TOME XVI · CHAPITRE XIX

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Summary

Millain at the author's with 'his three draft edicts'; M. le Duc's word on rank confirmed; the report to the Regent — 'His Royal Highness determined to give him the education' of the king. The author 'protests with force against the resolution of touching the duc du Maine; but, that course taken, then demands most warmly the bastards' reduction to the rank of their peerages' — the implacable logic; the Regent's 'cavillings', 'forced in all his entrenchments'; the proposal of 'the comte de Toulouse's restoration', approved; reproaches; the inconveniences proposed…

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Millain chez moi, avec ses trois projets d’édits, me confirme la parole de M. le Duc sur le rang ; me promet de revenir le lendemain matin
Le mercredi 24 août, Millain entra chez Saint-Simon « précisément à l'heure donnée avec les trois projets qu'il avoit dressés ». M. le Duc l'avait envoyé chercher le matin même, lui avait rendu le précis des conversations et « avoué qu'il n'avoit pas fermé l'œil de toute la nuit dans l'angoisse en laquelle il se trouvoit ; que néanmoins son parti étoit pris..., qu'il me tiendroit parole aussi sur notre rang ». On lut les trois projets : le changement de la surintendance de l'éducation, le rang intermédiaire — « j'entendis le second avec peine » — et la réduction des bâtards au rang de leurs pairies, « parfaitement bien dressés, le dernier surtout ». Saint-Simon chargea Millain de travailler au rétablissement du comte de Toulouse et de revenir le lendemain à pareille heure, « pour nous montrer notre thème l'un à l'autre ».
Satisfaction réciproque
La conférence se fit dans la satisfaction réciproque « de gens qui se connoissent de longue main, et qui, à différents égards, sont bien aises de se retrouver ensemble en affaires » : Millain dit « la joie qu'il sentoit de savoir maintenant [M. le Duc] convaincu du panneau du rang intermédiaire, qu'il avoit inutilement tâché de lui démontrer lors du procès » ; Saint-Simon le chargea « de bien entretenir M. le Duc dans la fermeté nécessaire sur ce qui nous regardoit ».
Je rends compte au régent de ma conversation avec M. le Duc
Aussitôt après, au Palais-Royal par la porte de derrière, Saint-Simon rendit compte au régent, porte fermée, en se promenant dans la grande galerie, de sa conversation des Tuileries avec M. le Duc.
Son Altesse Royale déterminée à lui donner l’éducation
« Dès le premier demi-quart d'heure je m'aperçus que son parti étoit pris sur l'éducation en faveur de M. le Duc. » L'éclaircissement sur M. de Charolois et « l'aveu du comte de Toulouse sur son frère avoient fait des impressions, que le repentir d'avoir différé et les raisons et les empressements de M. le Duc... avoient approfondies. Mes objections furent vaines » ; dans son désir, le dépouillement même du duc du Maine « lui parut facile, parce qu'il ne le considéra qu'en éloignement », y trouvant de quoi « tenir parole au comte de Charolois ».
Je proteste avec force contre la résolution de toucher au duc du Maine ; mais, ce parti pris, je demande alors très vivement la réduction des bâtards au rang de leur pairie
Saint-Simon protesta une dernière fois : « je me contentai de le supplier de se souvenir que ce qu'il méditoit contre le duc du Maine étoit contre mon sentiment, et de le sommer de n'oublier pas que, contre mon intérêt le plus précieux et ma vengeance la plus chère, j'avois lutté de toutes mes forces contre lui et contre M. le Duc en faveur du duc du Maine. » Puis, le parti pris, il demanda très vivement la réduction des bâtards au rang de leurs pairies — sans laisser entrevoir son accord avec M. le Duc : le duc du Maine chassé « n'étoit bon qu'à affaiblir d'autant » ; la réduction « ne le rendroit ni plus outré ni moins irréconciliable » ; et l'opération « ne consistoit qu'à prononcer sur un procès pendant et instruit ».
Cavillations du régent
Le régent cavilla sur les formes. Réponse : « point de formes devant le roi, notre requête admise, puisque le roi et lui l'avoient reçue, et que lui-même l'avoit communiquée aux bâtards » ; il n'y en avait pas eu d'autres « au procès long et célèbre que les pairs eurent et gagnèrent en 1664 devant le roi contre les présidents à mortier..., sur la préopinion aux lits de justice. Cela ferma la bouche à M. le duc d'Orléans » ; et sur l'objection que les bâtards n'avaient pas répondu : « il ne tiendroit qu'à celui qui auroit un mauvais procès devant le roi de ne répondre jamais..., moyennant quoi il n'en verroit jamais la fin. »
Je le force dans tous ses retranchements
Poussé de retranchement en retranchement — la noblesse « qu'il ne vouloit pas soulever » : « c'étoit lui-même qui l'avoit soulevée » —, le régent fut « réduit à m'avouer que ce que je lui demandois étoit plutôt bon que mauvais..., et qu'il étoit vrai encore que notre demande étoit juste ; mais il m'objecta M. le Duc, et c'étoit où je l'attendois ». Saint-Simon lâcha alors que M. le Duc « lui demanderoit expressément la réduction », et ajouta l'aveu : « j'étois tous les jours étonné de moi-même de ce que je pouvois le voir, lui parler, lui demeurer attaché, avec la rage que j'aurois dans le cœur contre tout autre qui nous auroit traités comme il avoit fait ; c'étoit le fruit de trente années d'habitude et d'amitié. » Le voyant « rêveur et triste, la tête basse, et comme un homme flottant entre ses remords et sa faiblesse » : « Eh bien ! monsieur, nous égorgerez-vous encore et malgré M. le Duc ? » Il sourit : « je vous dis que j'en ai envie..., et je le ferai celle-ci s'il le veut. »
Je propose au régent le rétablissement du comte de Toulouse, qu’il approuve
Saint-Simon déduisit ensuite son projet pour le comte de Toulouse : le régent « les approuva toutes [ces raisons] et parce qu'elles étoient bonnes, et parce, encore plus, que cela le déchargeoit de la moitié de la besogne ».
Reproches de ma part
Puis les reproches : « je m'avantageai d'une proposition qui nous ôtoit la moitié de notre rétablissement, et lui fis honte qu'il eût besoin de la demande de M. le Duc pour nous faire une justice reconnue telle par lui-même et de son intérêt, tandis que je m'étois si fortement opposé au mien le plus cher sur le duc du Maine pour l'amour de l'État... Il ne put désavouer des vérités si présentes. »
Je propose au régent les inconvénients mécaniques, et les discute avec lui
Passant aux inconvénients mécaniques, « le régent n'y avoit pas fait la plus petite réflexion. Je les lui présentai tous. Nous convînmes que, s'il pouvoit compter sur les pairs au lit de justice, il valoit mieux risquer le paquet de ne point parler des bâtards au conseil de régence » — d'où l'utilité d'avertir les pairs « en entrant en séance ». On adopta l'expédient de la sortie de M. le Duc pour faire sortir les bâtards ; le régent espérait toujours qu'ils ne viendraient pas : « je lui fis sentir le frivole de cette espérance..., mais le régent, toujours porté à l'espérance, voulut toujours se flatter là-dessus. »
Je l’exhorte à fermeté
Et l'exhortation à la fermeté : souvenir « de toute la faiblesse qu'il montra en la première séance de la déclaration de sa régence où tout lui étoit si favorable », et de « l'insolente contestation du duc du Maine sur le commandement des troupes de la maison du roi, dans laquelle il eût succombé » sans la séance rompue par Saint-Simon ; « du succès de ce lit de justice dépendoit toute son autorité au dedans et toute sa considération au dehors. » Le régent redemanda « avec grand soin » les sièges hauts — « il eut bien de la peine à se contenter des trois marches..., c'est une grippe que je n'ai jamais pu démêler en lui » — et promit la réduction ; défiance de Saint-Simon en partant : « Monsieur, vous n'en ferez rien, et vous vous en repentirez toute votre vie, comme vous vous repentez de n'avoir pas culbuté les bâtards à la mort du roi. »
Avis d’un projet peu apparent de finir la régence, que je mande au régent
Au sortir de table, avis « d'une cabale du duc du Maine et de plusieurs du parlement, prête à éclater, pour déclarer le roi majeur, et former immédiatement sous Sa Majesté un conseil de leurs confidents..., dont le duc du Maine seroit chef. Cela me parut insensé, parce que toutes les lois y résistoient, ainsi que l'usage et le bon sens » ; mais la faiblesse méprisée du régent, « la frayeur du duc du Maine, l'audace effrénée de son épouse..., la terreur du maréchal de Villeroy, leurs intrigues avec le prince de Cellamare, ambassadeur d'Espagne, et le cardinal Albéroni, lié de tout temps avec le duc du Maine par le feu duc de Vendôme son maître », tout cela « me parut pouvoir donner de la solidité à ce qui n'en pouvoit avoir par nature. Je le mandai par un billet au régent », et demeura barricadé chez lui avec le duc d'Humières et Louville.
M. le Duc vient chez moi me dire qu’il a demandé au régent la réduction des bâtards au rang de leurs pairies, et s’éclaircir de sa part sur l’avis que je lui avois donné
Entre quatre et cinq heures, M. le Duc, éconduit à la porte close, fut rappelé de l'hôtel de La Force : « il venoit me rendre compte de ce qu'il avoit fait avec Son Altesse Royale, à qui il avoit demandé la réduction des bâtards au rang de leurs pairies, comme l'éducation, et il l'espéroit » ; il venait aussi, envoyé par le régent, s'éclaircir du billet : le duc d'Humières attesta que Boulainvilliers « l'avoit ouï dire à des gens du parlement ». « Je fus bien aise de la démarche qu'il y avoit faite pour notre rang, mais je restai en doute si ç'avoit été avec suffisance. »
J’apprends chez moi au duc de La Force à quoi en sont les bâtards à notre égard, et le prie de dresser la déclaration en faveur du comte de Toulouse
Le duc de La Force vint ensuite, à qui Saint-Simon, avec la permission du régent, apprit enfin ce qui regardait les bâtards : « je ne sais ce qui l'emporta en lui, de l'extrême surprise ou de la vive joie d'un événement si peu attendu et si prochain. » Il le pria de dresser la déclaration en faveur du comte de Toulouse, « de prendre garde à y bien restreindre ce rétablissement de rang à lui seul, à l'exclusion bien formelle des enfants qu'il pourroit avoir..., et de ne pas manquer d'y insérer que c'étoit du consentement des princes du sang et à la réquisition des pairs, pour bien mettre notre droit à couvert ».
Frayeur du parlement
Law était retourné chez lui, où, « au lieu d'attendre les huissiers pour le mener pendre, le parlement, étonné du grand silence qui avoit succédé à la résolution prise au conseil de régence de casser tous leurs arrêts, lui avoit envoyé de ses membres pour entrer en conférence avec lui, et lui faire l'apologie de Blamont, président d'une des chambres des enquêtes, et des intentions du parlement ».
Ses bassesses auprès de Law
« Law nous en conta des détails tout à fait ridicules, qui montrèrent combien promptement la peur avoit succédé à l'insolence, et combien aisément quelque peu de fermeté eût prévenu ces orages et y pouvoit aussi remédier. »
Infamie effrontée du duc d’Aumont
Le matin même, le duc d'Aumont, « valet du duc du Maine et du premier président », avait été « haranguer » Law « pour s'entremettre avec lui dans cette affaire et raccommoder le parlement avec le régent » — « cent verbiages de la sorte pour vanter sa bassesse, voiler sa turpitude, son infamie, ses trahisons..., surtout tirer de l'argent, comme son premier président et lui s'en étoient déjà fait donner quantité, l'un pour se faire acheter, l'autre par l'importunité la plus effrontée ».
Frayeur et bassesses du maréchal de Villeroy
L'abbé Dubois conta que « le maréchal de Villeroy mouroit de peur d'être arrêté, au point que rien ne le pouvoit rassurer ; qu'il avoit été lui conter ses frayeurs, son apologie, vanter son attachement pour feu Monsieur et cent mille vieilles rapsodies ». Saint-Simon en conclut « que ces gens-là n'étoient pas encore en ordre de bataille, qu'on les prenoit encore au dépourvu, qu'il falloit frapper, tant sur le parlement que sur cet exécrable bâtard, avec une fermeté qui assurât l'autorité et la tranquillité du reste de la régence ».
Conférence chez moi avec Fagon et l’abbé Dubois sur tous les inconvénients et leurs remèdes
Avec Fagon et l'abbé Dubois, on concerta « tout ce dont nous pûmes nous aviser sur toute espèce d'inconvénient et de remède » : plusieurs déclarations et arrêts du conseil « signés et scellés, qu'à tout événement le garde des sceaux auroit dans son sac avec les sceaux hors de leur cassette, pour qu'on ne s'en aperçût pas et être en état de sceller sur-le-champ, s'il en étoit besoin, avec la mécanique nécessaire, toute prête et portée dans une pièce voisine ».
Fagon m’avise sagement de remettre au samedi d’arrêter les membres du parlement, qui le devoient être le vendredi
Fagon fit alors une sage réflexion : arrêter les membres du parlement « le matin même du lit de justice » pouvait faire que la compagnie « n'oseroit s'assembler, ou refuseroit de venir aux Tuileries, ou y feroit des remontrances sur ce châtiment qui ne conviendroient pas au temps... Après avoir bien raisonné et balancé, nous résolûmes à différer au samedi matin..., et je me chargeai de le faire agréer ainsi à M. le duc d'Orléans. » Saint-Simon se retira « si las de penser, d'espérer, de craindre..., que je n'en pouvois plus ».
Le duc de La Force et Millain chez moi avec la déclaration en faveur du comte de Toulouse
Le jeudi 25 août, le duc de La Force vint dès le matin avec sa déclaration pour le comte de Toulouse : « elle étoit bien et tout à fait dans mon sens. Ce fut celle qui fut imprimée, ainsi que l'instrument que Millain m'avoit montré la veille pour la réduction des bâtards. » Millain survint, se retint en voyant La Force, à qui Saint-Simon apprit qu'il « étoit maintenant de tout le secret » ; on lut les deux déclarations et l'on raisonna « sur la totalité de la grande affaire du lendemain ».
Millain m’avertit de la part de M. le Duc, chargé par le régent, de me trouver le soir à huit heures chez le régent, pour achever de tout résumer avec lui et M. le Duc en tiers, et d’y mener Millain
Millain dit de la part de M. le Duc, chargé par le régent, « qu'il me prioit de me trouver le soir à huit heures, par la petite porte, chez M. le duc d'Orléans..., pour prendre là tous trois ensemble nos dernières mesures sur le point de l'exécution », et demanda de l'accompagner « pour être introduit secrètement par moi en cas qu'on eût besoin de lui pour les formes ». « J'acceptai le tout avec joie et bon augure. »
Je parle à Millain sur la réduction des bâtards à leur rang de pairie avec la dernière force, et je le charge de le dire mot pour mot à M. le Duc
Puis, pour en avoir « le cœur net » sur le rang, la déclaration suprême à porter mot pour mot : « vous ne lui pouvez trop fortement déclarer que je sais précisément de M. le duc d'Orléans... que notre sort est entre ses mains ; que du succès de demain dépend notre honneur ou notre ignominie... S'il nous abandonne, je me sens capable, et avec moi tous les pairs, de nous jeter à M. du Maine contre lui » ; un abandon « sans cause, sans intérêt, sans raison, sans excuse, d'une manière purement gratuite, avec tout l'odieux du malum quia malum appetere... Or, si nous l'éprouvons, il n'y a fer rouge, désespoir, bâtardise, à quoi nous ne nous prenions contre lui, et moi à la tête de tous... N'en oubliez pas une parole. » M. de La Force « me servit plutôt de témoin que d'appui en cette forte conversation, dont il me parut effrayé ».
Contre-temps à la porte secrète de M. le duc d’Orléans
Au Palais-Royal, contre-temps à la porte secrète : « La Serre, écuyer ordinaire de Mme la duchesse d'Orléans, passa sur le degré et me vit là avec un étonnement que je lus sur son visage. Cette rencontre me fâcha fort d'abord ; mais Mme la duchesse d'Orléans étoit à Saint-Cloud heureusement, et je pris courage par la réflexion qu'il n'y avoit plus que vingt-quatre heures à ramer. »
Je lui fais approuver le court délai d’arrêter quelques membres du parlement
Devant La Vrillière, Saint-Simon proposa la réflexion de Fagon, « qui fut extrêmement goûtée » : « il fut donc arrêté là que ceux qui devoient être arrêtés le lendemain ne le seroient que le surlendemain matin, et il étoit temps de s'en aviser, car La Vrillière alloit donner les ordres, qu'il remit au lendemain au soir. »
Discussion entre le régent et moi sur plusieurs inconvénients dans l’exécution du lendemain
Seul avec le régent dans la grande galerie — le projet dénoncé la veille « sans fondement », le conseil extraordinaire contre-mandé à propos —, Saint-Simon trouva la solution des opinions : tenir le lit de justice « à portes ouvertes, parce qu'alors les affaires s'y traitent comme aux audiences et que le garde des sceaux y prend les voix tout bas, allant le long des bancs, merveilleuse commodité pour fermer la bouche à qui n'a pas la hardiesse de faire une chose insolite en voulant parler tout haut, et non moins sûre pour rapporter les avis comme il plaît au maître ; nous étions sûrs du garde des sceaux ». Quant aux bâtards présents, la sortie de M. le Duc « en levoit la plus embarrassante partie pour la faiblesse du régent, en ce qu'elle ôtoit le face-à-face. Restoit à se vouer à la fermeté du régent, en laquelle ma confiance étoit légère. Il promit pourtant merveilles, et, dans la vérité, il tint même et bien au delà de ce qu'il avoit promis. »
M. le Duc survient en tiers
« Parmi ces discussions M. le Duc arriva : nous les continuâmes tous trois ensemble, et nous conclûmes la cadence des grands coups du lendemain. »
Je les prends tous deux à témoin de mon avis et de ma conduite en toute cette affaire
Saint-Simon prit alors la liberté de les prendre « tous les deux à témoin de mon avis et de ma conduite dans cette affaire, et je les y prenois l'un devant l'autre » : combien il avait été « contraire à rien ôter au duc du Maine dans la crainte de l'unir trop au parlement, et de frapper un coup dont le trop grand ébranlement remuât et troublât l'État » ; que tel était encore son sentiment, et qu'il persistait à penser que « l'éducation ôtée au duc du Maine ne devoit être donnée à personne en sa place ».
Je les exhorte à l’union et à la confiance réciproque
Puis l'exhortation à « une union intime, qui ne pourroit subsister sans la confiance et une attention infinie à écarter les soupçons et les fripons qui seroient appliqués à les brouiller ; leur gloire, leur repos, le salut de l'État dépendoient de leur intelligence, ainsi que la grandeur ou la perte de leurs communs ennemis. Là-dessus, protestations de reconnoissance, d'attachement et de toutes les sortes de M. le Duc, et politesses, avances même de M. le duc d'Orléans. »
Je leur parle de la réduction des bâtards au rang de leur pairie avec force et comme ne pouvant plus en douter, en ayant leur parole à tous les deux
Enfin le rang : « je vins à mon fait, non plus en homme qui doute, mais en homme qui a pour soi le sacrifice qu'il a voulu faire à l'État de son plus cher intérêt, qui le premier a proposé ensuite le sacrifice d'une partie en conservant le comte de Toulouse entier..., en homme enfin qui a pour soi justice, raison politique, paroles de tous les deux ; et avec cet air de confiance entière, je les quittai en souhaitant toute fermeté à l'un, toute fidélité à l'autre, tout succès aux grands coups qui s'alloient ruer. »
Ils m’avertissent de ne pas manquer à revenir le soir au rendez-vous avec eux deux
« Comme je m'éloignois déjà d'eux, ils me rappelèrent pour me dire de ne manquer pas au rendez-vous du soir, à huit heures, par la petite porte » ; Saint-Simon leur rendit compte des déclarations dressées pour le comte de Toulouse, loua l'ouvrage de Millain pour la réduction, et s'en revint « plus content et plus tranquille que je n'avois encore été » : « la besogne aussi arrangée qu'il étoit possible..., le régent prenant force et courage..., le secret encore tout entier, la mécanique toute prête et les moments s'approcher. »
M. le Duc m’envoie par Millain la certitude de la réduction des bâtards au rang de leur pairie, dont j’engage M. le Duc à s’assurer de plus en plus
Après « près de deux heures dans ce resserrement de joie », Millain revint : M. le Duc « avoit la parole du régent pour la réduction des bâtards..., en avoit envoyé la déclaration avec celle en faveur du comte de Toulouse à La Vrillière... et au garde des sceaux pour les expédier, et il étoit en état de me répondre qu'elles passeroient le lendemain. Jamais baiser donné à une belle maîtresse ne fut plus doux que celui que j'appuyai sur le gros et vieux visage de ce charmant messager. » Mais sans perdre le jugement : La Vrillière et le garde des sceaux « se sentoient du vieux chrême du feu roi » ; il exigea que M. le Duc allât lui-même chez l'un et chez l'autre prendre leur parole — ce qu'il fit, revoyant chez eux « les deux déclarations telles qu'il les leur avoit envoyées, signées et scellées ».
Conférence chez moi avec le duc de La Force, Fagon et l’abbé Dubois
« Le reste du jour se passa chez moi avec l'abbé Dubois, Fagon et le duc de La Force, l'un après l'autre, à remâcher encore toute notre besogne. »
Tout prévu et remédié autant que possible
« Tout étoit prévu, et les remèdes à chaque inconvénient tout dressés » : si le parlement refusait de venir, « l'interdiction prête, avec attribution des causes y pendantes et des autres de son ressort au grand conseil, les maîtres des requêtes choisis pour l'aller signifier et mettre le scellé..., les officiers des gardes du corps choisis, et les détachements du régiment des gardes » ; mêmes punitions pour les refusants ou les sortants ; au refus d'opiner, « passer outre » ; si tous sortaient, « tenir également le lit de justice, et huit jours après en tenir un autre au grand conseil » ; si les bâtards « branloient, les arrêter dans la séance, si l'éclat étoit grand, sinon à la sortie ». L'abbé Dubois fit « une petite liste de signaux, comme croiser les jambes, secouer un mouchoir », pour les officiers des gardes du corps, et dressa au régent « pour ainsi dire, une horloge » de tous les ordres à donner heure par heure, « ce qui contribua infiniment à conserver le secret jusqu'au dernier instant ».
Conférence, le soir, entre M. le duc d’Orléans, M. le Duc et moi, seuls, où Millain fut en partie seul avec nous, où tout se résume pour le lendemain et les derniers partis sont pris
Vers huit heures, introduits « à tâtons de peur de rencontre » par Ibagnet, Saint-Simon et Millain rejoignirent le régent et M. le Duc, « une seule bougie dans la chambre où il n'y avoit que nous quatre ». Tout se résuma : lit de justice « intimé à six heures du matin au parlement pour, entre neuf et dix, aux Tuileries » ; conseil de régence « mandé pour sept heures du matin pour être tenu à huit », les chefs des conseils apportant « toutes leurs affaires pressées afin de le prolonger » ; les avis pris « contre l'ordinaire par la tête, pour montrer son concert avec les princes du sang, et pour intimider » ; défense de sortir si le conseil manquait d'affaires. M. le Duc lut sa demande de l'éducation, écrite de sa main ; Saint-Simon y dicta la flatterie du maréchal de Villeroy « sur une niche à chien que j'allai chercher faute de table portative ». Pour les bâtards : rien au conseil, point d'avertissement pour le lit de justice — mais Saint-Simon démontra qu'ils sauraient tout dès six heures, le duc du Maine logeant « sous l'appartement du roi » ; nul remède, sinon « la force de M. le duc d'Orléans en face, sans colère, sans émotion..., mais aussi sans mollir sur quoi que ce fût ». Réduction confirmée, « les instruments signés et scellés » ; permission de le dire aux pairs en entrant en séance, et la requête contre les bâtards — « signée du duc de Villeroy, par ordre de son père, et par le maréchal de Villars » — glissée dans la poche : « la précaution n'avoit pas été inutile. »
Je suis effrayé de trouver le régent au lit avec la fièvre
« Je fus effrayé de trouver M. le duc d'Orléans au lit, qui me dit qu'il avoit la fièvre. J'avoue que je ne sus si ce n'étoit point celle du lendemain. Je lui pris le pouls assez brusquement, il l'avoit en effet » — « à l'homme du monde le plus sain, et qui ne l'avoit jamais », venue « si étrangement mal à propos ». « Lui, de sa part, protesta que, quoi que ce fût, il tiendroit le lit de justice. »
Solutions en cas de refus obstiné du parlement d’opiner
En cas de refus obstiné d'opiner, deux solutions : « au refus silencieux et modeste, le prendre pour avoir opiné, le garde des sceaux continuant également d'aller de banc en banc, et ne faisant aucun semblant qu'on n'opinât point » ; au refus déclaré tout haut, « passer outre, et déclarer que le roi n'est point tenu de prendre ni de se conformer aux avis du parlement ; qu'il les demandoit par bonté et pour honorer la compagnie ; mais, qu'étant le maître et les sujets n'ayant qu'à obéir à la volonté connue du souverain, il les avoit mandés pour l'entendre déclarer et l'enregistrer avec soumission ; et tenir ferme. »
Pairs de France, de droit, et officiers de la couronne, de grâce et d’usage, ont seuls voix délibérative au lit de justice et en matière d’État, et les magistrats au plus consultative, le chancelier ou garde des sceaux excepté
Le régent objectant que Saint-Simon avait toujours soutenu la voix délibérative au lit de justice, celui-ci distingua : seuls « les pairs, assesseurs et conseillers nés de la couronne et des rois, laterales regis », ont droit de délibérer en matière d'État ; les officiers de la couronne y opinent « par grâce toutefois », ne pouvant venir « que mandés, et n'y entrer qu'à la suite du roi, à la différence des pairs qui... y entrent avant le roi, et sont en place quand il arrive » ; les officiers du parlement « sont et ont toujours été les assesseurs des pairs » — d'où la clause « la cour suffisamment garnie de pairs » — et n'ont « que voix consultative, la délibérative y demeurant inhérente de droit aux seuls pairs », le chancelier ou garde des sceaux excepté « qui parloit pour le roi en sa place ». Et pour la matière, le parlement ne pouvait être « juge et partie ». « M. le duc d'Orléans n'eut rien à répliquer..., et se résolut aussi à suivre cet avis » ; Blancmesnil, premier avocat général, serait averti « que toute sa fortune répondroit à l'instant de la moindre ambiguïté de ses conclusions ».
Je confie, avec permission de Son Altesse Royale, les événements si prochains au duc de Chaulnes
Avant de sortir, Saint-Simon demanda au régent « permission de confier tout le mystère au duc de Chaulnes », qui devait l'apprendre dans la nuit pour l'ordre aux chevau-légers. Il l'enleva en carrosse devant l'hôtel de Luynes — « il y vint sans chapeau..., fort surpris de se voir enlevé de la sorte » — et, portes fermées, lui apprit « le grand spectacle préparé pour le lendemain matin. Nous nous livrâmes, lui et moi, au ravissement d'un rétablissement si imprévu, si subit, si prochain, si secret, dont la seule espérance... nous avoit uniquement soutenus sous l'horrible marteau du feu roi. La dissipation et la fonte de ces montagnes entassées... sur notre dignité par ces géants de bâtards, ces Titans de la France..., notre renaissance, notre réexistence des anéantissements passés, cent vues à la fois, nous dilatèrent le cœur d'une manière à ne le pouvoir rendre. »
Contade fait très à propos souvenir du régiment des gardes suisses
Depuis une heure après minuit, le régent manda successivement les ducs de Guiche, de Villeroy et de Chaulnes, Artagnan et Canillac, et des Granges, maître des cérémonies, « tandis que La Vrillière donnoit [les ordres] à tout l'intérieur de la ville ». « On avoit pensé à tout, excepté aux Suisses, car il échappe toujours quelque chose, et souvent d'important. » Contade, major des gardes — que Saint-Simon avait retenu quelques jours plus tôt en le priant « de différer son départ sans faire semblant de rien » —, s'en avisa très à propos et alla prendre les ordres du régent, qui craignait « d'offenser par une marque de défiance » : il reçut ordre d'y pourvoir.
Frayeur du duc du Maine d’être arrêté par lui
« Sur les quatre heures du matin, Contade alla aux Tuileries éveiller le duc du Maine, colonel général des Suisses. Il n'y avoit pas une heure qu'il étoit couché, revenant d'une fête que Mme du Maine s'étoit donnée à l'Arsenal, où elle étoit encore. Le duc du Maine fut sans doute étonné, mais il se contint, et dans sa frayeur cachée, il demanda d'un air assez libre si Contade étoit seul » ; rassuré, il le fit entrer et envoya avertir les compagnies des gardes suisses. « Je pense qu'il dormit mal depuis, dans l'incertitude de ce qui alloit arriver. »
On avertit du lit de justice à six heures du matin ceux qui y doivent assister
« Vers cinq heures du matin on commença d'entendre des tambours par la ville, et bientôt après d'y voir des soldats en mouvement. À six heures des Granges fut au parlement rendre sa lettre de cachet » ; en même temps « des gens à cheval allèrent chez tous les pairs et les officiers de la couronne, et chez ceux des chevaliers de l'ordre, et des gouverneurs ou lieutenants généraux des provinces dont on voulut accompagner le roi ». Le comte de Toulouse était allé souper près de Saint-Denis chez M. de Nevers ; les gardes françaises et suisses furent sous les armes en divers quartiers. Saint-Simon, qui « dormit encore moins cette dernière nuit », reçut son billet « au dos duquel il y avoit de ne me point éveiller, politesse de des Granges..., dans la persuasion que ce billet ne pouvoit me rien apprendre ».
Le parlement répond qu’il obéira
Au palais, « Messieurs, pour parler leur langage, ne faisoient que de s'assembler. Ils mandèrent le premier président, qui fit assembler les chambres. Tout cela dura une demi-heure. Ils répondirent après qu'ils obéiroient ; après ils débattirent en quelle forme ils iroient aux Tuileries, en carrosse ou à pied. Le dernier prévalut, comme étant la forme la plus ordinaire, et dans l'espoir d'émouvoir le peuple et d'arriver aux Tuileries avec une foule hurlante. »
Discrétion de mon habit de parlement
Averti vers sept heures du conseil de régence « pour huit heures, et d'y venir en manteau », Saint-Simon s'habilla « de noir, parce que je n'avois que cette sorte d'habit en manteau, et un autre d'étoffe d'or magnifique, que je ne voulus pas prendre, pour ne pas donner lieu à dire, quoique fort mal à propos, que j'insultois au parlement et au duc du Maine ». Il partit « plein de crainte, d'espérance, de joie, de réflexions, de défiance de la faiblesse de M. le duc d'Orléans..., dans une ferme résolution de servir de mon mieux..., mais sans paroître instruit de rien, et sans empressement..., en grand air de modération ».
Je fais avertir le comte de Toulouse d’être sage et qu’il ne perdra pas un cheveu
En chemin, il fit appeler Valincourt, venu « effrayé, demi-habillé, de la rumeur des rues » : « Écoutez-moi bien, et ne perdez pas un mot. Allez de ce pas dire de ma part à M. le comte de Toulouse qu'il se fie en ma parole, qu'il soit sage, qu'il va arriver des choses qui pourront lui déplaire par rapport à autrui ; mais qu'il compte avec assurance qu'il n'y perdra pas un cheveu... — Ah ! monsieur, me dit-il, nous avions bien prévu qu'à la fin il y auroit un orage. On le mérite bien, mais non pas M. le comte. » « Le comte de Toulouse, qui sut après que je l'avois sauvé de la chute de son frère, ne l'a jamais oublié. »
Valincourt ; quel
Valincourt était « un homme fort d'honneur, de beaucoup d'esprit, mêlé avec la meilleure compagnie, secrétaire général de la marine, qui étoit au comte de Toulouse depuis sa première jeunesse, et toujours depuis dans sa plus grande confiance ».

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