La fresque
La première des grandes fresques murales de la Chambre de la Signature, d'environ 500 cm sur 770, sur le mur situé sous le médaillon de la Théologie, peinte en 1509-1510 : une vision de l'Église au ciel et sur la terre, rassemblée autour du Sacrement. En haut, sur un banc de nuées qui traverse la moitié supérieure en un grand hémicycle, le Christ trône entre la Vierge et saint Jean-Baptiste, avec Dieu le Père dans une gloire au-dessus de lui et la colombe du Saint-Esprit au-dessous, flanquée des quatre Évangiles que tiennent des putti ; de part et d'autre, assis en demi-cercle sur la nuée, les saints et les patriarches de l'Église triomphante — Pierre, Adam, Jean l'Évangéliste, David, Laurent et Judas Maccabée à gauche ; Paul, Abraham, Jacques, Moïse, Étienne et un autre à droite —, avec des anges dans le ciel doré derrière eux. En bas, sur un pavement de marbre devant un paysage, un autel porte un ostensoir contenant l'hostie ; autour de lui se tiennent, debout ou assis, les membres de l'Église militante — les quatre Pères de l'Église latine, Grégoire et Jérôme à gauche, Augustin et Ambroise à droite, aux côtés de l'autel ; des papes, des évêques, des théologiens, des moines et des laïcs en groupes animés de part et d'autre, parmi lesquels des figures identifiables — Sixte IV en or, Dante couronné de laurier, Fra Angelico en habit dominicain, Savonarole (peut-être), Bramante accoudé à la balustrade à gauche — et, au bord gauche, un jeune homme qui montre le ciel, et à droite, un groupe qui discute sur des livres. Au loin s'élèvent des édifices inachevés, allusion au nouveau Saint-Pierre.
Le nom et le sujet
Le titre de Dispute est un contresens, donné par Vasari et conservé par tous depuis : la fresque ne montre pas une dispute mais une adoration — l'Église de la terre rassemblée autour de l'Eucharistie, l'Église du ciel la confirmant —, et la « dispute » n'est que la conversation animée des théologiens d'en bas, qui discutent du mystère qu'ils contemplent. Son vrai sujet est le Sacrement comme point de rencontre du ciel et de la terre : l'hostie sur l'autel, au centre exact de la composition, est le petit disque blanc sur lequel tout pivote, la forme visible du Christ trônant au-dessus d'elle, et l'axe vertical qui descend de Dieu le Père, par le Christ et la colombe, jusqu'à l'ostensoir est la structure de l'ensemble. La fresque est, en ce sens, une théologie peinte de l'Eucharistie — la théologie de la bibliothèque de Jules —, et sa place sous la Théologie en fait l'énoncé, dans la salle, de la première faculté.
La composition
La composition est un hémicycle en haut et un arc peu profond en bas, les deux reliés par l'axe vertical de la Trinité et de l'hostie. La moitié supérieure est hiératique, symétrique, presque byzantine — le ciel d'or, les saints alignés, le Christ frontal —, et elle dérive de la tradition ombrienne et florentine du Jugement dernier et du Couronnement (la fresque du Jugement dernier de Fra Bartolomeo à Santa Maria Nuova, avec son hémicycle de saints, en est la source immédiate, et la propre fresque de Raphaël à San Severo, de 1505, la première tentative). La moitié inférieure est une scène de foule d'une variété extraordinaire, où chaque figure est conçue individuellement et où les groupes sont liés par le geste, le regard et la chute des draperies en une seule frise animée qui converge vers l'autel. Entre les deux moitiés, le banc de nuées et le paysage forment un horizon ; l'architecture inachevée de droite, avec ses échafaudages, est le Saint-Pierre de Bramante qui s'élève.
Les dessins de la Dispute forment le plus vaste groupe conservé pour une composition de Raphaël — une quarantaine de feuilles, à Windsor, Chantilly, Oxford, Londres, Francfort, Vienne, Lille et ailleurs —, et ils montrent le projet évoluant d'une disposition péruginesque en deux registres (l'étude de composition de Windsor, avec les figures en rangées) à travers des remaniements successifs de la moitié inférieure, jusqu'aux groupes animés du mur achevé. Les études de figures isolées — le jeune homme qui montre le ciel à gauche, le vieillard accoudé à la balustrade, les théologiens debout vus de dos — comptent parmi les plus beaux dessins romains de Raphaël, à la plume, à la pierre noire et à la pointe de métal, et l'Étude pour la partie inférieure gauche du Städel (Q114697141) est l'une des feuilles sur lesquelles fut arrêté le groupe de gauche. La séquence montre un peintre travaillant à l'extrême limite de ses moyens : la première grande commande publique de sa vie, à vingt-cinq ans, sur un mur de huit mètres de large, dans une technique qu'il n'avait pratiquée qu'une fois.
La moitié inférieure est la gloire de la Dispute et le lieu où naît le Raphaël romain. Les quatre Pères de l'Église près de l'autel — Grégoire coiffé de la tiare, Jérôme lisant avec son lion à ses pieds, Augustin dictant à un scribe, Ambroise levant les yeux — sont de grandes figures assises d'une monumentalité nouvelle ; les théologiens debout qui les entourent, dans leurs habits divers, sont disposés en groupes dotés chacun d'un drame intérieur (le jeune homme de gauche dont le doigt attire l'attention sur la vision, le groupe de droite penché sur un livre, les figures à la balustrade) ; et les portraits — le profil de Dante, la chape d'or de Sixte, le frère qui pourrait être Savonarole, le crâne chauve de Bramante — ancrent l'assemblée idéale dans l'Église réelle. La moitié supérieure est plus calme et plus conventionnelle, mais son Christ — frontal, montrant ses plaies, la Vierge et le Baptiste tournés vers lui — est une figure d'une grande dignité, et ses saints, assis sur la nuée dans des poses détendues de conversation, sont déjà en germe les philosophes du mur opposé.
Technique
La fresque fut peinte à buon fresco, en giornate relevées par les restaurateurs du Vatican — la moitié supérieure d'abord, par grandes plages, la moitié inférieure par plages plus petites —, d'après des cartons reportés par poncif (les pointillés sont visibles en lumière rasante sur bien des têtes) et, dans l'architecture, par incision. L'or du ciel, les rayons et les auréoles furent appliqués a secco ; les bleus du ciel et de certaines draperies furent posés en azurite a secco sur une sous-couche à fresque et se sont en partie écaillés, ce qui explique la minceur de certains passages. La restauration de 1994-1997 a ôté la crasse et les repeints et retrouvé la tonalité d'origine — l'or chaud du ciel, le gris froid du pavement, les couleurs claires des draperies — et documenté la technique. Le mur est en bon état pour son âge.
Réception
La Dispute fut, pour les XVIe et XVIIe siècles, l'égale de l'École d'Athènes — Vasari la décrivit plus longuement, les académies admiraient ses Pères de l'Église, et elle fut gravée aussi souvent —, et pour la Contre-Réforme catholique elle était l'image suprême de l'Eucharistie ; Bellori en fit le modèle de l'histoire sacrée. Les XVIIIe et XIXe siècles, plus laïques, préférèrent l'École ; les romantiques trouvèrent la moitié supérieure archaïque ; Ruskin, fidèle à lui-même, admirait la moitié inférieure et tenait la supérieure pour une défaillance de la foi. Les études modernes — l'analyse des deux zones par Wölfflin, celle de Shearman sur le programme de la bibliothèque, les rapports de restauration du Vatican — ont rétabli l'équilibre, et l'on voit de nouveau dans la Dispute ce qu'elle est : la fresque où Raphaël organisa pour la première fois une grande assemblée autour d'un point unique, et celle où le passage du Couronnement Oddi à l'École d'Athènes — de la hiérarchie ombrienne à la conversation romaine — s'accomplit sur un seul mur.
Ce qu'il faut regarder
L'hostie, au centre, et l'axe qui la surmonte ; le jeune homme au bord gauche qui montre le ciel ; le vieillard accoudé à la balustrade à côté de lui (Bramante) ; le profil de Dante à droite, couronné de laurier ; Augustin qui dicte ; l'édifice inachevé à droite ; et le banc de nuées, où se rejoignent les deux moitiés de l'Église. Puis le mur d'en face.
La zone supérieure, de plus près
La moitié céleste de la Dispute mérite un regard plus attentif que celui qu'on lui accorde d'ordinaire, car c'est la dernière apparition dans l'œuvre de Raphaël du mode hiératique qu'il avait hérité de l'Ombrie, et le lieu où il le transforma. Le banc de nuées est un grand hémicycle — l'abside d'une église, en somme, peinte dans le ciel —, et les saints et patriarches qui y sont assis sont rangés par paires, Ancien et Nouveau Testament, de sorte que la composition se lit comme un sermon typologique : Adam à côté de Pierre, Abraham à côté de Paul, David à côté d'Étienne, Moïse à côté de Jacques. Ils sont assis dans des attitudes détendues de conversation — se tournant l'un vers l'autre, lisant, baissant les yeux vers l'autel — qui sont les germes des philosophes d'en face ; Adam, nu, la jambe croisée, est une figure michelangelesque d'avant le dévoilement de la Sixtine ; Moïse, avec ses tables, annonce les Sibylles. Au-dessus d'eux, la Trinité s'ordonne sur une verticale stricte — le Père, le Fils, la Colombe —, avec la Vierge et le Baptiste aux côtés du Christ selon la Déisis byzantine, et les anges dans l'or à l'arrière-plan sont peints comme une multitude plate de têtes, tels les chérubins du Couronnement Oddi multipliés. Toute la zone supérieure est une synthèse de la tradition italienne de l'abside peinte — mosaïques romaines, Paradis de Giotto, ciel de Fra Angelico, Jugement dernier de Fra Bartolomeo —, et c'est la dernière fois que Raphaël peignit le ciel de cette manière : la nuée de visages de la Madone Sixtine et le Christ flottant de la Transfiguration en sont les descendants, mais ce sont des visions, non des hiérarchies.
Les portraits et l'Église
Les identifications des figures de la zone inférieure sont plus sûres que celles de l'École d'Athènes, parce que plusieurs portent des inscriptions ou des attributs : les quatre Pères de l'Église sont désignés par leurs livres et leurs vêtements ; parmi les papes figurent Sixte IV, en or, l'oncle de Jules, à droite, ainsi qu'Innocent III et Grégoire le Grand ; Dante est reconnaissable entre tous ; Fra Angelico, en habit dominicain à gauche, l'est par tradition ; le vieillard chauve accoudé à la balustrade tout à gauche est Bramante, par tradition ; Savonarole, le dominicain tout à droite, est contesté — sa présence dans une salle pontificale douze ans après son bûcher aurait été un geste audacieux, et elle refléterait peut-être la sympathie des humanistes de la cour de Jules à son égard. Le mélange de saints, de papes, de théologiens et d'hommes vivants est délibéré : l'Église militante est l'Église de l'histoire et du présent, et la bibliothèque de Jules en était le rayonnage. L'édifice inachevé de droite, avec ses échafaudages et son bloc de marbre, a été lu comme le nouveau Saint-Pierre en construction — l'Église comme œuvre en cours — et comme un emblème du programme de construction du pape ; le bloc de marbre, avec sa surface taillée au ciseau, est une petite nature morte peinte à fresque.
Les dessins, encore
Les dessins de la Dispute méritent d'être nommés, car ils sont le meilleur témoignage de la manière dont Raphaël concevait un mur. L'étude de composition de Windsor, à la plume et au lavis, montre la première idée : deux zones horizontales, le ciel une rangée de figures assises, la terre une rangée de figures debout, à la manière de l'Assomption du Pérugin. L'étude de Chantilly refond le ciel en hémicycle. Les feuilles du British Museum et d'Oxford travaillent les groupes de la zone inférieure, figure par figure — le jeune homme qui désigne le ciel, le vieillard accoudé, les théologiens debout vus de dos —, à la plume et à la pointe de métal, les poses essayées et réessayées. La feuille de Francfort (Q114697141) arrête le groupe de gauche. Les études de Lille, de draperies posées sur des figures nues, montrent le stade final avant le carton. Et les cartons eux-mêmes — perdus, comme tous les cartons des Chambres sauf celui de l'Ambrosienne — ne sont attestés que par les traces de poncif sur le mur. La séquence, une quarantaine de feuilles en tout, est le témoignage conservé le plus complet de la conception d'une fresque de la Renaissance, de la première pensée jusqu'au mur, et elle fonde tous les récits de la méthode de Raphaël depuis Fischel. Se tenir devant le mur avec ces dessins en tête, c'est voir la fresque comme l'issue d'une longue discussion avec lui-même, gagnée. L'étude de Windsor, la plus ancienne, est celle par laquelle commencer ; la fresque est celle où tout aboutit. Entre les deux s'étend l'année où Raphaël devint Raphaël — l'année où la hiérarchie ombrienne se changea en conversation romaine, sur ce mur, en présence d'un pape qui voulait l'une et l'autre. Il les eut toutes deux.