Le tableau
Huile sur toile, 271 × 210 cm, signée et datée 1787 — musée de l'Histoire de France, Versailles. La reine assise, dans une robe de velours rouge bordée de fourrure, coiffée d'un chapeau à plumes, avec ses enfants : Madame Royale (Marie-Thérèse, huit ans) appuyée à son bras, à gauche ; le petit duc de Normandie (Louis-Charles, deux ans) sur ses genoux ; le dauphin Louis-Joseph (cinq ans) à droite, désignant un berceau qui est vide. Le décor est le salon de la Paix à Versailles, avec la galerie des Glaces au-delà et le serre-bijoux à droite ; la composition est une pyramide. Le plus grand et le plus important tableau qu'ait peint l'artiste, et celui sur lequel repose sa réputation depuis lors.
La commande
La commande vint de la Couronne — par l'intermédiaire du comte d'Angiviller, directeur des Bâtiments du roi — en 1785, pour 18 000 livres, à un moment où la réputation de la reine s'était effondrée : l'affaire du collier de 1785-1786, où le cardinal de Rohan fut jugé pour avoir obtenu une rivière de diamants au nom de la reine, avait fait d'elle l'objet d'une haine que les pamphlets nourrissaient chaque jour, et le but du portrait était politique — présenter la reine en mère, dans le mode rousseauiste de la décennie, entourée de ses enfants dans un cadre royal. La peintre rapporte le souhait de la reine que le portrait fût « un grand tableau » montrant « sa tendresse pour ses enfants », et la composition fut mise au point dans des dessins (la Marie-Antoinette dans un parc du Met, dessin figurant dans ce catalogue, s'y rattache) pendant deux ans.
Le berceau
Le berceau devait accueillir Sophie-Hélène-Béatrice, le quatrième enfant de la reine, née en juillet 1786 ; elle mourut le 19 juin 1787, à onze mois, tandis que l'on achevait le tableau. La peintre supprima le nourrisson et laissa le berceau vide — le geste du dauphin, qui avait désigné une sœur, devint un geste vers une perte —, et le tableau partit au Salon en août avec la draperie du berceau pendant sur le vide. La reine, dit-on, pleura devant lui. Deux ans plus tard, le dauphin, le garçon au doigt tendu, mourut à Meudon (4 juin 1789) ; l'enfant assis sur les genoux de la reine devint dauphin, puis Louis XVII, et mourut au Temple en juin 1795, à dix ans ; Madame Royale survécut. Le tableau est ainsi le portrait d'une famille dont, en l'espace de huit ans, un seul membre restait en vie.
La composition et ses sources
La pyramide — la tête de la reine au sommet, les enfants et le berceau à la base — est la composition de la Sainte Famille de la Renaissance, et les sources étaient conscientes : les Saintes Familles de Raphaël au Louvre, la Madone à la chaise, et l'Autoportrait avec sa fille Julie de la peintre elle-même, de 1786, qui est la même étreinte. La peintre avait aussi regardé les Enfants de Charles Ier de Van Dyck et les Rubens du Luxembourg pour le velours rouge et pour l'échelle. Le décor — l'appartement royal, avec le serre-bijoux, le tapis, la colonne — est celui du portrait d'apparat ; la pose de la reine — les enfants autour d'elle, une main autour du petit, le visage tourné vers le spectateur avec un calme las — est celle du tableau domestique. La fusion était le but de la commande : une reine en mère, dans son palais.
Le visage
La reine avait trente et un ans, et la peintre ne la flatta pas comme elle l'avait fait en 1783 : le visage est plus lourd, la mâchoire plus pleine, l'expression d'une fatigue maîtrisée ; c'est le visage d'une femme qui avait mis au monde quatre enfants et en avait enterré un, et qui savait ce que l'on disait d'elle. Les critiques de 1787 remarquèrent que la reine « n'était pas embellie », et les Souvenirs disent que la peintre voulut peindre « la reine telle qu'elle était » — ce qui, étant donné la pratique habituelle de la peintre, est en soi une déclaration sur le propos du tableau. Les enfants sont bien d'elle : la main tendue du dauphin, l'appui de Madame Royale, le tortillement du petit sont observés, et le nourrisson compte parmi les plus beaux bébés de la peinture française.
Le Salon de 1787
Le tableau fut accroché au Salon carré en août 1787 avec l'Autoportrait avec sa fille Julie, la Marquise de Pezay et la marquise de Rougé et la Madame Molé-Raymond ; ce fut l'œuvre la plus discutée de l'exposition. Les critiques se partagèrent : le Mercure en loua la « grandeur » ; les pamphlétaires firent les inévitables plaisanteries sur « Madame Déficit » et sa couvée ; et une anecdote — que la peintre rapporte — veut que le tableau ait été mis en place avec retard parce que la reine redoutait la réaction du public, et qu'un plaisantin ait écrit sous le cadre vide « Voilà le déficit ». Selon le récit de la peintre elle-même, la reine vint au Louvre pour le voir, et « elle en fut contente ».
La Révolution et après
Le tableau resta accroché à Versailles jusqu'en 1789 ; il fut décroché et caché — les Souvenirs disent que la reine elle-même le fit ôter des grands appartements quand la foule vint le 5 octobre, afin qu'il ne fût pas dégradé — et survécut à la Révolution dans les réserves ; il revint à Versailles sous la Restauration et fut placé par Louis-Philippe au musée de l'Histoire de France en 1837, où il est accroché depuis comme le tableau le plus célèbre du musée. Il fut prêté à la rétrospective de 2015 à Paris, dont il fut la pièce maîtresse ; il ne partit pas pour New York.
La peinture
La facture est la plus grandiose de la peintre : le velours rouge posé à larges touches, les rehauts de la fourrure traînés par-dessus ; le visage de la reine modelé avec soin ; les robes blanches des enfants et la draperie du berceau peintes dans le frais et vite ; le tapis, le serre-bijoux et la colonne du décor traités avec la compétence d'un décorateur. Les dimensions du tableau — près de trois mètres de haut — sont inhabituelles chez elle, et la maîtrise de la composition à cette échelle témoigne de ce qu'elle savait faire lorsque l'occasion l'exigeait. La toile est en bon état ; Versailles l'a nettoyée pour l'exposition de 2015.
Lectures
On a lu le tableau comme l'apologie de la reine — la mauvaise mère des pamphlets montrée en bonne mère ; comme la propagande de la Couronne, ce qu'il était ; comme une Sainte Famille à laquelle manque un enfant ; comme le dernier portrait de l'idée que l'ancienne monarchie se faisait d'elle-même — la famille, le palais, le velours rouge — peint par sa propre peintre deux ans avant la fin ; et, chez les historiens modernes de l'image de la reine (Chantal Thomas, Lynn Hunt), comme le document d'une campagne qui ne pouvait réussir, parce que le public avait tranché. C'est aussi une peinture, et en tant que peinture c'est le chef-d'œuvre de l'artiste : le seul tableau où l'intimité de la manière et l'échelle du portrait d'apparat soient tenues ensemble, et où le visage — las, maîtrisé, non flatté — soit le plus vrai qu'elle ait peint.
Ce qu'il faut regarder
Le berceau vide et la main du dauphin ; le visage de la reine ; le tortillement du petit ; l'appui de Madame Royale ; le velours rouge et la fourrure ; la galerie des Glaces par la porte ; le serre-bijoux. Puis la pyramide, qui est celle de Raphaël, et les yeux de la reine, qui ne le sont pas.