Le tableau
Un panneau de 84 sur 56 cm, à la Galleria Palatina du palais Pitti : la Vierge, debout, vue aux trois quarts de sa hauteur sur un fond sombre et uni, tient l'Enfant nu sur son bras gauche, sa main droite soutenant son corps ; sa tête, couverte d'un voile transparent, s'incline vers lui ; ses yeux sont baissés ; l'Enfant, serré contre son sein, regarde le spectateur d'un regard grave et direct, sa main droite posée sur la poitrine de sa mère et la gauche sur son épaule. Elle porte une robe rouge et un manteau bleu ; la lumière tombe doucement d'en haut à gauche ; ni paysage, ni trône, ni attribut — seulement les deux figures, le fond sombre et la lumière. C'est la plus simple de toutes les madones de Raphaël et, depuis trois siècles, l'une des plus aimées.
Le nom et l'histoire
Le tableau tient son nom du grand-duc Ferdinand III de Toscane, qui l'acheta en 1799 à la succession des héritiers du peintre et collectionneur florentin Carlo Dolci (Dolci l'avait possédé au XVIIe siècle, et il était passé entre plusieurs mains florentines), et qui y était si attaché qu'il l'emporta avec lui dans son exil napoléonien à Wurtzbourg, puis l'en rapporta — d'où del Granduca, « du grand-duc ». Son histoire antérieure est inconnue ; il fut sans doute peint à Florence, vers 1505-1507, pour un commanditaire privé, et il ne quitta jamais Florence. Il entra au palais Pitti avec le reste de la collection de Ferdinand et il est accroché depuis dans la Sala di Saturno.
Le fond sombre
Le fond sombre et uni est le trait le plus frappant du tableau et son principal problème. Aucune autre madone de Raphaël des années florentines n'en a un semblable — toutes les autres se détachent sur des paysages —, et l'on soupçonne depuis longtemps ce fond sombre, qui donne à l'image son extraordinaire concentration, d'être un ajout postérieur. La radiographie et l'examen à l'infrarouge, publiés par les Offices dans les années 1980, ont révélé sous la peinture sombre les traces d'un paysage avec une fenêtre ou un arc, du genre de ceux de la Petite Madone Cowper et de la Madone Tempi ; à un certain moment, soit pendant l'exécution, soit — plus vraisemblablement — au XVIIe siècle, peut-être dans l'entourage de Carlo Dolci, le paysage fut recouvert et remplacé par le fond sombre uniforme. Que Raphaël ait fait lui-même ce changement (il y a des précédents : la Madone à la chaise n'a pas davantage de paysage, et les madones romaines se détachent souvent sur des fonds sombres ou neutres), ou qu'un propriétaire de l'âge baroque, préférant le goût ténébreux de son temps, ait fait supprimer le fond, on ne peut plus le trancher ; la plupart des spécialistes penchent pour la seconde hypothèse. Ce qui est certain, c'est que le tableau tel qu'il existe aujourd'hui — les figures lumineuses émergeant de l'obscurité — est celui qui est devenu célèbre, et que sa célébrité est indissociable de l'effet du fond sombre, qui isole le groupe, supprime toute distraction et fait de l'image une icône.
Le tournant léonardesque
On tient d'ordinaire la Madone du Grand-Duc pour la première des madones florentines, et elle montre le premier effet de Léonard sur Raphaël : non dans la composition — le groupe est encore frontal et simple, sans rien de la complexité pyramidale de la Madone du Belvédère ou de la Madone au chardonneret —, mais dans le modelé. Le visage de la Vierge est peint en une gradation douce et continue de la lumière à l'ombre, sans les contours nets et la planéité émaillée des madones ombriennes ; l'ombre sous le menton, la pénombre sur la joue détournée, le voile transparent qui adoucit la naissance des cheveux, c'est le sfumato de Léonard adopté pour la première fois, et employé pour donner au visage une tendresse que le type du Pérugin, malgré toute sa douceur, n'avait jamais eue. Le visage de l'Enfant, lui aussi, est modelé dans une ombre douce ; son corps, serré contre le sein de la Vierge, est celui d'un vrai nourrisson, dont le poids repose naturellement sur le bras de sa mère.
Et pourtant, le tableau n'est pas léonardesque par le sentiment. Les madones de Léonard sourient et sont absorbées l'une dans l'autre ; la Vierge de Raphaël regarde vers le bas et vers l'intérieur, et son Enfant nous regarde droit dans les yeux, si bien que le groupe s'ouvre vers le spectateur au lieu de se refermer sur lui-même. Ce regard de l'Enfant tourné vers le dehors — grave, direct, sans sourire — est ce qui donne à la Madone du Grand-Duc son caractère particulier : le tableau n'est pas une scène observée, mais une adresse. La Vierge présente l'Enfant ; l'Enfant se présente lui-même ; et le spectateur, qui n'a rien d'autre à regarder qu'eux deux, est retenu.
Composition
La composition est une verticale unique : le corps de la Vierge, légèrement tourné, sa tête inclinée vers la droite, l'Enfant tenu contre elle de sorte que sa tête arrive à la hauteur de l'épaule maternelle ; les deux têtes forment le sommet d'un triangle peu élevé dont la base est constituée par les mains de la Vierge ; les lignes du voile et du manteau tombent en longues courbes simples. Rien n'est compliqué et rien n'est laissé au hasard. La main droite de la Vierge, qui soutient le corps de l'Enfant, est dessinée avec la précision coutumière de Raphaël et placée au centre exact du panneau ; la main droite de l'Enfant, sur la poitrine de sa mère, lui fait écho un peu plus haut. La couleur est réduite à trois notes — le rouge de la robe, le bleu du manteau, la chair — sur le fond sombre, avec le blanc du voile pour seul autre accent. La lumière, venue d'en haut à gauche, modèle les visages et le corps de l'Enfant et laisse le manteau dans l'ombre. C'est un tableau conçu pour être vu de près, dans une pièce privée, à la lueur d'une chandelle ou à la lumière d'une fenêtre, et c'est dans de telles conditions qu'il émeut le plus.
Technique et état de conservation
Le panneau est en peuplier ; la préparation blanche ; la peinture mince et lisse, les chairs montées par dégradés doux à partir d'un ton moyen pâle et chaud, les ombres en glacis transparents ; le bleu du manteau est de l'outremer sur une sous-couche plus sombre, et le rouge de la robe du vermillon glacé de laque. Le fond sombre, quel qu'en soit l'auteur, est une mince couche de brun-noir posée sur le paysage original, et en lumière rasante on distingue faiblement les contours des formes sous-jacentes. Le tableau a été nettoyé plus d'une fois et il est en bon état, la question du fond mise à part ; les visages et les mains comptent parmi les passages les mieux conservés de l'œuvre florentin de Raphaël.
Dessins
Une étude des Offices, à la pointe de métal rehaussée de blanc, montre la Vierge et l'Enfant dans une pose proche de celle du tableau, l'Enfant étant un peu plus tourné vers sa mère ; c'est l'une des feuilles des premières années florentines où Raphaël, sous l'influence de Léonard, repensait la madone à mi-corps, et elle montre le groupe en voie de simplification plutôt que d'élaboration — l'inverse du processus qui produisit la Madone du Belvédère et la Madone au chardonneret. La Madone du Grand-Duc est, en ce sens, la madone florentine qui regarde en arrière vers l'Ombrie tout en absorbant la lumière de Léonard : la forme est l'ancienne, le modelé le nouveau.
Réception
La Madone du Grand-Duc fut, dès l'instant où Ferdinand III l'acheta, l'un des tableaux les plus célèbres de Florence, et au XIXe siècle elle devint l'un des plus célèbres du monde. Sa simplicité la rendait reproductible — les gravures de Longhi et de Morghen, les chromolithographies, les photographies d'Alinari et de Brogi —, et sa piété la rendait transportable : elle était accrochée, en reproduction, dans les foyers catholiques comme protestants, comme l'image de la Vierge à l'Enfant qui ne demandait rien d'autre que l'attention. Les nazaréens l'adoraient ; les madones d'Overbeck sont ses enfants. Wölfflin, dans L'Art classique, s'en servit pour montrer comment le style classique obtient le plus grand effet avec le moins de moyens — les deux figures, l'obscurité, la lumière —, et Gombrich la cita comme le type de l'image dont la perfection dépend de ce qui en est exclu. Le XXe siècle, qui trouvait sa douceur écœurante, lui préféra les portraits Doni ; la découverte du paysage recouvert en fit, pour une génération de spécialistes, un problème plutôt qu'un chef-d'œuvre. Vue aujourd'hui, nettoyée et bien éclairée, entourée des autres Raphaël du palais Pitti, elle n'est ni écœurante ni problématique : c'est la première déclaration d'un jeune peintre, dans la nouvelle langue florentine, sur le sujet le plus simple et le plus ancien de l'art chrétien, et elle a l'autorité de ce qui est dit une fois pour toutes.
Ce qu'il faut regarder
Le regard de l'Enfant, qui rencontre celui du spectateur depuis le centre du panneau et le retient ; les yeux baissés de la Vierge, qui ne le font pas ; la main droite, au centre, qui soutient l'Enfant avec une pression des doigts exactement observée ; le voile, là où il traverse le front, peint comme une pellicule de lumière sur la chair ; et le bord du manteau contre le fond sombre, où le paysage sous-jacent, pour qui sait regarder, se déclare faiblement. Le tableau est petit, et le palais Pitti l'accroche à hauteur d'œil parmi des œuvres plus grandes ; il est facile de passer devant. Ceux qui s'arrêtent ont tendance à rester.
Carlo Dolci et la Madone du Grand-Duc baroque
Le propriétaire du tableau au XVIIe siècle n'est pas un détail. Carlo Dolci (1616-1686), le plus dévot et le plus minutieux des peintres florentins de l'âge baroque, fit carrière dans les petites images de dévotion au fini poussé — madones, saints, Christ — exactement du genre intime et intérieur que représente la Madone du Grand-Duc, et l'on est tenté de voir dans ses madones les descendantes directes de celle-ci : le même isolement de la figure sur un fond sombre, les mêmes yeux baissés, la même surface émaillée. Si le paysage fut recouvert à son époque — et le style du repeint, pour autant qu'on puisse en juger, convient au milieu du XVIIe siècle —, alors la Madone du Grand-Duc telle que nous la possédons est en partie une réédition baroque d'un tableau de la Renaissance, adaptée au goût d'un âge qui voulait que ses madones émergent de l'obscurité. Cela expliquerait à la fois l'extraordinaire concentration du tableau et la facilité avec laquelle le XIXe siècle s'en empara : c'était déjà, en un sens, un tableau de la Contre-Réforme, et sa piété était d'une espèce plus tardive que celle de Raphaël lui-même.
La Vierge debout
Un trait qui distingue la Madone du Grand-Duc des autres madones florentines échappe facilement : la Vierge est debout. Dans la Madone du Belvédère, la Madone au chardonneret et la Belle Jardinière, elle est assise à terre ; dans la Petite Madone Cowper et la Madone Tempi, elle est assise ou debout, à mi-corps, devant un paysage ; ici, elle est montrée debout, aux trois quarts de sa hauteur, le poids du corps sur une jambe, l'Enfant sur le bras — la pose de l'Hodigitria byzantine, la Vierge qui montre le chemin, transposée en termes florentins. La station debout donne à la figure une monumentalité paisible, et c'est la pose de la Madone Sixtine romaine, qui elle aussi se tient debout et porte l'Enfant sur son bras, bien que dans un autre monde. La Madone du Grand-Duc est, en ce sens, le lien entre l'icône et la vision : la forme la plus ancienne de la madone, dotée de la lumière de Léonard, en passe de devenir la plus grandiose.
Parmi les Raphaël du palais Pitti
Dans la Sala di Saturno, la Madone du Grand-Duc est accrochée avec les portraits Doni, La Gravida, La Velata, la Madone à la chaise et la Madone à l'Impannata — huit ou neuf Raphaël dans une seule salle, le plus grand ensemble hors du Vatican —, et en cette compagnie elle est la plus silencieuse. La Madone à la chaise, sur le mur opposé, est le tableau auquel il faut la comparer : le même sujet, la même intimité, la même absence de paysage, peint huit ans plus tard à Rome dans un tondo, l'Enfant de dos et la Vierge regardant vers nous ; entre les deux se déploie toute l'évolution de la madone de Raphaël, de l'icône frontale au groupe en rotation. La Madone du Grand-Duc est le point de départ. Et il vaut la peine d'ajouter que le tableau a été, depuis deux siècles, celui par lequel les visiteurs ordinaires de Florence ont d'abord rencontré les madones de Raphaël — celui des cartes postales, celui des parloirs de couvent —, et que cette vie populaire, que les spécialistes lui ont parfois reprochée, est une forme de l'autorité que le peintre recherchait. Il l'a peint pour une pièce ; il a été accroché, en reproduction, dans un million de pièces. Ce n'est pas rien ; c'est même, en fait, le destin pour lequel il l'avait conçu. Une madone privée est faite pour qu'on vive avec elle, et l'on a vécu avec celle-ci.