TOME III · CHAPITRE XVIII
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Summary
1702. Balls and plays at Mme de Maintenon's and the princesse de Conti's; Longepierre; deaths of the duchesse de Sully, Lopineau ('strange'), and abbé de Vatteville — the unfrocked adventurer whose incredible life is recounted. Villars married. Then the dossier of Philip V's Italian journey: Harcourt's brilliant position between France and Spain, his character, the 'most singular conference', the reasons for and against; Harcourt halts the marshals' promotion, blunders, 'ruins himself with the king of Spain' and shuts himself away after the council. The duchess and Tessé; the journey resolved.
The entries
Entry summaries are given in French, the language of the source.
- 1702
- « L'année commença par des bals à Versailles ; il y en eut quantité en masques. » Mme du Maine, grosse, « en donna plusieurs dans sa chambre toujours gardant son lit, ce qui faisoit un spectacle assez singulier » ; il y en eut aussi à Marly, la plupart sans mascarades, et « Mme la duchesse de Bourgogne s'amusa fort à tous ». L'année 1702 s'ouvre ainsi dans les divertissements — la dernière, note en creux le mémorialiste qui vient d'écrire que le bonheur du roi a fini avec 1701 : la guerre de Succession d'Espagne va éclater au printemps.
- Bals à la cour et comédies chez Mme de Maintenon et chez la princesse de Conti
- Le roi vit « en grand particulier, mais souvent et toujours chez Mme de Maintenon, des pièces saintes, comme Absalon, Athalie » : Mme la duchesse de Bourgogne, M. le duc d'Orléans, le comte et la comtesse d'Ayen, le jeune comte de Noailles, Mlle de Melun « y faisoient les principaux personnages en habits de comédiens fort magnifiques », instruits par « le vieux Baron, excellent acteur ». M. de Noailles et « son habile femme étoient les inventeurs et les promoteurs de ces plaisirs intérieurs pour s'introduire de plus en plus dans la familiarité du roi ». Quarante spectateurs seulement ; et Madame y fut admise « avec son grand habit de deuil », le roi lui disant « qu'étant de sa famille si proche, son état ne la devoit pas exclure » — Mme de Maintenon voulait lui marquer « qu'elle avoit oublié le passé ».
- Longepierre
- Longepierre — celui qui avait été chassé de chez M. du Maine « pour avoir entêté M. le comte de Toulouse d'épouser Mlle d'Armagnac » — revint accroché aux Noailles, et fit jouer « une pièce fort singulière sous le titre d'Électre » sur un magnifique théâtre chez Mme la princesse de Conti, « avec le plus grand succès ». « Cette pièce étoit sans amour, mais pleine des autres passions et des situations les plus intéressantes » — faite ainsi, pense Saint-Simon, dans l'espérance de la faire voir au roi, qui « se contenta d'en entendre parler ». Portrait de l'auteur : « c'étoit un drôle, intrigant de beaucoup d'esprit, doux, insinuant », qui sous une philosophie trompeuse « se fourroit et se mêloit de tout ce qu'il pouvoit pour faire fortune » ; entré plus tard chez M. le duc d'Orléans, il y « montra vilainement la corde et se fit honteusement chasser. D'ailleurs il savoit entre autres force grec, dont il avoit aussi toutes les mœurs. »
- Mort de la duchesse de Sully
- « La mort de la duchesse de Sully priva les bals du meilleur et du plus noble danseur de son temps, le chevalier de Sully, son second fils, que le roi faisoit danser, quoique d'âge à y avoir renoncé. » Elle était fille de Servien, surintendant des finances, « à qui étoit Meudon où il avoit tant dépensé » ; pauvre pourtant, malgré huit cent mille livres de dot et un héritage : son frère Sablé « s'étoit ruiné dans la plus vilaine crapule et la plus obscure », et l'abbé Servien, camérier du pape, « ne fut connu que par ses débauches, et le goût italien qui lui attira force disgrâces ». Moralité désabusée : « Ainsi périssent en bref, et souvent avec honte, les familles de ces ministres si puissants et si riches, qui semblent dans leur fortune les établir pour l'éternité. »
- Mort étrange de Lopineau
- Lopineau, commis de Chamillart pour dresser les arrêts de finance, « étoit perdu depuis trois mois. C'étoit un homme doux et poli, bien que commis principal, et homme à mains nettes, quoique de tout temps employé aux finances » — aimé et estimé de tous. Sorti un après-midi seul à pied dans Paris, « il ne revint plus, et son corps fut enfin trouvé près du pont de Neuilly dans la rivière. Ce pauvre homme apparemment fut pris par des scélérats pour le rançonner et détenu longtemps, puis assassiné et jeté dans la rivière », sans que toutes les perquisitions aient jamais rien pu apprendre de ce crime. Fait divers glaçant, dans le Paris du grand règne, autour d'un des rares financiers honnêtes.
- Mort et aventures de l’abbé de Vatteville
- « La mort de l'abbé de Vatteville fit moins de bruit, mais le prodige de sa vie mérite de n'être pas omis. » Chartreux impatient du joug, il tua son prieur d'un coup de pistolet en s'évadant ; quelques jours après, dans un cabaret, il tua de même un voyageur qui voulait partager son gigot et son chapon, « les mange l'un et l'autre jusqu'aux os, paye, remonte à cheval et tire pays ». Passé en Turquie, il « se fait circoncire, prend le turban », devient bacha en Morée — puis vend aux Vénitiens places et secrets des Turcs contre « l'absolution du pape de tous les méfaits de sa vie, de ses meurtres, de son apostasie », et la pleine restitution au siècle. Le pape accorda tout. Revenu en Franche-Comté, il servit utilement les deux conquêtes de la province, stipula l'archevêché de Besançon — que le pape, cette fois, « se récria au meurtre, à l'apostasie, à la circoncision », refusa — et se contenta de l'abbaye de Baume. Il y vécut en grand seigneur, tyrannisant ses terres, « se gaudissant d'avoir quitté le froc » chez les chartreux, gagnant si souvent codille à l'hombre « que le nom d'abbé Codille lui en resta », jusqu'à près de quatre-vingt-dix ans.
- Mariage de Villars et de Mlle de Varangeville
- « Villars, aux portes de la fortune, fit un riche mariage. Il épousa Mlle de Varangeville, belle et de fort grand air », sœur cadette de la femme du président de Maisons. Les deux sœurs étaient seules, sans frère, et par l'événement « Mme de Villars a tout eu », les héritiers Maisons étant morts enfants, « tellement que cela a joint des biens immenses à ceux que Villars avoit amassés ». Quant à l'origine : « Varangeville s'appeloit Rocq, étoit de Normandie, et moins que rien » — enrichi, il avait obtenu par ses richesses une fille de Courtin, doyen du conseil, « belle et vertueuse, avec de l'esprit et de la conduite », dont la fille faisait maintenant une maréchale.
- Délibération sur le voyage de Philippe V en Italie
- « L'affaire du jour étoit alors la résolution à prendre sur le voyage du roi d'Espagne en Italie. Mais comme le mérite des affaires n'est pas toujours ce qui en forme la décision, l'intrigue avec laquelle celle-ci fut contredite et soutenue mérite bien quelque détail. » C'était Louville qui avait imaginé ce voyage, l'avait fait goûter à Beauvilliers et à Torcy, puis mis en tête au roi d'Espagne. Mais son feu l'exposait « à des indiscrétions » : rendant compte au roi devant Mme de Maintenon, il ne put taire l'incartade des dames espagnoles ni « les pleurs et l'enfance de la reine ». On en entêta Mme la duchesse de Bourgogne, persuadée « que Louville avoit rendu de mauvais services à la reine sa sœur » ; ses dames, ennemies de M. de Beauvilliers, « firent et excitèrent encore plus de bruit contre Louville, et tous les amis de M. d'Harcourt firent chorus ».
- Brillante situation d’Harcourt qui lui fait espérer d’être ministre
- La position d'Harcourt à Versailles était brillante : « Mme de Maintenon le conduisoit par la main. Sous prétexte des affaires d'Espagne, elle lui procuroit des entretiens fréquents avec le roi », d'où il passait à toutes les autres affaires. Des quatre ministres du conseil, elle n'avait que Chamillart : Beauvilliers et Torcy étaient dans sa disgrâce, le chancelier Pontchartrain presque autant. « Elle vouloit donc y faire entrer Harcourt, accoutumer le roi à lui » ; elle l'avait lié avec M. du Maine, les valets accrédités et Chamillart, tandis qu'Harcourt avait gagné « à force de souplesses et de respects bien ménagés, la roguerie sauvage de M. de La Rochefoucauld » et tous les accès du roi. « Le grand vol qu'on lui voyoit prendre [...] lui frayoit le chemin à toutes ces unions. »
- Position brillante d’Harcourt en Espagne
- « La sienne à Madrid n'étoit pas moins riante. » Le roi d'Espagne l'avait fort goûté ; avant son départ, « il lui avoit confié son désir d'aller en Italie ; il l'avoit prié de le servir auprès du roi son grand-père sur ce dessein ; enfin, il l'avoit pressé d'y venir lui mettre les armes à la main, et de le conduire pendant la campagne », lui écrivant depuis « plusieurs fois les mêmes choses, et avec le plus grand empressement de l'avoir avec lui à l'armée ». Double faveur, à Versailles et à Madrid, qui allait pourtant se révéler incompatible.
- Son embarras entre les deux
- « Rien de plus contradictoire que d'entrer ici dans le conseil, et d'être celui du roi d'Espagne à l'armée d'Italie », sous Villeroy et Vaudemont dont il connaissait le crédit. Harcourt voulait « se ménager l'Espagne pour ressource » si le conseil se refusait : il ne fallait donc pas « se montrer contraire au voyage d'Italie, pour ne pas perdre la confiance du roi d'Espagne » ; mais si près du but à Versailles, il fallait éviter « une absence si étrangement à contretemps », donc « sur toutes choses lui rompre ce voyage, et encore plus le rompre avec assez d'adresse pour qu'il n'en pût pas être accusé ou du moins convaincu. Ce n'étoit pas une conduite aisée, surtout vis-à-vis d'un homme aussi avisé, aussi pénétrant que Louville. »
- Caractère d’Harcourt
- Grand portrait d'Harcourt : sous « les manières les plus polies, les plus affables, les plus engageantes », c'était « l'homme du monde le plus haut, le plus indifférent, excepté à sa fortune, le plus méprisant ». Beaucoup d'esprit, « surtout séduisant » ; une éloquence naturelle où « les expressions qui entraînoient couloient de source » ; mais « le sophisme le plus entrelacé et le mieux poussé lui étoit familier », et « l'écorce du bien public et de la probité [...] jamais ne lui passa l'épiderme ». S'il s'embourbait, « une plaisanterie venoit au secours, un conte, une hauteur, en un mot il payoit d'effronterie ». Bilan : « en tout un homme très capable, très lumineux, très sensé ; un bel esprit net, vaste, judicieux, mais avare, intéressé, rapportant tout à soi, fidèle uniquement à soi, d'une probité beaucoup plus qu'équivoque, et radicalement corrompu par l'ambition la plus effrénée ». Il avait persuadé au roi qu'il connaissait l'Espagne à fond — lui qui, à sa première ambassade, s'était retiré « à la campagne à tirer des lapins », et à la seconde avait passé son temps malade à la Sarzuela.
- Conférence très singulière
- Le roi, en peine de se déterminer entre Louville et Harcourt, produisit « un phénomène nouveau à la cour » : il ordonna à ses ministres — Beauvilliers, Torcy, Chamillart — « de s'assembler chez le chancelier, et au duc d'Harcourt de s'y trouver pour y débattre le pour et le contre de ce voyage d'Italie, et lui faire le rapport des avis. Jamais une pareille assemblée de ministres hors du conseil et de la présence du roi, beaucoup moins personne admis à délibérer avec eux », surtout un seigneur, « que sa qualité de seigneur en excluoit plus constamment et plus radicalement que nul autre ». Cette distinction fit regarder Harcourt « comme celui qui avoit levé le charme », tout contre d'entrer au conseil ; Louville, avec Mme de Maintenon contraire, ne fut pas même question de l'y admettre.
- Raison pour et contre le voyage
- Pour le voyage : « l'indécence de l'oisiveté d'un prince de l'âge et de la santé du roi d'Espagne, tandis que toute l'Europe s'armoit » ; l'éloigner « de l'air de fainéantise et de paresse des trois derniers rois d'Espagne, qui n'étoient jamais sortis de la banlieue de Madrid » ; l'approcher « de l'activité de Charles-Quint » ; montrer à Milan et surtout à Naples, après la révolte, « un jeune roi dont ils n'avoient vu aucun depuis Charles-Quint ». Contre : le danger d'abandonner l'Espagne sitôt arrivé, celui de sa personne à l'armée, « enfin le peu d'argent ». Louville répondait que « la gloire de l'occasion en plairoit à toute l'Espagne », qu'il était bon « de faire éprouver à Madrid l'éclipse d'un soleil dont la présence le rendoit heureux » ; que gloire et attachement « s'acquéroient très principalement par les travaux et les périls » ; et que « le simple nécessaire, réduit à la juste mesure de la dignité d'un jeune roi [...], n'étoit pas si coûteux qu'on se le vouloit persuader ».
- Harcourt arrête la promotion des maréchaux de France
- Dans le même temps, le roi, méditant une grande promotion d'officiers généraux, « eut envie de faire des maréchaux de France en même temps. Il est certain qu'il en écrivit quatre de sa main auxquels il se vouloit borner, qui étoient Rosen, Huxelles, Tallard et Harcourt. » Or Harcourt, à qui il en fit sentir quelque chose, « mouroit de peur de l'être, parce qu'il sentoit bien qu'on l'enverroit servir, et qu'il ne vouloit pas s'éloigner, sur le point qu'il se croyoit d'entrer dans le conseil » : il « dissuada le roi d'en faire ». L'ambitieux fit ainsi tomber, pour son seul calcul, le bâton que trois autres attendaient.
- Son imprudence
- « Ce qui ne se comprend pas d'un homme d'autant d'esprit, c'est que sa vanité le porta à s'en vanter jusqu'au marquis d'Huxelles », dans un coin de la galerie. Huxelles, surpris et outré : « Mort..., lui dit-il, si vous n'étiez pas duc, vous vous en seriez bien gardé » ; et il « lui tourna le dos en furie ». Pendant tous ces manèges, Harcourt, « avec le meilleur visage du monde, se plaignoit de coliques la nuit, d'insomnies et de toutes sortes de maux qui ne paroissoient point, pour se tenir une porte ouverte à refuser de servir et de s'éloigner » ; et, toujours porté par sa protectrice, il « frondoit toujours l'avis des ministres » dans ses entretiens avec le roi. Chamillart lui-même finit par ouvrir les yeux « sur le risque personnel dont le menaçoit l'entrée d'Harcourt au conseil », et pensa sérieusement « à éloigner Harcourt en le faisant maréchal de France ».
- Il se perd auprès du roi d’Espagne et se ferme après le conseil
- Le voyage résolu, « Harcourt alors se sentit perdu » du côté de Madrid : Louville ne cacherait pas au roi d'Espagne son opposition, ni Beauvilliers et Torcy le reste. Il redoubla d'efforts vers le conseil, jusqu'à plaisanter « avec un air de hauteur et d'assurance, de la peur des ministres de le voir entrer dans le conseil, qui n'en fermoient pas l'œil d'inquiétude, disoit-il, tandis qu'il dormoit les nuits tout d'un somme » — propos tenu à Louville même. Mais sa trop grande assurance le perdit : un jour qu'il contredisait fortement l'opinion des ministres, « il lui échappa de dire que ces gens-là n'étoient pas capables de la moindre bagatelle. Cette parole mit fin aux entretiens et aux consultations du roi avec lui, et lui ferma la porte du conseil déjà entrouverte. » Le roi, qui avait éprouvé les querelles de Louvois et de Colbert, « résolut de n'augmenter point son conseil d'un personnage qui y seroit si fâcheux à ses ministres » ; en vain Harcourt et Mme de Maintenon cherchèrent-ils à renouer, « le roi avoit pris son parti », le traitant bien d'ailleurs, « et même avec distinction ».
- Mme la duchesse de Bourgogne et Tessé
- On prétend — Saint-Simon avoue n'en être « pas assuré avec certitude » — qu'un événement fortuit acheva d'empêcher la promotion des maréchaux : Mme la duchesse de Bourgogne, familière « jusqu'à usurper toutes sortes de libertés, remuant un soir les papiers du roi, sur sa petite table, chez Mme de Maintenon, trouva cette liste des quatre maréchaux de France : en la lisant, les yeux lui rougirent, elle s'écria en s'adressant au roi qu'il oublioit Tessé, qui en mourroit de douleur et elle aussi. » Elle se piquait d'aimer Tessé, artisan de la paix de Savoie et de son mariage. Le roi, fâché qu'elle eût vu ce papier, « répondit avec émotion à la princesse qu'elle ne s'affligeroit pas et qu'il n'en feroit aucun » — et il n'y eut point de maréchaux de France cette année-là.
- Le voyage résolu et Louville dépêché au roi d’Espagne
- « Cependant le roi d'Espagne écrivoit lettres sur lettres au roi, sur son voyage d'Italie. Le temps s'avançoit. Il falloit se déterminer. » Chamillart, « tout doucement détaché d'Harcourt, cessa ses oppositions par rapport aux finances, comme entrant dans les raisons du voyage et dans le goût que le roi y montroit. Il fut résolu, et Louville dépêché pour en informer le roi d'Espagne. » Harcourt restait ainsi doublement échoué — ni ministre, ni mentor du roi d'Espagne —, « frustré de ce grand but auquel il vouloit atteindre, et dont il s'étoit trouvé si longtemps tout près » ; Mme de Maintenon, « qui pour ses vues particulières n'en fut pas moins désolée que lui, le soutint et le consola par l'espérance de profiter plus heureusement [...] d'autres conjonctures qui pourroient naître ».
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