Claude Gellée, dit le Lorrain

Né vers 1600 à Chamagne, village de Lorraine, mort à Rome en 1682, Claude Gellée n'a peint ni batailles ni martyres : des ports au soleil levant ou couchant, des campagnes traversées de fleuves, des bosquets où de petites figures mythologiques donnent leur titre au tableau. Sur ce sujet apparemment mineur, il a bâti l'une des œuvres les plus influentes de l'histoire : l'inventeur du paysage idéal, le premier à peindre le soleil en face.

Repères

Naissance
Vers 1600 à Chamagne (duché de Lorraine)
Mort
23 novembre 1682 à Rome, où il a passé presque toute sa vie
Formation
À Rome vers 1617, chez le paysagiste Agostino Tassi ; retour en Lorraine 1625–1626, puis Rome définitivement
Consécration
Années 1630 : commandes du pape Urbain VIII et de Philippe IV d'Espagne
Liber Veritatis
~195 dessins enregistrant ses tableaux contre les faussaires (British Museum)
Œuvre
~250 tableaux conservés ; grands ensembles au Louvre et à la National Gallery de Londres
L'Embarquement de la reine de Saba (1648), National Gallery — le soleil regardé en face — Wikimedia Commons.
L'Embarquement de la reine de Saba (1648), National Gallery — le soleil regardé en face — Wikimedia Commons.
Le Mariage d'Isaac et Rébecca, dit « Le Moulin » (1648), National Gallery — Wikimedia Commons.
Le Mariage d'Isaac et Rébecca, dit « Le Moulin » (1648), National Gallery — Wikimedia Commons.
À lire aussi : la monographie illustrée — un essai d'environ 10 000 mots et le catalogue complet des 320 œuvres selon Wikidata (peintures, dessins et eaux-fortes), chacune commentée.

Un Lorrain à Rome

Orphelin de bonne heure, Claude gagne Rome adolescent — garçon pâtissier selon la légende rapportée par son ami Sandrart — et entre dans l'atelier d'Agostino Tassi, peintre de fresques et de marines. Après un bref retour en Lorraine (1625–1626, auprès de Claude Deruet à Nancy), il s'établit définitivement à Rome, via Margutta, au cœur de la colonie des artistes nordiques. La consécration vient vite : dans les années 1630, Urbain VIII et Philippe IV d'Espagne lui commandent des séries ; il est dès lors, et pour un demi-siècle, le paysagiste le plus recherché — et le plus cher — d'Europe. Les contrefaçons pullulent au point qu'il tient à partir de 1635 un registre dessiné de tous ses tableaux, le Liber Veritatis, « livre de vérité » aujourd'hui au British Museum : source exceptionnelle, presque unique au XVIIe siècle, sur la production et les commanditaires d'un peintre.

Le paysage idéal

Claude ne copie pas la nature : il la recompose. Des dessins d'après nature, faits dans la campagne romaine — la fameuse campagna, ses aqueducs, ses pins parasols, le Tibre et les monts Albains —, il tire en atelier des paysages « composés » selon une formule d'une efficacité inépuisable : de grands arbres en repoussoir latéral, des plans étagés qui conduisent l'œil de la pénombre du premier plan vers un lointain baigné de lumière, une architecture antique ou un port pour cadrer la scène, et de petites figures — Énée, Ulysse, la reine de Saba, Psyché — qui haussent le tout à la dignité du « paysage historique ». Sa révolution propre est la lumière : il ose placer le soleil dans le tableau, face au spectateur, et peindre ses effets — brumes dorées du matin, embrasements du soir sur la mer. Poussin, son voisin et ami, construit ; Claude irradie.

Œuvres majeures

Sélection d'œuvres, avec lieux de conservation actuels
ŒuvreDateLieu
Port de mer au soleil couchant1639Louvre, Paris
Le Débarquement de Cléopâtre à Tarse1642–1643Louvre, Paris
Vue du Campo Vaccino1636Louvre, Paris
L'Embarquement de sainte Ursule1641National Gallery, Londres
Port de mer avec l'embarquement de la reine de Saba1648National Gallery, Londres
Paysage avec le mariage d'Isaac et Rébecca (« Le Moulin »)1648National Gallery, Londres
Le Château enchanté (Psyché devant le palais de l'Amour)1664National Gallery, Londres
Paysage avec Énée à Délos1672National Gallery, Londres
Ascagne chassant le cerf de Silvia (dernier tableau)1682Ashmolean Museum, Oxford

Une postérité anglaise

Aucun peintre n'a façonné comme Claude le goût d'une nation qui n'était pas la sienne. Au XVIIIe siècle, les Anglais du Grand Tour rapportent ses toiles par dizaines — les deux tiers de l'œuvre sont aujourd'hui outre-Manche ou en Amérique — , dessinent leurs parcs « à l'anglaise » comme des Claude praticables, et promènent dans la nature le « miroir de Claude », verre teinté qui donne au paysage réel les tons dorés du maître. Keats écrit l'Ode à un rossignol sous l'empire du Château enchanté. Surtout, Turner voue au Lorrain une émulation de toute une vie, jusqu'à lier son legs à la National Gallery à une condition : que deux de ses toiles soient à jamais accrochées entre les deux Claude de la collection — on les y voit toujours, salle 15. Le nom même de Claude est devenu, en anglais, un synonyme du paysage sublime.

En perspective

En perspective

La base s'étale sur un demi-siècle sans à-coups : Claude est un long fleuve doré, du premier port (1639) au dernier Ascagne (1682, l'année de sa mort). Nulle « manière tardive » brusque — seulement une lumière de plus en plus fine, et des figures de plus en plus petites dans un monde de plus en plus vaste.

Bibliographie

  • Marcel Röthlisberger, Claude Lorrain: The Paintings, catalogue raisonné, 2 vol., New Haven, Yale University Press, 1961.
  • Claude Gellée, dit le Lorrain, 1600–1682, catalogue d'exposition (National Gallery of Art, Washington, 1982 ; Grand Palais, Paris, 1983), Paris, RMN, 1983.
  • Claude le Lorrain. Le dessinateur face à la nature, catalogue d'exposition, Paris, Louvre / Somogy, 2011.
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