v. 1512 (Wikidata : 1513–1514) Le Triomphe de Galatée
Œuvre canonique · 24 éditions linguistiques Q2344368 Wikipédia
La fresque
Une fresque d'environ 295 × 225 cm, sur le mur de la loggia du rez-de-chaussée — la loggia de Galatée — de la Villa Farnesina, dans le Trastevere, à Rome, la villa suburbaine bâtie par Peruzzi pour le banquier siennois Agostino Chigi entre 1506 et 1510 : la nymphe marine Galatée, drapée d'un manteau rouge, se tient debout dans un char en forme de coquille tiré par deux dauphins, tenant les rênes et tournant la tête vers le haut et vers la gauche, loin de la scène ; autour d'elle, dans l'eau, une cohue de figures marines — un triton enlevant une néréide à gauche, un centaure marin soufflant dans une conque, un autre triton avec une nymphe à droite, un putto chevauchant un dauphin au premier plan — et au-dessus, dans le ciel, trois amours qui la visent de leurs arcs, un quatrième, derrière un nuage, tenant ses flèches en réserve. La composition est une roue de mouvement autour de la figure immobile et pivotante de la nymphe ; la couleur est vive — le manteau rouge sur le bleu de la mer et du ciel, la chair des nymphes et des tritons — et la lumière est la claire lumière du jour de la Chambre de la Signature.
Le sujet
Le sujet est tiré des Stanze per la giostra de Politien, le poème de l'humaniste florentin des années 1470, qui décrit la nymphe Galatée chevauchant les vagues dans une coquille tirée par des dauphins, entourée d'un cortège de dieux marins, tandis que le cyclope Polyphème, qui l'aime en vain, lui chante son amour depuis le rivage ; Sebastiano del Piombo peignit le Polyphème dans la travée voisine, assis sur son rocher, et la Galatée de Raphaël détourne de lui la tête — vers le ciel, ou vers l'idéal. Le programme de la loggia, que complètent le plafond de Peruzzi figurant l'horoscope de Chigi et les scènes d'Ovide de Sebastiano, était une célébration astrologique et mythologique de la fortune du banquier, et la Galatée en était la pièce maîtresse ; elle fut peinte vers 1512 (la date de 1513-1514 de Wikidata reflète une autre datation), dans l'intervalle entre la Chambre de la Signature et celle d'Héliodore, et c'est la première des mythologies achevées de Raphaël — le premier tableau où il peignit le nu païen pour lui-même.
La lettre
La Galatée est l'occasion de la phrase la plus célèbre attribuée à Raphaël. Dans une lettre à Castiglione, datée de 1514 et conservée en copie (son authenticité a été mise en doute — elle pourrait être de la main de Castiglione, ou un exercice d'humaniste —, mais son fond ne l'est pas), le peintre remercie son ami d'avoir loué la fresque et répond à sa question sur le modèle : « Pour peindre une belle femme, il me faudrait en voir plusieurs, à condition que vous fussiez avec moi pour choisir la plus belle ; mais comme il y a disette et de bons juges et de belles femmes, je me sers d'une certaine idée qui me vient à l'esprit [io mi servo di certa idea che mi viene nella mente]. Si elle a en elle quelque excellence de l'art, je ne sais ; mais je m'efforce bien de l'avoir. » La certa idea allait devenir, par la conférence de Bellori de 1664, le fondement du classicisme académique — la doctrine selon laquelle l'artiste peint non la nature mais une idée formée par le choix de ce que la nature a de meilleur — et l'Idea de Panofsky (1924) retraça toute l'histoire de la notion à partir de cette phrase. Ce que la lettre atteste, à tout le moins, c'est que la nymphe n'était pas un portrait, et que sa beauté était comprise, par le peintre et ses amis, comme une construction.
La composition
La Galatée est la plus classique des mythologies de Raphaël et celle où la dette envers la sculpture antique est la plus directe : la pose de la nymphe — le corps qui pivote, la tête levée, le bras en travers — vient de la Vénus antique et des ménades des reliefs néo-attiques ; les tritons et les néréides, des sarcophages romains au thiase marin ; les amours, des Éros des sarcophages et des pierres gravées ; le centaure marin, des reliefs de Néréides. Ce que Raphaël fit de ces emprunts est une composition d'énergie tournoyante autour d'un centre immobile : les figures dans l'eau tournent, luttent, soufflent et chevauchent en cercle, les amours au-dessus visent vers l'intérieur, et Galatée, au moyeu, se tient droite, la tête tournée, seule figure qui ne soit pas en mouvement — si bien que tout le tableau tourne autour d'elle et qu'elle en est l'axe. L'élan des dauphins vers l'avant, le putto du premier plan, les embruns — tout entraîne l'œil dans la ronde ; le manteau rouge, la note la plus vive, marque le centre. Wölfflin se servit de la fresque comme du type de la composition classique en mouvement : tout bouge, et tout est en équilibre.
Le nu
La Galatée est le premier traitement étendu du nu, masculin et féminin, chez Raphaël, et elle montre ce qui distinguait ses nus de ceux de Michel-Ange : les tritons et les néréides sont musclés et énergiques, mais leur chair est douce, chaude et lumineuse, leurs corps rendus par le modelé plein et arrondi de la manière romaine, et leurs mouvements sont gracieux plutôt que tendus ; la nymphe elle-même appartient à ce canon svelte, aux longs membres, qui devint la définition même de la grâce, sa chair pâle contre le rouge, son corps pivotant sans effort. La nudité de la fresque, dans la villa d'un banquier, était la licence du sujet antique et du cadre privé, et elle ouvrit la voie à la loggia de Psyché de 1517-1518, à l'étage.
La technique
La fresque fut peinte a buon fresco par giornate — la restauration de la Farnesina les a relevées — d'après des cartons transférés par poncif, avec les habituels ajouts a secco ; la couleur a mieux tenu que dans les Chambres, les murs de la villa étant plus secs. La fresque fut nettoyée dans les années 1990, quand on retira des siècles de fumée de chandelle et de vernis et que les bleus de la mer et du ciel, le rouge du manteau et les tons de chair furent retrouvés ; la surface est en bon état. Les dessins pour la composition sont perdus ; une feuille de Windsor a été rattachée au triton.
La réception
La Galatée fut célèbre d'emblée — l'éloge de Castiglione, et la lettre, la rendirent telle — et elle devint le modèle de la fresque mythologique pour le XVIe siècle : Jules Romain au palais du Te, Annibal Carrache dans la galerie Farnèse (dont le Triomphe de Galatée est son descendant direct), le Dominiquin, l'Albane et toute l'école bolonaise la tinrent pour le canon du sujet païen traité avec grâce. Les Académies l'enseignèrent comme le type du nu idéal ; Bellori et les classiques firent de la lettre sa charte. Les romantiques s'en soucièrent moins ; le XXe siècle, par la lecture formelle de Wölfflin et la lecture intellectuelle de Panofsky, en fit à la fois une composition et une idée. C'est aussi, dans son cadre — une loggia dans un jardin du Trastevere, jadis ouverte sur le fleuve —, la plus plaisante à voir des fresques de Raphaël : la villa de Chigi est petite, calme et pleine de lumière, et la nymphe dans sa coquille est la raison d'y aller.
Ce qu'il faut regarder
La tête détournée et les yeux levés de Galatée ; le manteau rouge ; les dauphins ; le triton qui enlève la néréide à gauche ; la conque du centaure marin ; les arcs des amours ; le quatrième amour derrière le nuage, qui tient les flèches ; et les embruns. Puis le Polyphème de Sebastiano sur le mur voisin, qui chante pour elle, et qu'elle n'entend pas.
Chigi et la Farnesina
La villa est le cadre, et elle compte. Agostino Chigi — le banquier siennois qui finança les guerres de Jules et les plaisirs de Léon, l'homme le plus riche de Rome, le mécène de Peruzzi, de Sebastiano, du Sodoma et de Raphaël — bâtit la Farnesina (ainsi nommée d'après ses propriétaires ultérieurs, les Farnèse) comme une retraite suburbaine entre 1506 et 1510, sur la rive droite du Tibre, avec des jardins descendant jusqu'au fleuve, une loggia au rez-de-chaussée ouverte sur le jardin et un étage d'habitation ; la loggia de Galatée, au rez-de-chaussée, était la salle de réception de la villa, et sa décoration — le plafond astrologique de Peruzzi figurant l'horoscope de Chigi, les lunettes ovidiennes de Sebastiano et son Polyphème, la Galatée de Raphaël — était le programme profane le plus raffiné de Rome. La fresque de Raphaël était la pièce maîtresse de la villa et le commencement de son long service auprès de Chigi : la chapelle Chigi à Santa Maria del Popolo, les Sibylles de Santa Maria della Pace, la loggia de Psyché à l'étage et les écuries suivirent toutes. Le goût du banquier — savant, païen, fastueux — offrit à Raphaël le seul contexte où il pût peindre le nu sans prétexte, et la Farnesina est, en conséquence, le lieu où vit le Raphaël mythologique.
Politien et le texte
La source littéraire mérite d'être citée en substance, car la fresque la suit de près. Les Stanze de Politien (I, 118-119) décrivent Galatée « sur un char tiré par deux dauphins », avec « une compagnie de nymphes et de tritons » autour d'elle, « les uns soufflant dans des conques, les autres enlevant des nymphes », tandis que « le cyclope lui chante depuis le rivage » ; le triton de Raphaël avec sa conque, ses tritons enlevant des néréides, ses dauphins et ses amours sont l'inventaire du poème, et la tête détournée de la nymphe — tournée loin du chant de Polyphème, vers le ciel — en est la pointe : elle n'entend pas le monstre. Le tableau est, en ce sens, une illustration ; mais une illustration qui a absorbé son texte si complètement que le texte n'est plus nécessaire, et sa postérité comme image de la beauté en mouvement ne doit rien à Politien et tout à la composition.
Les amours
Les trois amours dans le ciel, qui bandent leurs arcs contre Galatée, et le quatrième derrière le nuage, qui tient les flèches, ont été lus comme une allégorie — les trois flèches de l'amour terrestre dirigées contre la nymphe, et la quatrième, l'amour divin, tenue en réserve — et comme une glose néoplatonicienne de l'ensemble : Galatée comme l'âme qui se détourne du corporel (Polyphème) vers l'idéal, poursuivie par les amours. La lecture convient à un programme de Chigi et à la lettre sur la certa idea ; elle n'est pas nécessaire au plaisir du tableau. Les amours eux-mêmes — trois petits corps volants en trois poses tournoyantes, l'arc bandé — comptent parmi les inventions les plus charmantes du Raphaël romain, et le quatrième, qui épie de derrière son nuage, les flèches au poing, est un trait d'esprit que le XVIe siècle aima et copia.
Galatée après Galatée
La descendance de la fresque est un appel nominal de la tradition mythologique. Le Triomphe de Galatée d'Annibal Carrache au plafond Farnèse (1597-1600), à quelques centaines de mètres de l'autre côté du fleuve, en est l'hommage direct — la même nymphe dans la même coquille, au sein d'un cortège baroque plus dense ; les Galatées du Dominiquin et de l'Albane suivent ; le Triomphe de Neptune de Poussin, à Philadelphie, est la composition transposée au dieu de la mer ; et les conférences de l'Académie française prirent la fresque pour le type du nu gracieux en mouvement. Au XIXe siècle, Ingres la dessina et Moreau peignit la sienne ; au XXe, l'analyse formelle de la fresque, par Wölfflin et ses successeurs, en fit l'exemple canonique de la composition « classique » en mouvement — la roue autour d'un axe immobile — que tout étudiant de la période apprend. Sa vie populaire a été plus discrète que celle des Madones, puisqu'elle n'est pas reproductible comme image de dévotion et qu'elle est plus difficile à voir ; mais la réouverture de la Farnesina au public dans la seconde moitié du XXe siècle, et la restauration des années 1990, en ont fait, pour ceux qui y vont, l'une des œuvres de Raphaël devant lesquelles il est le plus plaisant de se tenir — une nymphe dans une coquille, dans un jardin, dans la lumière. Les autres fresques de la loggia — l'horoscope de Peruzzi à la voûte, les lunettes ovidiennes de Sebastiano et son grand Polyphème à côté de la Galatée — complètent la salle et doivent être vues avec elle ; le visiteur qui ne dispose que d'une heure devrait la passer ici et dans la loggia de Psyché, à l'étage, où la manière mythologique de l'atelier de Raphaël atteint son apogée cinq ans plus tard. L'état de la fresque, après le nettoyage des années 1990, est parmi les meilleurs de toutes les peintures murales de Raphaël ; les murs de la Farnesina, contrairement à ceux du Vatican, ne furent pas noircis par les cierges, et la couleur de la Galatée — le rouge, le bleu, la chair — est proche de ce que vit Chigi. Un dessin pour la tête de la nymphe, à Windsor, montre la certa idea à la pierre noire : une tête de femme, idéalisée, qui se tourne vers le haut — le visage sur lequel Castiglione interrogeait. C'est une petite feuille ; elle contient toute la doctrine. La fresque, à trois mètres, la contient aussi — et contient, en outre, la mer, le vent et la lumière que la doctrine oublie. Allez-y l'après-midi, quand entre la lumière du jardin.

































