Élisabeth Louise Vigée Le Brun
Portraitiste attitrée de Marie-Antoinette, académicienne à vingt-huit ans, exilée douze ans à travers les cours d'Europe qu'elle conquit l'une après l'autre, mémorialiste enfin de sa propre légende : Élisabeth Louise Vigée Le Brun (Paris, 1755 – Paris, 1842) a mené, dans un monde qui refusait presque tout aux femmes peintres, l'une des plus grandes carrières du siècle. Elle-même comptait à la fin de sa vie 660 portraits et quelque 200 paysages.
Repères
- Naissance
- 16 avril 1755 à Paris, fille du pastelliste Louis Vigée
- Mort
- 30 mars 1842 à Paris, à 86 ans
- Mariage
- 1776, avec le marchand de tableaux Jean-Baptiste-Pierre Le Brun
- La reine
- Une trentaine de portraits de Marie-Antoinette à partir de 1778
- Académie royale
- Reçue le 31 mai 1783, l'une de quatre femmes seulement
- Exil
- 1789–1802 : Italie, Vienne, Saint-Pétersbourg, Berlin ; puis Londres 1803–1805
- Mémoires
- Souvenirs, 3 volumes, 1835–1837



L'ascension parisienne
Fille d'un pastelliste mort trop tôt, Élisabeth Vigée peint professionnellement dès l'adolescence — au point que l'on saisit un temps son matériel, faute de maîtrise dans une corporation. Reçue à l'Académie de Saint-Luc en 1774, mariée en 1776 au marchand de tableaux Le Brun (mari dépensier, mais introducteur précieux dans les collections), elle devient en 1778 la portraitiste de la jeune reine. Entre elle et Marie-Antoinette se noue une relation de confiance dont sortiront une trentaine de portraits d'État ou d'intimité : la reine « à la rose », la reine « en gaulle » — cette robe de mousseline qui fit scandale au Salon de 1783 —, et le grand Marie-Antoinette et ses enfants (1787), machine dynastique destinée à refaire l'image d'une souveraine déjà haïe. En 1783, sur intervention royale, l'Académie royale de peinture l'admet — le même jour que sa rivale Adélaïde Labille-Guiard, les femmes y étant limitées à quatre. Son style unit la leçon de Rubens (l'Autoportrait au chapeau de paille répond au Chapeau de paille du maître) à une simplicité neuve, à l'antique ou « à la grecque », qui fit sa marque : cheveux dénoués, châles, regards francs, et ces sourires entrouverts — dents visibles ! — qui firent jaser le Salon.
L'Europe pour atelier
Le 6 octobre 1789, la nuit même où la famille royale est ramenée de Versailles, elle quitte Paris avec sa fille Julie. Commence un exil de douze ans qui est une tournée triomphale : Rome et Naples (où elle peint Lady Hamilton en bacchante), Vienne, puis six ans à Saint-Pétersbourg (1795–1801), où la noblesse russe se dispute ses pinceaux et où Catherine II l'accueille ; l'Académie de Saint-Pétersbourg la reçoit, comme le feront celles de Rome, Parme, Bologne ou Berlin. Radiée de la liste des émigrés grâce à une pétition d'artistes, elle rentre en 1802, fait encore un séjour londonien (1803–1805, où pose le prince de Galles), passe par la Suisse (où elle peint Mme de Staël en Corinne), puis se retire entre Paris et Louveciennes. Ses Souvenirs (1835–1837), dictés avec esprit, restent l'un des grands témoignages sur l'Europe des cours à la veille et au lendemain de la Révolution.
Œuvres majeures
| Œuvre | Date | Lieu |
|---|---|---|
| La Paix ramenant l'Abondance (morceau de réception) | 1780 | Louvre, Paris |
| Autoportrait au chapeau de paille | 1782 | National Gallery, Londres |
| Marie-Antoinette « en gaulle » | 1783 | Collection de Hesse, Kronberg |
| Marie-Antoinette à la rose | 1783 | Château de Versailles |
| Marie-Antoinette et ses enfants | 1787 | Château de Versailles |
| Autoportrait avec sa fille Julie (« à l'antique ») | 1786 | Louvre, Paris |
| Autoportrait avec sa fille Julie (« à la grecque ») | 1789 | Louvre, Paris |
| Portrait d'Hubert Robert | 1788 | Louvre, Paris |
| Lady Hamilton en bacchante | c. 1790–1792 | Lady Lever Art Gallery, Port Sunlight |
| Autoportrait (peint pour les Offices) | 1790 | Galerie des Offices, Florence |
| Madame Grand (future princesse de Talleyrand) | 1783 | Metropolitan Museum of Art, New York |
| La Comtesse Golovina | c. 1797–1800 | Barber Institute, Birmingham |
| Madame de Staël en Corinne | 1808–1809 | Musée d'art et d'histoire, Genève |
Fortune critique
Adulée puis moquée — l'étiquette « peintre de l'Ancien Régime » lui colla longtemps —, Vigée Le Brun a retrouvé depuis la fin du XXe siècle son rang exact : une portraitiste de tout premier ordre, comparable à ses contemporains anglais Reynolds et Gainsborough, et une figure clef de l'histoire des femmes artistes. La rétrospective du Grand Palais (2015–2016), première jamais consacrée à elle en France, puis celle du Metropolitan Museum et d'Ottawa (2016), ont scellé cette réévaluation.
En perspective
La base se partage presque exactement autour de 1789 : une moitié versaillaise, une moitié d'exil. Peu de carrières montrent aussi lisiblement une révolution en creux — mêmes pinceaux, mêmes poses, mais les modèles passent de la cour de France aux cours d'Europe.
Bibliographie
- Élisabeth Vigée Le Brun, Souvenirs (1835–1837), éd. Geneviève Haroche-Bouzinac, Paris, Honoré Champion, 2015.
- Geneviève Haroche-Bouzinac, Louise Élisabeth Vigée Le Brun. Histoire d'un regard, Paris, Flammarion, 2011.
- Élisabeth Louise Vigée Le Brun, catalogue d'exposition (Grand Palais, 2015–2016), Paris, RMN, 2015.