TOME XIX · CHAPITRE VIII
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Summary
Saint-Simon the tourist: Buen-Retiro; the Jesuits' 'convenient morality and practice on fasting in Spain'; the prison of Francis I — with don Gaspard Giron's 'delicate politeness' and Philip III's 'expedient against the cardinals' pride'; the Toledo journey and its 'particular causes' — the Cordeliers' tales and 'crime'; the difference of Latin pronunciations; Lent 'most vexatious in the Castiles' and the vesugo 'an excellent fish'; Toledo cathedral, Portocarrero's 'humble tomb', the choir stalls' admirable beauty.
The entries
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- Buen-Retiro
- « Le carême mit fin aux fêtes, et Leurs Majestés Catholiques quittèrent le palais et allèrent habiter celui de Buen-Retiro » — « un palais aussi magnifique que le palais de Madrid, plus grand et beaucoup plus agréable », dont le parterre ressemble en tout « à celui de Luxembourg, à Paris ». Ce fut aussi l'anniversaire de la feue reine « dite la Savoyana » à l'Incarnation : à la sacristie, aucun grand ne voulant passer devant l'ambassadeur-grand, Saint-Simon les pria d'en laisser passer cinq ou six devant lui, pour ne pas créer un précédent au profit d'autres ambassadeurs : « je faisois bien plus de cas de la dignité solide, permanente, héréditaire de grand d'Espagne ». « Ma politesse fit un grand effet à la cour ; tous les grands m'en surent un gré infini. »
- Morale et pratique commode des jésuites sur le jeûne en Espagne
- Au Mail, conversation sur le tabac et le chocolat : le roi avoua qu'il prenait du chocolat avec la reine les matins, « mais que ce n'étoit que les jours de jeûne. — Comment, sire, du chocolat les jours de jeûne ! — Mais fort bien, ajouta le roi gravement, le chocolat ne le rompt pas. — Mais, sire, c'est prendre quelque chose qui est fort bon, qui soutient, et même qui nourrit. — Et moi je vous assure, répliqua le roi avec émotion et rougissant un peu, qu'il ne rompt pas le jeûne, car les jésuites, qui me l'ont dit, en prennent tous les jours de jeûne. » « J'admirai en moi-même la morale des bons pères. Dans quelles ténèbres épaisses et tranquilles vivent les rois qu'ils conduisent ! »
- Je veux voir la prison de François Ier
- Le palais de Madrid vide, Saint-Simon voulut le voir en détail avec don Gaspard Giron — et surtout une chose : « Je parie que si, señor don Gaspard : la prison de François Ier ? — Eh ! fi ! fi ! señor duque, de quoi parlez-vous là ? »
- Délicate politesse de don Gaspard Giron
- « Le bonhomme m'entendit bien, car il étoit spirituel et fin ; mais la galanterie espagnole lui fit faire le sourd. Je le forçai de m'accorder ma demande ; mais ce fut avec des façons si polies, si honteuses, si ménagées qu'il ne se pouvoit marquer plus d'esprit et de délicatesse. »
- Expédient de Philippe III contre l’orgueil des cardinaux
- En attendant les clefs, don Gaspard montra deux enfoncements à sièges de pierre dans l'épaisseur du mur : « Philippe III, fatigué de l'orgueil de cardinaux qui prenoient un fauteuil devant lui dans leurs audiences, se mit à ne leur en plus donner que debout dans cette salle ; et lassé ensuite d'être debout, il fit creuser ces deux enfoncements pour s'y asseoir d'un côté, le cardinal de l'autre, et de cette façon éviter le fauteuil. Et voilà où conduisent l'usurpation, d'une part, et la faiblesse, de l'autre. »
- Prison de François Ier
- La prison enfin : une porte « si artistement prise, et sa serrure tellement cachée qu'il n'étoit pas possible de s'en apercevoir », une échelle de pierre « d'une soixantaine de marches », une double porte « très forte » dans l'épaisseur « d'une fort grosse tour », et la chambre, « pas grande », à fenêtre « à double grille de fer scellée dans la muraille des quatre côtés », à plus de cent pieds au-dessus du Mançanarez où « deux bataillons furent jour et nuit en garde sous les armes ». « Telle est la demeure où François Ier fut si longtemps enfermé, où il tomba si malade, où la reine sa sœur l'alla consoler. Je considérai cette horrible cage de tous mes yeux et de toute ma plus vive attention. »
- Je vais voir Tolède
- Suivit le voyage de Tolède, résolu dès la France : les relais firent les vingt lieues en un jour ; l'archevêque logea l'ambassadeur et toute sa compagnie à l'archevêché, servi par ses officiers et reçu par ses deux neveux chanoines.
- Causes particulières de ma curiosité
- Trois curiosités l'y attiraient : « cette superbe église si renommée par son étendue et sa magnificence » et son clocher « dont le revenu est de cinq millions » ; « le lieu où s'étoient tenus ces célèbres conciles de Tolède, d'où toute l'Église a adopté plusieurs canons » ; enfin « le rit et la messe connus sous le nom de mozarabiques », fondés pour toujours par « le grand cardinal Ximénès » — « c'est la messe qui se disoit avant le sixième siècle », antérieure à la conquête des Maures.
- Contes et sorte de forfait des cordeliers de Tolède
- Les cordeliers, dépositaires du lieu des conciles, l'assommèrent de contes — la fenêtre du roi Rodrigue, et le crucifix au bras pendant : devant un séducteur parjure, « son bras gauche s'étoit détaché de la croix de soi-même, et doucement baissé, sur quoi on s'étoit écrié au miracle, et le garçon avoit épousé la fille ». « J'avalai le plus doucement que je pus ce pieux conte. » Puis le forfait : de la salle des conciles, « ils me dirent qu'il n'en restoit rien, et que depuis cinq ou six mois, ils en avoient abattu les restes pour y bâtir leur cuisine. Je fus saisi d'un si violent dépit que j'eus besoin de me faire la dernière violence pour ne les pas frapper. Voilà ce que deviennent les monuments les plus précieux de l'antiquité, par l'ignorance, l'avarice ou la convenance. »
- Différence de notre prononciation latine d’avec celle de toutes les autres nations
- Chez l'archevêque, le neveu inquisiteur, « croyant que je lui parlois une autre langue qu'il n'entendoit pas, me pria de me servir avec lui de la latine. C'est que nous autres, François, prononçons le latin tout autrement que les Espagnols, les Italiens et les Allemands. À la fin pourtant il m'entendit. »
- Le carême fort fâcheux dans les Castilles
- « Le carême est fort fâcheux dans les Castilles. La paresse et l'éloignement de la mer font que la marée est inconnue. Les plus grosses rivières n'ont point de poisson. Peu ou point de légumes, si ce n'est de l'ail, des oignons, des cardons. Ni lait ni beurre. Du poisson mariné, qui seroit bon si l'huile en étoit bonne ; mais elle est si généralement mauvaise qu'on en est infecté jusque dans les rues de Madrid. Ainsi on est réduit aux œufs de toutes les façons et au chocolat, qui est leur grande ressource. »
- Vesugo, excellent poisson de mer
- « Le vesugo est l'unique poisson de mer qui se mange à Madrid. Il vient de Bilbao vers Noël, et tout le monde se félicite lorsqu'il commence à paroître. De figure et de goût il tient du maquereau et de l'alose, et a la délicatesse et la fermeté des deux. Il est excellent. Mais il commence à piquer dès le commencement du carême, et bientôt après on n'en peut plus manger. »
- Église métropolitaine de Tolède
- L'église métropolitaine, « ou plutôt les églises » : les deux chapelles des anciens et des nouveaux rois, grandes comme des églises, chacune avec chœur et chapitre, « où l'office se fait sans s'interrompre ni s'entendre réciproquement, toutes trois » ; la sacristie « pleine de richesses immenses », avec la chape impériale de Charles-Quint, la croix du Saint-Esprit envoyée par le feu roi au cardinal Portocarrero et la Toison de Charles II — « deux présents fort inutiles, comme ils sont ».
- Humble sépulture du cardinal Portocarrero
- « La tombe plate du cardinal Portocarrero est sans nul ornement, en sorte qu'elle est foulée aux pieds de tout le monde, avec cette seule inscription et sans armes : Hic jacet cinis, pulvis, et nihil, suivant qu'il l'ordonna expressément ; mais on a mis vis-à-vis sur la muraille une magnifique épitaphe en son honneur. »
- Beauté admirable des stalles du choeur
- Les stalles du chœur, sur trois rangs, « de bois précieux » : « pas une stalle ne ressemble à une autre pour le travail. Le dossier, les côtés, le devant de chaque stalle est d'une ciselure en bois plus finement travaillée que les plus belles tabatières d'or. Les sujets en sont pris de la vie de Ferdinand le Catholique et d'Isabelle. Il n'y en a aucune qui ne méritât plusieurs heures d'application, et dont la rare beauté ne fît trouver ces heures courtes. »
- Chapelle et messe mosarabiques
- « L'archevêque avoit ordonné que, encore qu'on fût en carême, la messe mozarabique fût chantée et célébrée devant moi aussi solennellement que le jour de Pâques. » « Je vis et j'entendis cette messe avec une grande curiosité et un extrême plaisir » : deux livres sur l'autel, collectes multipliées, « la séparation de l'Eucharistie en quinze parties en croix sur la patène, en prononçant un nom de mystère sur chaque particule » — « un grand et précieux monument », pour l'essentiel « tout semblable à la messe d'aujourd'hui ».
- Évêques mêlés avec les chanoines sans aucune distinction
- Au chœur, surprise : « deux évêques en rochet et camail violet, avec leur croix au cou, dans les stalles parmi les chanoines, sans aucune distinction ni distance, et des chanoines également au-dessous et au-dessus d'eux » — deux évêques in partibus suffragants, qui s'assirent de même « en leur rang d'ancienneté » pour le sermon.
- Drapeau blanc au clocher de l’église de Tolède pour chaque archevêque ou chanoine devenu cardinal, qui n’en est ôté qu’à sa mort
- Singularité du clocher : « une espèce de drapeau blanc arboré et flottant au plus haut. Aussitôt qu'un chanoine de Tolède, ou l'archevêque, devient cardinal, on met ce drapeau au clocher ; et s'il se trouve plusieurs chanoines cardinaux, on met un drapeau pour chacun d'eux, et le drapeau de chacun n'est ôté qu'à sa mort » — celui-là flottait pour le cardinal Borgia.
- Députation du chapitre de Tolède pour me complimenter
- La députation du chapitre : un Pimentel, archidiacre « d'une des plus grandes maisons d'Espagne », riche de « quatre-vingt mille livres de rentes de sa prébende » et qui « avoit refusé les archevêchés de Séville et de Saragosse », fit « une très belle harangue en fort beau latin, qui dura plus d'un gros quart d'heure ». Embarras : répondre en latin ! « Je dérouillai mon latin comme je pus, où il y eut sans doute bien de la cuisine et maints solécismes, mais j'allai toujours, répondant point par point » — et finissant par des compliments qui « leur firent passer mon mauvais latin ». « La jeunesse me parut tout éplapourdie de ce que je m'en étois tiré si bien. »
- Ville et palais de Tolède
- La ville : « collée à une haute chaîne de montagnes, toute bâtie sur un penchant fort roide, les rues étroites et obscures » ; elle « impose par un air d'antiquité et paroît beaucoup par la roideur de l'amphithéâtre qu'elle occupe ». Le palais que Charles-Quint avait rebâti fut brûlé par les troupes de l'archiduc : « ç'a été le plus grand dommage du monde, et la plus insigne brutalité ».
- Aranjuez
- Puis Aranjuez, « le seul endroit des Castilles où il y ait de beaux arbres » : douze ou treize avenues à double rang « qui arrivent de toutes parts » ; le jardin, entouré par le Tage, « dans l'ancien goût flamand, fait par des Flamands que Charles-Quint fit venir exprès » et toujours entretenu par eux — « accoutumés au bon goût de nos jardins amenés par Le Nôtre, on ne peut s'empêcher de trouver bien du petit et du colifichet ; mais le tout fait quelque chose de charmant et de surprenant en Castille par l'épaisseur de l'ombre et la fraîcheur des eaux ». L'été, fièvres si dangereuses que même le village se vide. Un moulin bruyant à cent pas du château choqua l'ambassadeur, qui le dit au roi : « cette franchise déplut au roi, qui répondit qu'il avoit toujours été là, et qu'il n'y faisoit point de mal ». Traité partout « aux dépens du roi », il y séjourna un jour entier.
- Amusement de sangliers
- L'amusement des sangliers : au parc, à un sifflet, une petite place « se remplit de sangliers et de marcassins de toutes grandeurs », mangeant le grain « avec grande voracité, les plus forts se faisant céder la place par les autres, et les marcassins retirés sur les bords, n'osant s'approcher ni manger que les plus gros ne fussent rassasiés. Ce petit spectacle nous amusa fort, près d'une heure. »
- Haras de buffles et de chameaux
- Aranjuez entretient aussi « une vaste ménagerie, mais rustique, où on entretient un haras de chameaux et un autre de buffles » : au départ, « un grand et beau chameau, bien ajusté et bien chargé, se mit à genoux devant moi, pour y être déchargé d'une grande quantité de légumes, d'herbages, d'œufs, et de plusieurs barbeaux, dont quelques-uns avoient trois pieds de long ».
- Lait de buffle exquis
- « J'y mangeai du lait de buffle, qui est le plus excellent de tous et de bien loin. Il est doux, sucré, et avec cela relevé, plus épais que la meilleure crème, et sans aucun goût de bête, de fromage ni de beurre. Je me suis étonné souvent qu'ils n'en aient pas quelques-uns à la Casa del Campo, pour faire usage à Madrid d'un si délicieux laitage. »
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