TOME IV · CHAPITRE IV

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Summary

1703. Marsin knighted; Marlborough an English duke; the Marillac-Beauvilliers and Gesvres marriages; Orléans restored to the Spanish succession — sending abbé Dubois there. Then the great promotion of ten marshals of France, reviewed one by one, fortune and character: Chamilly the hero of Grave, Estrées, the seaman Châteaurenault, Vauban 'the most honest man of his century', Rosen the reiter, Huxelles, Tessé the courtier, the fop Montrevel, Tallard, and the ambitious Harcourt.

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1703
« Le premier jour de cette année 1703 fut celui de la déclaration que fit le roi au chapitre de l'ordre, de la distinction sans exemple qu'il fit [...] en faveur du cardinal Portocarrero, qu'il nomma à la première place vacante de cardinal dans l'ordre, et toutes quatre étoient alors remplies, et de lui permettre de porter l'ordre en attendant, dont il lui envoya une croix de diamants de plus de cinquante mille écus ; grâce à laquelle il fut extrêmement sensible. » L'année s'ouvre ainsi sur la consécration solennelle de l'artisan du testament de Charles II.
Marsin, chevalier de l’ordre
« Marsin reçut au même chapitre la récompense de son ambassade et du mérite qu'il s'étoit fait du refus de la Toison d'or et de la grandesse : il fut seul nommé chevalier de l'ordre, et reçu seul à la Chandeleur suivante. » Le calcul de Perpignan portait déjà ses fruits — le cordon bleu d'abord, le bâton de maréchal dans la même promotion de janvier : rarement refus fut mieux placé.
Marlborough duc d’Angleterre, etc
« En même temps, le comte de Marlborough fut fait duc en Angleterre avec cinq mille livres sterling de pension, qui est une somme prodigieuse. » La reine Anne couronnait la campagne de la Meuse : le favori de sa favorite devenait duc — première marche de cette grandeur « à qui nos malheurs donnèrent un si grand nom ».
Mariage de Marillac avec une sœur du duc de Beauvilliers
« M. de Beauvilliers maria sa sœur du second lit au fils unique de Marillac, conseiller d'État », colonel et brigadier « fort estimé dans les troupes » et ami de jeunesse de Saint-Simon. L'occasion d'un bel éloge : le duc de Saint-Aignan avait fait « la folie d'épouser une créature de la lie du peuple, qui, après avoir eu longtemps le soin des chiens de sa femme, étoit montée à l'état de sa femme de chambre » ; mais cette femme « avoit de l'esprit et de la vertu », refusa toujours le tabouret que le roi lui offrait, et sa conduite « gagna la vertu de M. et de Mme de Beauvilliers, qui, à la mort de M. de Saint-Aignan, prirent soin d'elle et de leurs enfants comme des leurs ». Le mariage se fit « à petit bruit » à Vaucresson.
Mariage du duc de Gesvres avec Mlle de La Chénelaye
« Le vieux duc de Gesvres, à quatre-vingts ans, se remaria peu de jours après à Mlle de La Chénelaye, du nom de Romillé, belle et bien faite et riche, que l'ambition d'un tabouret y fit consentir. » Le roi l'en détourna en vain. « Il voulut faire le gaillard au souper de la noce, il en fut puni, et la jeune mariée encore plus : il fit partout dans le lit, tellement qu'il en fallut passer une partie à les torcher et à changer de tout. » La belle « en usa pourtant bien et en femme d'esprit » : maîtresse de l'esprit de son mari, elle le raccommoda avec son fils, lui fit signer la cession de ses biens et la démission de son duché avant l'année révolue — « on admira comment elle avoit pu en venir à bout ».
Rétablissement de M. le duc d’Orléans dans l’ordre de succession à la couronne d’Espagne, où il envoie l’abbé Dubois
« M. le duc d'Orléans avoit toujours sur le cœur d'avoir été oublié dans le testament du roi d'Espagne » — Monsieur, fils et petit-fils de reines d'Espagne, n'ayant pas été appelé au défaut des descendants du duc d'Anjou. Il « voulut travailler tout de bon à son rétablissement dans l'ordre de la succession » : l'abbé Dubois fut envoyé au passage du roi d'Espagne à Montpellier « pour y prendre des mesures avec Louville », puis à Madrid, « pour finir cette affaire, que le roi aussi désiroit, et qui eut en effet son exécution, quelques mois ensuite, telle que M. le duc d'Orléans la pouvoit désirer. C'est ce même abbé Dubois [...] dont il n'y aura que trop à dire dans les suites. »
Promotion de dix maréchaux de France ; leur fortune et leur caractère
« Le dimanche 14 janvier, le roi fit dix maréchaux de France, qui, avec les neuf qui l'étoient, firent dix-neuf : c'étoit pour n'en pas manquer. » Les dix nouveaux : Chamilly, le comte d'Estrées, Châteaurenauld, Vauban, Rosen, Huxelles, Tessé, Montrevel, Tallard et Harcourt. Le roi n'en dit rien jusqu'après son dîner, fit entrer Tallard puis Rosen dans son cabinet, manda Harcourt et Montrevel de Paris ; Chamillart et Pontchartrain dépêchèrent des courriers aux absents. Suit la galerie de portraits : « il faut dire un mot de ces messieurs, dont plusieurs ont figuré dans la suite. »
Chamilly
Chamilly, Bouton de Bourgogne, s'était illustré par « cette admirable défense de plus de quatre mois » de Grave, « qui coûta seize mille hommes au prince d'Orange ». Saint-Simon s'amuse : « à le voir et à l'entendre, on n'auroit jamais pu se persuader qu'il eût inspiré un amour aussi démesuré que celui qui est l'âme de ces fameuses Lettres portugaises. » Car « c'étoit un grand et gros homme, le meilleur homme du monde, le plus brave et le plus plein d'honneur, mais si bête et si lourd, qu'on ne comprenoit pas qu'il pût avoir quelque talent pour la guerre ». Sa femme, « personne singulièrement accomplie » dont la conversation faisait oublier « sa singulière laideur », avait dans tous ses gouvernements « eu l'art de tout faire, de suppléer jusqu'à ses fonctions, de laisser croire que c'étoit lui qui faisoit tout » ; c'est elle qui, par Chamillart, le remit à flot et « le porta ainsi au bâton [...]. Sa promotion trop retardée fut généralement applaudie. »
Estrées
Le comte d'Estrées « fut heureux » : vice-amiral en survivance à vingt-quatre ans par Seignelay, qui omit exprès la condition qui différait son ancienneté — omission tranchée en sa faveur par Pontchartrain « sur la mémoire du roi, qui se souvenoit très bien de la condition ». Soutenu des Noailles et « des enfances de la comtesse d'Estrées, dont le roi s'amusoit beaucoup », il primait Châteaurenauld. Portrait truculent du futur enrichi de Law : cinquante-deux mille volumes restés en ballots toute sa vie, les coffres de linge de Flandre ouverts après dix ans « tous coupés à tous leurs plis », le buste de Jupiter Ammon recherché à grands frais et retrouvé « dans son magasin ». Esprit confus : « La Vrillière disoit de lui que c'étoit une bouteille d'encre, qui, renversée, tantôt ne donnoit rien, tantôt filoit menu, tantôt laissoit tomber de gros bourbillons » ; au conseil de régence, Saint-Simon dut opiner en riant « que j'étois de l'avis dont seroit M. le comte de Toulouse », faute d'avoir rien compris au rapport du maréchal.
Châteaurenauld
Châteaurenauld, du nom de Rousselet, « fut le plus heureux homme de mer de son temps » — Vigo ne devant pas lui être imputé « mais à l'opiniâtreté des Espagnols ». « C'étoit un petit homme goussaut, blondasse, qui paroissoit hébété, et qui ne trompoit guère » : à Marly, « quand il s'approchoit de quelque compagnie, chacun tournoit à droite et à gauche ». D'où la vengeance de M. de Lauzun contre le cercle choisi de Cavoye à Lucienne : il persuada au bon maréchal que les Cavoye se plaignaient de ne le point voir, et que leur froideur n'était « qu'un jargon et une marotte ». Châteaurenauld s'installa : « ce fut une bombe tombée au milieu de cet élixir de cour [...], une lèpre dont Cavoye ne put jamais se purifier ; il disoit que c'étoit un sort et s'en plaignoit à tout le monde. » Quand on découvrit enfin l'auteur du sort, « l'histoire en fut au roi qui en pensa mourir de rire ».
Vauban
Vauban, « petit gentilhomme de Bourgogne tout au plus, mais peut-être le plus honnête homme et le plus vertueux de son siècle », le plus savant dans l'art des sièges, « le plus simple, le plus vrai et le plus modeste » ; sous un extérieur « rustre et grossier », « jamais homme plus doux, plus compatissant [...], et le plus avare ménager de la vie des hommes ». Un an plus tôt, le roi s'étant ouvert de le vouloir faire maréchal, Vauban l'avait supplié d'y renoncer, « que cette dignité n'étoit point faite pour un homme de son état » : « un refus si généreux [...] augmenta encore le désir du roi de la couronner. Vauban avoit fait cinquante-trois sièges en chef, dont une vingtaine en présence du roi, qui crut se faire maréchal de France soi-même, et honorer ses propres lauriers en donnant le bâton à Vauban. [...] Tout applaudit à ce comble d'honneur. »
Rosen
Rosen, de très ancienne noblesse de Livonie — M. le prince de Conti s'en était informé en Pologne —, avait commencé simple cavalier : devenu maréchal de France, il faisait venir chaque année aux Invalides le maréchal-ferrant de son ancienne chambrée, « lui donnoit bien à dîner et dînoit avec lui ; ils parloient de leurs vieilles guerres ». « C'étoit un grand homme sec, qui sentoit son reître, et qui auroit fait peur au coin d'un bois » ; « excellent officier de cavalerie, très bon même à mener une aile, mais à qui la tête tournoit en chef ». Sous la grossièreté, « délié au dernier point » : il connaissait le faible du roi et de la nation pour les étrangers, affectait le plus mauvais français du monde, « aussi reprochoit-il à son fils qu'il parloit si bien françois qu'il ne seroit jamais qu'un sot ». Ami de Saint-Simon depuis 1693, il lui prêtait tous les ans sa maison meublée de Strasbourg.
Huxelles
Huxelles, du Blé par adoption, cousin des Phélypeaux et neveu d'adoption des Beringhen qui firent sa fortune auprès de Louvois : commandant d'Alsace dès trente-cinq ans, « il résida toujours à Strasbourg jusqu'en 1710, roi plutôt que commandant d'Alsace ». Portrait féroce : « il ressembloit tout à fait à ces gros brutaux de marchands de bœufs » ; paresseux, voluptueux, « en débauches grecques dont il ne prenoit pas la peine de se cacher » ; « sa grosse tête sous une grosse perruque, un silence rarement interrompu [...] lui donnèrent la réputation d'une bonne tête, qui toutefois étoit meilleure à peindre par le Rembrandt pour une tête forte qu'à consulter ». Courtisan de la Choin « jusqu'à la bassesse d'envoyer tous les jours [...] des têtes de lapins à sa chienne » pour approcher Monseigneur — et dès que ce prince fut mort, « la pauvre chienne fut oubliée, plus de têtes de lapins ; la maîtresse le fut aussi », Huxelles jurant effrontément « qu'il ne la connoissoit presque pas ».
Tessé
Tessé, Froulay du Maine, produit tout jeune auprès de Louvois par Sourdis son parent : « il devint bientôt, comme Huxelles, mais dans un genre différent, l'homme à tout faire de Louvois », récompensé par la charge de mestre de camp général des dragons créée pour lui. « C'étoit un Manceau, digne de son pays : fin, adroit, ingrat à merveille, fourbe et artificieux de même » — témoin ce qu'il fit à Catinat, « auquel il dut le comble de sa fortune, pour s'élever sur ses ruines ». « Au fond, ignorant à la guerre qu'il n'avoit jamais faite, par un hasard d'avoir été partout et de s'être toujours trouvé à côté des actions et de presque tous les sièges. » Sa grande ressource : le mariage de Mme la duchesse de Bourgogne qu'il avait conclu — « elle se piqua d'aimer et de servir Tessé », tout en avouant à ses dames son embarras « des pauvretés qui lui échappoient souvent. L'esprit n'étoit pas son fort. »
Montrevel
« Montrevel primoit de loin cette promotion par la naissance », jointe à une brillante valeur et à une figure « qui avoit enchanté les dames ». Le roi, « qui se prenoit fort aux figures », s'était prévenu pour lui — malgré l'affaire des chevau-légers de Chevreuse, dont Montrevel, « enivré de sa fortune », trahit le secret. « Les dames, les modes, un gros jeu, un langage qu'il s'étoit fait de phrases comme en musique, mais tout à fait vides de sens et fort ordinairement de raison [...], tout cela imposoit aux sots, et plaisoit merveilleusement au roi » — le tout « sans qu'il ait su jamais distinguer sa droite d'avec sa gauche ». Pillard-né « qui auroit dépouillé les autels », le roi, « n'osant lui confier d'armée », le fit subsister par des commandements de province « qu'il pilla sans en être mieux. [...] Rien de plus ridicule que sa fin. »
Tallard
« Tallard étoit tout un autre homme. Harcourt et lui se pouvoient seuls disputer d'esprit, de finesse, d'industrie, de manège et d'intrigue » : mêmes talents, même ambition, « le même peu d'égards aux moyens » ; « tous deux les meilleurs intendants d'armée et les meilleurs munitionnaires [...], adorés de leurs généraux » puis de leurs troupes. Tallard, nourri dans l'intimité des Villeroy, « c'étoit un homme de médiocre taille avec des yeux un peu jaloux, pleins de feu et d'esprit, mais qui ne voyoient goutte ; maigre, hâve, qui représentoit l'ambition, l'envie et l'avarice ; beaucoup d'esprit et de grâces dans l'esprit, mais sans cesse battu du diable par son ambition, ses vues, ses menées, ses détours ». Résumé parfait : « qui que ce soit ne se fioit en lui, et tout le monde se plaisoit en sa compagnie. »
Harcourt
Harcourt enfin : « c'étoit un beau et vaste génie d'homme, un esprit charmant, mais une ambition sans bornes, une avarice sordide [...] ; tous les dehors de la vertu, tous les langages, mais, au fond, rien ne lui coûtoit pour arriver à ses fins ; toutefois plus honnêtement corrompu qu'Huxelles et même que Tallard et Tessé. » Son avarice se montrait « jusque par la singulière frugalité de sa table à la cour [...], qu'il avoit avancée à onze heures le matin, pour en bannir mieux la compagnie ». Gros, boiteux d'une chute du rempart de Luxembourg, « d'une laideur particulière », mais « avec des yeux si vifs et un regard si perçant [...] qu'à peine le trouvoit-on laid ». Trait final : grand priseur, il s'aperçut que son tabac faisait peine au roi « et le quitta tout d'un coup ; on attribua à cela les apoplexies qu'il eut dans la suite, et qui lui causèrent une terrible fin de vie ». « Je me suis étendu sur ces dix maréchaux de France ; le mérite de quelques-uns m'y a convié, mais plus encore la nécessité de faire connoître des personnages qu'on verra beaucoup figurer. »

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