TOME III · CHAPITRE XI
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Summary
The duchess of Bourgogne's dangerous illness and the king's malice to Lauzun; the 'singular spectacle' at her convalescence. Deaths of Saint-Herem (and his wife's singularity), the maréchale de Luxembourg, Mme d'Épernon the Carmelite, Lavardin; Villars back from Vienna, d'Avaux from Holland; Matignon defeats a forger. In Italy: Villeroy commands over humiliated Catinat, Savoy with the army, the lost fight of Chiari — Villeroy's 'strange mortification' by Savoy, his quarrel with Phélypeaux; 'fraudulent inaction' in Flanders. Castel Rodrigo at Turin for the Spanish marriage; San Estevan mayordomo mayor.
The entries
Entry summaries are given in French, the language of the source.
- Dangereuse maladie de Mme la duchesse de Bourgogne
- Mme la duchesse de Bourgogne, qui par « ses caresses, son enjouement, sa soumission » avait entièrement gagné le cœur du roi et de Mme de Maintenon « qu'elle appeloit toujours sa tante », tomba dans une grande fièvre aux premiers jours d'août, « pour s'être baignée imprudemment dans la rivière après avoir mangé beaucoup de fruit ». Le roi, « dont l'amitié n'alloit pas jusqu'à la contrainte, ne voulut ni retarder son voyage » de Marly « ni la laisser à Versailles ». Le mal augmenta au point « qu'elle fut à l'extrémité » : elle se confessa deux fois, ayant eu en huit jours une dangereuse rechute. Le roi, Mme de Maintenon et Mgr le duc de Bourgogne étaient « au désespoir et sans cesse auprès d'elle ». Elle revint à la vie « à force d'émétique, de saignées et d'autres remèdes » ; il fallut toutes les peines du monde aux médecins pour arrêter huit jours de plus le roi, décidé à rentrer à Versailles au temps qu'il l'avait résolu.
- Malice du roi à M. de Lauzun
- Pendant la convalescence, seuls les hommes ayant les grandes entrées suivaient le roi chez la princesse. M. de Lauzun, qui les avait seul sans charge depuis son retour d'Angleterre, y suivit un jour le roi : « un huissier ignorant et fort étourdi le fut tirer par la manche et lui dit de sortir. Le feu lui monta au visage, mais, peu sûr du roi, il ne répondit rien et s'en alla. » Le roi, averti par le duc de Noailles, « malignement ne fit qu'en rire et eut encore le temps de se divertir à voir Lauzun passer la porte ». Saint-Simon note que « le roi se permettoit rarement les malices, mais il y avoit des gens pour lesquels il y succomboit, et M. de Lauzun, qu'il avoit toujours craint et jamais aimé depuis son retour, en étoit un ». La duchesse du Lude, craignant Lauzun mais « encore plus les valets », se contenta d'envoyer l'huissier demander pardon — « qui ne fut que plus en colère d'une si légère satisfaction ». Le lendemain, le roi lui fit une honnêteté et l'envoya chercher pour le suivre chez la princesse.
- Spectacle singulier chez Mme la duchesse de Bourgogne convalescente
- « Le spectacle y étoit particulier pour un lieu de pleine cour » : toutes les dames entraient chez la convalescente, tous les hommes en étaient exclus. À une ruelle, le jeu et toutes les dames ; à l'autre, « au chevet du lit, Mme de Maintenon dans un grand fauteuil ; à la quenouille du pied du lit, vis-à-vis de Mme de Maintenon, le roi sur un ployant » ; autour d'eux les dames familières, assises ou debout selon leur rang — excepté Mme d'Heudicourt, sur un petit siège presque à ras de terre, « parce qu'elle ne pouvoit se tenir sur ses hautes et vieilles jambes ». L'étiquette inversée disait toute la réalité du pouvoir : « tous les jours cet arrangement étoit pareil, qui ne laissa pas de surprendre et de scandaliser assez pour qu'on ne pût s'accoutumer à ce fauteuil public de Mme de Maintenon » — l'épouse secrète trônant en fauteuil quand le roi s'asseyait sur un pliant.
- Mort de Saint-Herem ; singularité de sa femme
- « Le bonhomme Saint-Herem mourut à plus de quatre-vingts ans, chez lui, en Auvergne. » Ancien grand louvetier, Montmorin de bonne maison que le roi croyait « un pied plat » pour l'avoir confondu avec son beau-frère Courtin, il ne fut jamais chevalier de l'ordre malgré les reproches de M. de La Rochefoucauld. Sa femme « étoit la créature du monde la plus étrange » : se baignant dans la Seine et trouvant l'eau trop froide, elle en fit bouillir quantité qu'on versa auprès d'elle, « tellement qu'elle en fut brûlée à en garder le lit » ; quand il tonnait, « elle se fourroit à quatre pattes sous un lit de repos, puis faisoit coucher tous ses gens dessus, l'un sur l'autre en pile », pour amortir la foudre. Ruinée « par imbécillité », dépensant des sommes incroyables « à se faire dire des évangiles sur la tête », elle fut, « hideuse à dix-huit ans » et veuve de plus de quatre-vingts, serrée de près par un fou entré chez elle place Royale — « pour qui ce fut une bonne gorge chaude » pour tout Paris. Son fils, ami de Saint-Simon, avait la survivance de Fontainebleau, dont on doubla cette année la galerie de Diane.
- Mort de la maréchale de Luxembourg
- « La maréchale de Luxembourg finit sa triste et ténébreuse vie dans son château de Ligny, où M. de Luxembourg l'avoit tenue presque toute sa vie sans autre cause que d'être importuné d'elle, après en avoir tiré sa fortune, en grands biens et en dignité. » Saint-Simon ne l'avait rencontrée qu'une fois, à un sermon : apprenant qui il était, « tout aussitôt elle m'entreprit sur notre procès de préséance en attendant le prédicateur. Je me défendis d'abord avec le respect et la modestie qu'on doit à une femme, puis voyant le toupet s'échauffer, je me tus et me laissai quereller » — soulagé de voir enfin paraître le prédicateur. Le portrait est cruel : « Mme de Luxembourg ressembloit d'air, de visage et de maintien à ces grosses vilaines harengères qui sont dans un tonneau avec leur chaufferette sous elles. » Fort maltraitée et méprisée, elle avait passé sa vie dans une triste solitude, son mari lui donnant peu de ses nouvelles.
- Mort de Mme d’Épernon, carmélite
- « Mme d'Épernon mourut aussi aux Carmélites du faubourg Saint-Jacques, dans une éminente sainteté. » Petite-fille et « seul reste » du fameux duc d'Épernon, fille du second duc et d'une bâtarde d'Henri IV et de la marquise de Verneuil, héritière de la dignité de duchesse d'Épernon à la mort de son frère le galant duc de Candale, elle « renonça à l'éclat de ce grand héritage, et aux plus grands partis qui la voulurent épouser, pour faire profession aux Carmélites, dans un âge où elle avoit vu et connu le monde et tout ce qu'il avoit d'attrayant pour elle ». La reine, la Dauphine puis la duchesse de Bourgogne, toujours averties par le roi de la demander et de la faire asseoir, se heurtaient à sa modestie : « elle répondoit qu'elle n'étoit plus que carmélite », et il ne fallait pas moins que l'autorité de ces princesses pour la faire asseoir, elle et Mme de La Vallière, « à leur grand regret ».
- Mort du marquis de Lavardin
- M. de Lavardin, lieutenant général de Bretagne, « si connu par l'étrange ambassade où il se fit excommunier par Innocent XI, sans avoir jamais pu obtenir audience de lui », mourut à cinquante-cinq ans, chevalier de l'ordre. « C'étoit un gros homme extrêmement laid, de beaucoup d'esprit et fort orné, et d'une médiocre conduite. » Veuf d'une sœur du duc de Chevreuse puis d'une sœur du duc et du cardinal de Noailles, il laissa un fils jeune « auquel il défendit au lit de la mort, sous peine de sa malédiction, d'épouser jamais une Noailles, et le recommanda ainsi au cardinal de Noailles son beau-frère. Nous verrons dans la suite qu'il fut mal obéi, mais que sa malédiction n'eut que trop son effet. » On l'accusait d'avarice et d'avoir hérité « de la lèpre des Rostaing » ; il se vantait « que de sa vie il n'étoit sorti de table sans appétit, et assez pour bien manger encore. Sa goutte, sa gravelle, et l'âge où il mourut, ne persuadèrent personne d'imiter son régime. »
- Villars de retour de Vienne, et d’Avaux de Hollande
- Villars, envoyé du roi à Vienne, reparut à Versailles le 20 août et « rendit compte de tous les efforts que l'empereur faisoit pour la guerre » ; il laissait président du conseil de guerre ce comte de Mansfeld qui, ambassadeur en Espagne, « s'étoit servi de la comtesse de Soissons, mère du prince Eugène, pour empoisonner la reine d'Espagne, fille de Monsieur ». D'Avaux, « lassé de toutes les amusettes avec lesquelles on le menoit » en Hollande, salua le roi le lendemain. Le roi Guillaume, qui avait tiré de son parlement tout ce qu'il voulait pour la guerre, lui avait dit en congé « qu'il ne souhaitoit point la guerre, mais que, si le roi la lui commençoit, il emploieroit le peu de vie qui lui restoit à défendre ses sujets et ses alliés ». Saint-Simon s'indigne : « Pouvoit-on pousser la dissimulation plus loin, lui qui étoit l'âme, le boute-feu, et le constructeur de cette guerre ? » Guillaume avait alors « les jambes ouvertes » : il fallait le porter à cheval — il comptait donc « tout diriger de son cabinet ». Zinzendorf, envoyé de l'empereur, prit congé le 22 août.
- Matignon gagne un grand procès contre un faussaire
- Matignon eut alors « une très fâcheuse affaire » : un va-nu-pieds lui fit un procès au parlement de Rouen « et y produisit des pièces qui mirent Matignon au moment d'être condamné à lui payer un million deux cent mille livres, malgré tout son crédit dans la province, soutenu de celui de Chamillart ». Le procès dura longtemps, et ce va-nu-pieds trouvait « tant d'argent et de recommandations qu'il vouloit de tous les dévots et dévotes, à force de crier à l'oppression ». Le dénouement fut brutal : « à la fin, les pièces furent reconnues fausses, il avoua tout et fut pendu. » L'anecdote illustre à la fois la puissance des apparences de piété et la sévérité de la justice envers les faussaires.
- Villeroy en Italie
- L'arrivée de Villeroy combla Vaudemont et fut « un nouveau crève-cœur pour Tessé », qui n'espéra plus le commandement. Catinat « reçut cette mortification en philosophe, et fit admirer sa modération et sa vertu » : la tranquillité avec laquelle il remit le commandement lui ramena l'armée, où l'on se souvint enfin « des lauriers qu'il avoit cueillis en Italie. On n'en trouvoit aucuns chez Villeroy. » Tessé, accouru presque seul à Carpi, « fut fort accusé d'avoir voulu laisser rompre le cou à Saint-Frémont » ; mais ses souterrains firent tant d'effet à Paris « que personne n'osoit défendre Catinat, et que ses parents du parlement cessèrent quelque temps d'y aller ». Villeroy, dédaignant la maison offerte par Catinat, descendit chez son ami Vaudemont, « qui le reçut avec les grâces et la magnificence d'un homme qui sent le besoin qu'il a d'un autre, et qui connoît les moyens de l'aveugler. En effet, il en fit tout ce qu'il voulut. » Catinat, libre de se retirer, demeura à l'armée « ne se mêlant presque de rien avec une rare modestie ».
- M. de Savoie à l’armée
- M. de Savoie joignit enfin l'armée avec ses troupes « après de longs délais, et très suspects. Son arrivée ne changea rien à l'exactitude avec laquelle les ennemis étoient avertis de tous les desseins ». Son intelligence avec Vaudemont fut parfaite — il l'avait été rencontrer en chemin et lui avait donné l'Altesse : « au fond, quoique françois de parti en apparence, leurs liaisons fondamentales étoient les mêmes à l'un et à l'autre. » Peu content de l'empereur et maltraité du roi Guillaume depuis le traité de Turin, le duc « ne voyoit qu'avec un extrême regret la monarchie d'Espagne devenue française, et lui enfermé entre le grand-père et le petit-fils, par le Milanois et la France. Il ne se prêtoit donc que pour tirer parti de ce qu'il ne pouvoit empêcher, et il désiroit avec ardeur le rétablissement de l'empereur en Italie ; comme il ne parut que trop tôt. » En attendant, il parut faire avec soin toutes les fonctions de généralissime.
- Combat de Chiari
- Les armées en vinrent « au point que ce fut à qui s'empareroit les premiers du poste de Chiari » ; le prince Eugène fut le plus diligent. M. de Savoie, « trop bon général pour tomber dans la même faute que le maréchal d'Humières avoit faite à Valcourt, l'imita pourtant de point en point, et avec un plus fâcheux succès, parce qu'il s'y opiniâtra davantage » : le 1er septembre, il fit attaquer par huit brigades d'infanterie « des murailles et une armée entière qui rafraîchissoit toujours », s'exposant extrêmement lui-même pour gagner confiance — « cette folie dans un prince qui savoit le métier de la guerre fut dès lors très suspecte ». Après avoir bien fait tuer du monde, « il fallut se retirer honteusement ». Catinat, sans se mêler de rien, « sembla y chercher la mort, qui n'osa l'atteindre ». Cette action « étonna fort notre armée, et encouragea beaucoup celle des ennemis, qui firent à peu près tout ce qu'ils voulurent le reste de la campagne » ; la timidité gagna nos troupes, et celles de Vaudemont « surent bien dire plus d'une fois qu'elles ne savoient encore qui de l'archiduc ou du duc d'Anjou étoit leur maître ».
- Étrange mortification du maréchal de Villeroy par M. de Savoie
- Les grands airs de familiarité de Villeroy avec M. de Savoie « lui attirèrent un cruel dégoût, pour ne pas dire un affront ». Le duc, au milieu de tous les généraux et de la fleur de l'armée, ouvrit sa tabatière ; « le maréchal de Villeroy qui se trouva auprès de lui allonge la main et prend dans la tabatière sans mot dire. M. de Savoie rougit ; et à l'instant renverse sa tabatière par terre, puis la donne à un de ses gens à qui il dit de lui rapporter du tabac. Le maréchal ne sut que devenir, et but sa honte sans oser proférer une parole, M. de Savoie continuant toujours la conversation qu'il n'interrompit même que par ce seul mot pour avoir d'autre tabac. » Humiliation publique et silencieuse, d'autant plus cinglante qu'elle passa pour une simple affaire de propreté : le favori du roi de France remis à sa place d'un geste par le généralissime.
- Villeroy et Phélypeaux fort brouillés
- La vanité de Villeroy souffrit aussi de Phélypeaux, ambassadeur auprès de M. de Savoie, qui suivait l'armée : par ce caractère, il avait les mêmes honneurs militaires que le général « et il avoit de plus la préférence du logement et de la marche de ses équipages, comme il avoit aussi le pas sur lui partout ». Phélypeaux, « qui avoit de l'esprit comme cent diables, et autant de malice qu'eux, se plaisoit à désespérer le maréchal en prenant partout sur lui ses avantages ». De cette pique « il résulta beaucoup de mal » : Phélypeaux, qui « s'aperçut bientôt de la perfidie de M. de Savoie », vit ses avis détruits par les lettres contraires du maréchal, « dont la faveur prévalut à toutes les lumières de l'autre ». Ainsi s'écoula la campagne, « nous toujours reculant », les Impériaux grossissant, nos troupes fondant par les maladies, jusqu'à craindre le siège du château de Milan. Catinat s'en alla à Paris : le roi le reçut honnêtement « mais il ne lui parla que des chemins et de son voyage, et ne le vit point en particulier ».
- Frauduleuse inaction en Flandre
- « En Flandre on ne fit que se regarder sans hostilités, qui fut une grande faute, sortie toujours de ce même principe de ne vouloir pas être l'agresseur, c'est-à-dire de laisser bien arranger, dresser et organiser ses ennemis. » Saint-Simon développe le raisonnement stratégique : si l'armée du roi eût agi, « elle auroit pénétré les Pays-Bas où rien n'étoit prêt ni en état de résistance, eût fait crier miséricorde aux Hollandois au milieu de leur pays, les eût mis hors d'état de soutenir la guerre, déconcerté cette grande alliance dont leur bourse fut l'âme et le soutien, mis l'empereur hors d'état de pousser la guerre faute d'argent » ; avec les princes du Rhin et la Bavière alliés, l'Empire n'aurait pas pris forcément parti pour l'empereur, « et on auroit eu encore la paix par les armes d'une campagne, avec la totalité de la monarchie d'Espagne assurée à Philippe V ». L'inaction de 1701 apparaît ainsi comme la matrice de tous les désastres à venir.
- Castel Rodrigo ambassadeur à Turin pour le mariage, et grand écuyer de la reine
- Philippe V envoya un ambassadeur extraordinaire à Turin pour signer son contrat de mariage et porter au prince de Carignan — « ce fameux muet si sage et si capable » — sa procuration pour épouser en son nom la princesse de Savoie. C'était un Homodeï, frère du cardinal, « homme de beaucoup d'esprit, de sens et de conduite, et fort propre dans les cours », qui avait porté le nom de marquis d'Almonacid jusqu'à son mariage avec l'héritière du marquis de Castel Rodrigo, gouverneur des Pays-Bas — maison portugaise qui avait bien servi Philippe II et donné le premier vice-roi de Portugal pour l'Espagne. Devenu grand d'Espagne sous le nom de Castel Rodrigo en 1671, « il fut en même temps chargé de la conduite de la nouvelle reine en Espagne, de laquelle il fut aussi grand écuyer ».
- San-Estevan del Puerto majordome-major de la reine
- Le comte de San-Estevan del Puerto, « dont j'ai fort parlé à propos du testament de Charles II », quitta la reine veuve dont il était majordome-major pour le devenir de la nouvelle reine. Saint-Simon approuve : « Rien n'étoit meilleur que ces deux choix pour ces deux grandes charges » — Castel Rodrigo grand écuyer, San-Estevan majordome-major. Mais il restait « un troisième à faire bien plus important, et par lequel il falloit élever et former la jeune reine : c'étoit celui de sa camarera-mayor », qui amène le grand morceau suivant sur la princesse des Ursins.
- Choix, fortune et caractère de la princesse des Ursins, camarera-mayor de la reine
- Pour camarera-mayor, « une dame de notre cour ne pouvoit y convenir ; une Espagnole n'étoit pas sûre » : on ne trouva que la princesse des Ursins, Française de la maison de La Trémoille, veuve du chef de la maison des Ursins « reconnu le premier laïque de Rome », liée aux deux duchesses de Savoie, intime du cardinal d'Estrées « après lui avoir été quelque chose de plus en leur jeunesse » — et jadis aimée à Rome du cardinal Portocarrero, « avec lui qu'il falloit tout gouverner ». Suit un portrait somptueux : des yeux bleus « qui disoient sans cesse tout ce qui lui plaisoit », un visage « qui, sans beauté, étoit charmant », des grâces « si naturelles et si continuelles [...] que je n'ai jamais vu personne en approcher » ; « la personne du monde la plus propre à l'intrigue », d'une ambition « fort au-dessus de son sexe », « ardente et excellente amie [...] et conséquemment cruelle et implacable ennemie, et suivant sa haine jusqu'aux enfers ». « Telle étoit cette femme célèbre qui a si longtemps et si publiquement gouverné la cour et toute la monarchie d'Espagne. » Sentant qu'on ne pouvait trouver qu'elle, « elle se fit donc prier assez pour augmenter le désir qu'on avoit d'elle », et accepta de bonne grâce.
- Mme des Ursins évite Turin
- Quoique désirée par la Savoie plus encore que par la France, et en étroit commerce de lettres avec les deux duchesses, Mme des Ursins « évita Turin, parce que le cérémonial l'avoit toujours empêchée de les voir autrement qu'incognito », ce qui ne pouvait plus se faire dans l'occasion officielle qui la menait. « Tout se traita par lettres entre elles » : elle alla droit de Rome à Gênes, et de Gênes à Villefranche, attendre la nouvelle reine. Premier trait du personnage : plutôt que de compromettre son rang ou son amitié dans une rencontre publique mal réglée, elle sacrifie la rencontre elle-même — la science du cérémonial comme instrument de carrière.
- Légat a latere à Nice vers la reine d’Espagne
- Le mariage se fit à Turin le 11 septembre « avec assez peu d'appareil » ; la reine partit le 13 pour Nice, où l'attendaient les galères d'Espagne du comte de Lémos. « Elle reçut à Nice le cardinal Archinto, légat a latere exprès pour la fonction de lui faire les compliments du pape sur son mariage. Cette démarche du pape fâcha extrêmement l'empereur » — nouveau gage donné aux Bourbons. Mais la cour de Savoie « demeura fort piquée de ce que, passant par ses États, elle n'en avoit reçu aucun compliment » : M. de Savoie, « justement ennuyé du cérémonial des cardinaux, n'en voyoit aucun depuis fort longtemps », et le légat, dont les prétentions sont « immenses », paya apparemment de cette incivilité son mécontentement.
- Philippe V proclamé aux Indes, va en Aragon et à Barcelone
- « Le roi d'Espagne eut nouvelle des Indes qu'il avoit été proclamé au Pérou et au Mexique avec beaucoup d'unanimité et de tranquillité, et avec beaucoup de cérémonies et de fêtes. » Il partit de Madrid le 5 septembre pour l'Aragon et la Catalogne, y prêter et recevoir les serments accoutumés, et attendre la reine à Barcelone, laissant « le cardinal Portocarrero gouverneur de la monarchie d'Espagne » avec ordre à tous les conseils et ministres de lui obéir « comme aux siens mêmes ». Saragosse lui fit une magnifique entrée ; il confirma tous les privilèges de l'Aragon et de la Catalogne. Saint-Simon note pourtant que dans ces provinces « il n'y parut pas la même franchise et la même affection que dans celles qui dépendent de la couronne de Castille, quoique le roi, qui ne fit pas semblant de le remarquer, se les attirât par toutes sortes de bienfaits » — présage des défections catalanes à venir.
- Louville chef de la maison française du roi d’Espagne et gentilhomme de sa chambre
- En partant de Madrid, Philippe V « donna à Louville une clef de gentilhomme de la chambre en service, et le titre de chef de sa maison française, c'est-à-dire l'autorité sur tous les officiers françois de sa bouche, pour en être mieux servi ». L'ami et mentor du jeune roi, homme de confiance de la cour de France, se trouve ainsi officiellement établi à la tête de l'entourage français, position stratégique entre les deux couronnes que Saint-Simon, ami intime de Louville, suivra attentivement dans la suite des Mémoires.
- La reine d’Espagne, charmante, va par terre en Catalogne
- La reine d'Espagne, amenée à Nice par les galères de France, « se trouva si fatiguée de la mer, qu'elle voulut achever son voyage par terre à travers la Provence et le Languedoc. Ses grâces, sa présence d'esprit, la justesse et la politesse de ses courtes réponses, sa judicieuse curiosité surprit dans une princesse de son âge, et donna de grandes espérances à la princesse des Ursins. » Sur les frontières du Roussillon, Louville vint la complimenter et lui porter les présents du roi. On renvoya alors toute sa maison piémontaise : « elle parut plus sensible à cette séparation que Mme la duchesse de Bourgogne. Elle pleura beaucoup, et se trouva fort étonnée au milieu de tous visages » dont le moins inconnu était celui de Mme des Ursins, à peine rencontrée au bord de la mer.
- Épouse de nouveau le roi à Figuères
- Le roi, venu au-devant d'elle jusqu'à Figuères, à deux journées de Barcelone, « impatient de la voir, alla à cheval au-devant d'elle et revint de même à sa portière, où, dans ce premier embarras, Mme des Ursins leur fut d'un grand secours, quoique tout à fait inconnue au roi, et fort peu connue encore de la reine ». En arrivant à Figuères, « l'évêque diocésain les maria de nouveau avec peu de cérémonie », et les jeunes époux se mirent à table pour souper, « servis par la princesse des Ursins et par les dames du palais, moitié de mets à l'espagnole, moitié à la française » — dispositif de conciliation des deux cuisines et des deux étiquettes qui allait aussitôt tourner à l'incident diplomatique.
- Scène fâcheuse
- Les dames du palais avaient comploté de marquer leur hostilité avec éclat : « sous un prétexte ou un autre, [...] aucun plat françois ne put arriver sur la table, et tous furent renversés, au contraire des mets espagnols, qui y furent tous servis sans malencontre. » Le roi et la reine eurent la sagesse de n'en rien témoigner. Mais après le repas, la reine « se mit à pleurer ses Piémontaises. Comme un enfant qu'elle étoit, elle se crut perdue entre les mains de dames si insolentes », déclara tout net qu'elle ne se coucherait pas et voulait s'en retourner — « le roi déshabillé attendoit toujours ». Mme des Ursins, « à bout de raisons et d'éloquence », dut tout avouer au roi et à Marsin. La nuit se passa en exhortations, « et la reine enfin consentit à demeurer reine ». Sur l'avis de Medina-Sidonia et de San-Estevan, le roi la mortifia à son tour en ne couchant point avec elle la nuit suivante : « le soir, la reine fut affligée. Sa gloire et sa petite vanité furent blessées, peut-être aussi avoit-elle trouvé le roi à son gré. » On parla ferme aux dames et aux seigneurs complices, « et le troisième jour fut tranquille, et la troisième nuit encore plus agréable aux jeunes époux ». Tout rentra dans l'ordre, et l'on regagna Barcelone parmi les fêtes.
- Ducs d’Arcos et de Baños à Paris, puis en Flandre
- Avant de partir de Madrid, Philippe V avait ordonné aux ducs d'Arcos et de Baños, frères, « d'aller servir en Flandre pour les punir » : seuls d'entre les grands d'Espagne, ils avaient trouvé mauvaise l'égalité convenue entre les deux rois « entre les ducs et les grands pour les rangs, honneurs, distinctions et traitements des uns et des autres en France et en Espagne », et présenté au roi un écrit de leurs raisons — mémoire « bien fait, respectueux [...], mesuré même sur la chose », qui ne leur attira que cette punition « et le blâme de leurs confrères, dont quelques-uns en eussent peut-être fait autant s'ils en eussent espéré un autre succès ». Ils obéirent : le roi les traita fort bien dans son cabinet, on les festoya à Paris, « et ils furent les premiers grands d'Espagne qui baisèrent Mme la duchesse de Bourgogne, et qui jouirent de tout ce dont jouissent les ducs ».
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