien, les ruines reculent comme des coulisses, le bétail tient les rôles de figurants que lui assignent ses pastorales inventées, et tout ce champ de faits obéit à l'escalier tonal de ses fictions. Il en résulte un double document : sur le site (le témoignage le plus reproduit de l'histoire de l'art sur le Forum d'avant les fouilles, où l'Antiquité n'est pas monument mais sol — l'histoire littéralement sous les pieds, broutée chaque jour), et sur la méthode — la preuve que la grammaire « idéale » était, depuis toujours, une façon de voir le réel. Il grava la même vue en 1636, l'une de ses plus grandes planches ; peinture et estampe fixèrent ensemble le Campo Vaccino pour l'Europe, et les vedutisti du XVIIIe siècle, de Vanvitelli à Piranèse, travaillèrent dans leur ombre.
Rome comme pâturage
L'image avait pour les contemporains de Claude un sens que la Rome moderne, fouillée, a masqué : le Forum devenu champ aux vaches était l'emblème obligé du sic transit — la gloire impériale retournée à l'herbe —, moralisé par tous les guides et tous les poètes qui le virent. Claude énonce le thème sans le prêcher : point de crâne, point d'inscription, seulement le fait du bétail s'abreuvant là où se dressaient les rostres, rendu dans la même égale lumière matinale que tout le reste. Le temps, dans ce tableau, n'est pas une leçon mais un climat — et ce refus de la rhétorique explique que sa veduta ait survécu aux vues moralisantes : l'élégie est dans le ton, où il l'a toujours tenue.
Histoire
Peint, d'après le Liber et les sources anciennes, pour un commanditaire français dans les années 1630, le tableau entra dans la collection royale de France et échut au Louvre, où il est accroché parmi les grands ports et les pastorales de la même décennie. C'est le contrepoids, au Louvre, de ses Claude idéaux : la salle montre l'invention et l'observation côte à côte, de la même main dans les mêmes années, et permet au visiteur de vérifier la thèse centrale de l'essai — même grammaire, même lumière, même peintre, que le sujet ait jamais existé ou non.
Ce qu'il faut regarder
L'arc de Septime Sévère à demi enfoncé à gauche — le niveau du sol à une douzaine de pieds au-dessus de celui de l'Antiquité ; les trois colonnes de Castor et Pollux, la silhouette la plus célèbre de la veduta ; le bétail à l'abreuvoir qui fut une fontaine impériale ; le carrosse traversant le champ selon la diagonale que dessine le soleil ; et la lumière elle-même, qui est le véritable antiquaire du tableau — le matin tombant de la même façon sur l'église, la ruine et la vache, cette impartialité qui est partout la signature la plus profonde de Claude et qui devient ici le sujet : Rome, tout entière à la fois, simplement éclairée.