TOME XVI · CHAPITRE XX
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Summary
The morning of 26 August 1718: the author reaches the Tuileries — 'the lit de justice set up promptly and most secretly'; the room of the keeper of the seals and La Vrillière, the keeper's 'tranquillity'; the Regent arrives; 'the duc du Maine in a cloak'; the entry into the council cabinet, the Regent's 'good bearing and good resolution', the councillors' countenances, the 'divers movements' of waiting; Toulouse in a cloak, the Regent wishing to speak to him and the author dissuading; the colloquy of the two bastard brothers, then of Toulouse with the Regent.
The entries
Entry summaries are given in French, the language of the source.
- J’arrive aux Tuileries
- « J'arrivai sur les huit heures dans la grande cour des Tuileries, sans avoir rien remarqué d'extraordinaire en chemin. Les carrosses du duc de Noailles et des maréchaux de Villars et d'Huxelles et de quelques autres y étoient déjà. »
- Le lit de justice posé promptement et très secrètement
- Le lit de justice était dressé « dans la grande antichambre où le roi avoit accoutumé de manger ». Fontanieu, félicité à l'oreille, dit « qu'il n'étoit arrivé qu'à six heures du matin aux Tuileries, avec ses ouvriers et ses matériaux ; que tout s'étoit si heureusement construit et passé que le roi n'en avoit rien entendu du tout ; que le premier valet de chambre, étant sorti pour quelque besoin de la chambre du roi sur les sept heures du matin, avoit été bien étonné de voir cet appareil ; que le maréchal de Villeroy ne l'avoit appris que par lui, et qu'il y avoit eu si peu de bruit à le dresser que personne ne s'en étoit aperçu ».
- J’entre, sans le savoir, dans la chambre où se tenoient, seuls, le garde des sceaux et La Vrillière
- Mené par le fils de Coste à une porte gardée, Saint-Simon tomba « sans le savoir » chez le garde des sceaux et La Vrillière, seuls « avec toutes leurs bucoliques » : « nous fûmes bien aises de nous trouver encore seuls ensemble pour nous bien recorder avant les opérations. » Il se fit montrer tous les instruments — « Tenez, me dit le garde des sceaux en me montrant [la réduction], voici votre affaire » —, vérifia que rien n'y avait été changé, puis « les sceaux à nu dans le sac de velours et les instruments de précaution signés et scellés, tout prêts en cas de besoin » ; le chauffe-cire et sa boutique étaient dans une chambre voisine « avec de l'eau et du feu tout allumé, tout prêt sans que personne s'en fût aperçu ».
- Tranquillité du garde des sceaux
- Le garde des sceaux était « debout, tenant une croûte de pain, aussi à lui-même que s'il n'eût été question que d'un conseil ordinaire, sans embarras de tout ce qui alloit rouler sur lui... Il me parut seulement en peine de la fermeté du régent... Je le rassurai là-dessus beaucoup plus que je ne l'étois moi-même. »
- Le régent arrive aux Tuileries
- À l'annonce du régent, Saint-Simon descendit « pour ne paroître pas venir d'avec lui ». Le conseil se tint dans la chambre du roi, la table dressée au pied des lits déshoussés du roi et du maréchal de Villeroy. Dans la pièce de devant, une demi-foule ; le régent « sortoit de chez le roi, où il avoit vu le duc du Maine en manteau, qui l'avoit suivi jusqu'à la porte, comme il sortoit, sans s'être dit un mot l'un à l'autre ».
- Duc du Maine en manteau
- Le duc du Maine parut en manteau par la petite porte du roi : « jamais il ne fit tant et de si profondes révérences, quoiqu'il n'en fût pas avare, et se tint seul perché sur son bâton, près de la table du conseil..., considérant tout le monde. Ce fut là où, de vis-à-vis de lui, la table entre deux, je lui tirai la plus riante révérence que je lui eusse faite de ma vie, avec la plus sensible volupté. Il me la rendit pareille et continua d'observer chacun avec des yeux tirant au fixe, un visage agité, parlant tout seul presque toujours. »
- J’entre dans le cabinet du conseil
- Dans le cabinet du conseil, Saint-Simon trouva « épars la plupart de ceux qui le composoient avec un sérieux et un air de contention d'esprit qui augmenta la mienne. Personne presque ne se parloit, et chacun, debout ou assis, çà et là, se tenoit assez en sa place. Je ne joignis personne pour mieux examiner. »
- Bon maintien et bonne résolution du régent
- « M. le duc d'Orléans entra d'un air gai, libre, sans aucune émotion, qui regarda la compagnie d'un air souriant : cela me fut d'un bon augure. » À l'oreille, il confia que « hors les réveils qui avoient été fréquents pour les ordres, il avoit très bien dormi et qu'il venoit délibéré de ne point mollir. Cela me plut infiniment. »
- Maintien de ceux du conseil
- M. le Duc avait « un air de gaieté haute qui se faisoit un peu sentir à qui étoit au fait. Le prince de Conti, morosif, distrait, envieux de son beau-frère, ne paroissoit qu'occupé, mais de rien. Le duc de Noailles dévoroit tout des yeux et les avoit étincelants de colère de se voir au parterre dans un si grand jour, car il ne savoit chose quelconque » — Saint-Simon l'avait expressément demandé à M. le Duc.
- Divers mouvements en attendant qu’il commence
- En attendant, mouvements continuels : M. le Duc et le garde des sceaux venant tour à tour exhorter Saint-Simon à fortifier le régent, « assez empêché de ce manteau » du duc du Maine — « je lui représentai... que mollir seroit sa perte ; que le Rubicon étoit passé » ; le duc du Maine en conciliabules pressés avec le maréchal de Villeroy et d'Effiat, « assis l'un près de l'autre..., comme gens qui délibèrent avec embarras et surprise » ; et le duc de Noailles qui « ne m'ôtoit pas les yeux de dessus..., changeant même de place ou de posture pour se trouver toujours en situation de me voir ».
- Le comte de Toulouse arrive en manteau
- « Le comte de Toulouse arriva en manteau..., salua la compagnie d'un air grave et concentré, n'abordant ni abordé de personne. » Le régent lui dit tout haut « qu'il étoit surpris de le voir en manteau ; qu'il n'avoit pas voulu le faire avertir du lit de justice, parce qu'il savoit que, depuis leur dernier arrêt, il n'aimoit pas aller au parlement. Le comte de Toulouse répondit qu'il étoit vrai ; mais que, quand il s'agissoit du bien de l'État, il mettoit toute autre considération à part. » Le régent, bouleversé, vint à Saint-Simon : « Voilà un homme qui me perce le cœur. »
- Le régent a envie de lui parler
- Le régent interrompit les consolations de Saint-Simon « pour me dire l'envie qu'il avoit de lui parler ».
- Je tâche de l’en détourner
- « Je lui représentai que cela étoit bien délicat, et qu'au moins, avant de s'y résoudre, falloit-il attendre à toute extrémité » ; et Saint-Simon le ramena doucement vers le gros du monde, « pour abréger ce particulier que je craignis qui ne fût trop remarqué ».
- Colloque entre le duc du Maine et le comte de Toulouse, puis du comte de Toulouse avec le régent, après du comte de Toulouse avec le duc du Maine
- Le duc du Maine fit alors signe à son frère de le venir trouver : « il lui parla avec agitation assez peu, l'autre répliqua de même, comme n'étant pas trop d'accord » ; puis le comte de Toulouse gagna la cheminée et parla longuement au régent, « le nez tout à fait à la muraille..., sans qu'on en pût rien juger ». Le duc du Maine, demeuré seul, « présentoit un visage demi-mort, regardoit comme à la dérobée le colloque qu'il avoit envoyé faire, puis passoit des yeux égarés sur la compagnie avec un trouble de coupable et une agitation de condamné ». Au maréchal d'Huxelles qui s'informait, Saint-Simon répondit que pour les deux frères il ne pouvait y avoir de difficulté au lit de justice, « mais que, pour les enfants du duc du Maine, nous ne les y souffririons pas ». Le comte revint enfin à son frère « l'air fort peiné, même colère » ; le voyant venir, le duc du Maine « changea tout à fait de couleur ».
- Le régent me rend son colloque avec le comte de Toulouse ; me déclare qu’il lui a comme tout dit
- Le régent appela Saint-Simon, « en trouble de cœur » : « Je lui viens de tout dire..., je n'ai pu y tenir ; c'est le plus honnête homme du monde et qui me perce le plus le cœur. » Le comte, envoyé par son frère, avait demandé franchement s'il devait rester : le régent lui dit « qu'il feroit aussi bien de s'en aller » ; que pour lui « il pouvoit rester en sûreté, parce qu'il demeureroit tel qu'il est sans nulle altération ; mais qu'il pourroit se passer des choses désagréables à M. du Maine, dont il feroit aussi bien de n'être pas témoin » ; le comte insista « qu'ils n'étoient qu'un parce qu'ils étoient frères, et par honneur ». Saint-Simon approuva : « c'est parler net en homme qui a ses mesures bien prises et qui ne craint rien » — voyant bien que le vrai motif du régent était le désir que les bâtards s'en allassent.
- Les bâtards sortent et se retirent
- Le duc du Maine, « pâle et comme mort, me parut près de se trouver mal » ; le comte de Toulouse dit un mot très court au régent, et les deux frères gagnèrent la porte comme on prenait place. Saint-Simon sauta à l'oreille du régent : « Monsieur, les voilà qui sortent. — Je le sais bien, me répondit-il tranquillement... Le comte de Toulouse m'est venu demander permission de sortir avec son frère ; il m'a assuré qu'ils seront sages. — Et s'ils ne le sont pas ?... — On les arrêtera, il y a de bons ordres, je vous en réponds. » Aussitôt après, le régent changea d'avis : puisqu'ils sortaient, il dirait au conseil ce qui les regardait — ce que M. le Duc et le garde des sceaux approuvèrent.
- Le conseil se met en place
- On se plaça dans le trouble : Saint-Simon se mit au siège du comte de Toulouse ; le duc de Guiche, « le nez haut, attendant toujours les bâtards », le somma de s'approcher — « Venez çà et asseyez-vous », dit Saint-Simon en le tirant si fort par l'habit « qu'il s'assit près de moi sans comprendre. Mais qu'est-ce que ceci ? où sont donc ces messieurs ? — Je n'en sais rien..., mais ils n'y sont pas. » Le duc de Noailles, « enragé de n'être de rien..., vaincu par sa curiosité, s'allongea sur la table : Au nom de Dieu, monsieur le duc, faites-moi la grâce de me dire ce que c'est donc que tout ceci. Je me tournai à lui d'un air froid et dédaigneux, et, après l'avoir ouï et regardé, je retournai la tête. Ce fut là toute ma réponse. »
- Séance et pièce du conseil dessinée pour mieux éclaircir ce qui s’y passa le vendredi matin 26 août 1718
- Saint-Simon décrit la séance et la pièce « pour mieux faire entendre ce qui vient d'être raconté » : la table du conseil au pied des deux lits, le roi retiré dans ses cabinets — il « ne parut point du tout dans le lieu où se tint ce conseil » —, le garde des sceaux ayant « à ses pieds, à terre, le sac de velours noir où étoient les sceaux à nu, avec les instruments de précaution, signés et scellés, et l'autre sac devant lui sur la table où il avoit rangé tout ce qu'il devoit lire au conseil, dans l'ordre où chaque chose devoit l'être ».
- Remarques sur la séance
- Remarques sur la séance : le maréchal d'Huxelles « se mettoit toujours à droite, pour mieux lire les dépêches à contre-jour, et M. de Troyes toujours auprès de lui » — habitude qui intervertit ce jour-là le bas bout « sans que les avis ne fussent pris au rang où ils devoient l'être » ; Effiat et Torcy au bout de la table ; et le régent qui « se tourna aussi un peu vers le fauteuil vide du roi, pour voir mieux des deux côtés, ce qu'il ne faisoit jamais. Mais, outre que ce jour-là il vouloit voir son côté, il ne fut pas fâché de l'affecter, et de le laisser voir. »
- Discours du régent
- Tous assis, le régent dit « qu'il avoit assemblé ce conseil de régence pour y entendre la lecture de ce qui avoit été résolu au dernier ; qu'il n'y avoit d'expédient pour faire enregistrer l'arrêt du conseil que de tenir un lit de justice, et que, les chaleurs ne permettant pas de commettre la santé du roi à la foule du palais, il avoit estimé devoir suivre l'exemple du feu roi, qui avoit fait quelquefois venir son parlement aux Tuileries » ; et que l'on commencerait par l'enregistrement des provisions du garde des sceaux.
- Lecture des lettres du garde des sceaux
- Cette lecture « n'avoit d'autre importance que de saisir une occasion de forcer le parlement de reconnoître le garde des sceaux, dont la compagnie haïssoit la personne et la commission » ; le régent jugea inutile de prendre les voix une à une.
- Tableau du conseil
- Pendant ce temps, le tableau du conseil : le régent avec « un air d'autorité et d'attention qui me fut si nouveau que j'en demeurai frappé » ; M. le Duc « gai et brillant » ; le garde des sceaux « grave et pensif..., se déploya avec son sac en homme bien net, bien décidé, bien ferme » ; les maréchaux de Villeroy et de Villars « l'œil irrité et le visage abattu » ; Tallard, le mieux composé, ne pouvant « étouffer une agitation intérieure qui étincela souvent au dehors » ; Estrées « l'air stupéfait et de ne voir qu'un étang » ; Besons « enveloppé plus que d'ordinaire dans sa grosse perruque » ; Torcy « plus empesé trois fois que de coutume » ; Effiat « vif, piqué, outré, prêt à bondir..., l'œil hagard » ; d'Antin « tout emprunté et tout effarouché » ; Huxelles ne pouvant « couvrir le désespoir qui le perçoit ». « Jamais visages si universellement allongés, ni d'embarras plus général ni plus marqué. »
- Discours du régent et du garde des sceaux
- Le régent exposa les raisons de la cassation et du secret gardé, « pour ne pas donner lieu aux cabales et aux malintentionnés d'y essayer à continuer la désobéissance » ; puis le garde des sceaux expliqua « ce que c'étoit que l'usage des remontrances, d'où il venoit, ses utilités, ses inconvénients, ses bornes..., la distinction de la puissance royale d'avec l'autorité du parlement émanée du roi, l'incompétence des tribunaux en matière d'État et de finances, et la nécessité de la réprimer par une manière de code (ce fut le terme dont il se servit), qui fût à l'avenir la règle invariable du fond et de la forme de leurs remontrances ».
- Lecture de l’arrêt du conseil de régence en cassation de ceux du parlement
- « Cela expliqué sans longueur, avec justesse et grâce, il se mit à lire l'arrêt tel qu'il est imprimé, et entre les mains de tout le monde, à quelques bagatelles près, mais si légères que leur ténuité me les a fait échapper. »
- Opinions marquées
- Le régent, « contre sa coutume, montra son avis par les louanges qu'il donna à cette pièce ; puis, prenant un air et un ton de régent que personne ne lui avoit encore vu », annonça qu'il prendrait les voix par la tête — « pendant [ce coup d'œil] on eût entendu un ciron marcher ». M. le Duc opina « par plusieurs raisons courtes, mais fortes » ; Saint-Simon « du même avis, mais plus généralement..., pour ne m'arroger pas d'appuyer Son Altesse Royale à la manière des princes du sang » ; les maréchaux de Villeroy, Villars, Estrées, Besons, M. de Troyes et d'Effiat « laissèrent voir leur douleur de n'oser résister au parti pris » ; « le monosyllabe suffoqué du maréchal d'Huxelles fit tomber ce qu'il lui restoit de masque » ; Noailles « se contint avec tant de peine qu'il parla plus qu'il ne vouloit, et avec une angoisse digne de Fresnes » ; et le régent « opina le dernier, mais avec une force très insolite ».
- Légers mouvements au conseil sur l’obéissance du parlement
- Le maréchal de Villeroy, « plein de sa pensée, se demanda entre ses dents : Mais viendront-ils ? » Le régent assura qu'ils en avaient répondu à des Granges. M. de Troyes s'étant levé, « la peur me prit si brusque qu'il n'allât jaser à la porte, que j'y courus plus tôt que lui » ; d'Antin guettait au passage — « Au nom de Dieu..., dites-moi ce que c'est. — Vous allez voir » — et Saint-Simon chargea La Vrillière « de se saisir de toutes les commissions pour aller à la porte, de peur du babil de M. de Troyes ou de quelque autre ».
- Discours du régent sur la réduction des bâtards au rang de leurs pairies
- Puis, « redressé sur son siège d'un demi-pied..., d'un ton encore plus ferme et plus de maître », le régent aborda l'affaire « bien plus importante » : il avait jugé le procès « entre les princes du sang et les légitimés — ce fut le terme dont il usa sans y ajouter celui de princes » ; il devait justice aux pairs de France sur leur requête en corps « que Sa Majesté avoit reçue elle-même » ; « c'étoit avec douleur qu'il voyoit des gens (ce fut le mot dont il se servit) qui lui étoient si proches, montés à un rang dont ils étoient les premiers exemples » ; les ducs de Joyeuse et d'Épernon, MM. de Vendôme, avaient été « remis en règle et en leur rang d'ancienneté parmi les pairs aussitôt après la mort de Henri III et de Henri IV » ; il ne s'agissait « que de faire droit sur une requête pour un procès existant et pendant, qu'on ne pouvoit pas dire qui ne fût pas instruit ».
- Effet du discours du régent
- « Un silence profond succéda à un discours si peu attendu et qui commença à développer l'énigme de la sortie des bâtards. Il se peignit un brun sombre sur quantité de visages. La colère étincela sur celui des maréchaux de Villars et de Besons, d'Effiat, même du maréchal d'Estrées. Tallard devint stupide quelques moments, et le maréchal de Villeroy perdit toute contenance. » Saint-Simon composait le sien : « j'avois mis sur mon visage une couche de plus de gravité et de modestie. Je gouvernois mes yeux avec lenteur, et ne regardois qu'horizontalement pour le plus haut » — M. le Duc lui ayant jeté « un regard triomphant, qui pensa démonter tout mon sérieux » ; « immobile, collé sur mon siège, compassé de tout mon corps, pénétré de tout ce que la joie peut imprimer de plus sensible et de plus vif..., je suais d'angoisse de la captivité de mon transport, et cette angoisse même étoit d'une volupté que je n'ai jamais ressentie ni devant ni depuis ce beau jour. Que les plaisirs des sens sont inférieurs à ceux de l'esprit ! »
- Lecture de la déclaration qui réduit les bâtards au rang de leur pairie
- Le garde des sceaux lut la déclaration — « cette lecture qu'aucune musique ne pouvoit égaler à mes oreilles ». L'attention de Saint-Simon se partagea entre la vérification — « j'eus la satisfaction de la trouver parfaitement la même » que celle dressée par Millain — et l'examen « de l'impression qu'elle faisoit sur les assistants ».
- Effet de cette lecture dans le conseil
- « Peu d'instants me découvrirent, par la nouvelle altération de leurs visages, ce qui se passoit dans leur âme », et « l'air de désespoir qui saisit le maréchal de Villeroy, et de fureur qui surprit Villars », avertit qu'il fallait un remède à ce que leur désordre « pouvoit leur arracher ». « Toute cette lecture fut écoutée avec la dernière attention jointe à la dernière émotion. »
- Je mets devant moi sur la table la requête des pairs contre les bâtards ouverte à l’endroit des signatures
- Le remède était dans sa poche : « c'étoit notre requête contre les bâtards que je mis devant moi sur la table et que j'y laissai ouverte au dernier feuillet, qui contenoit toutes nos signatures imprimées en gros caractères majuscules. Elles furent incontinent regardées par ces deux maréchaux et reconnues sans doute, au farouche abattu de leurs yeux qui succéda sur-le-champ et qui éteignit je ne sais quel air de menace, surtout dans le maréchal de Villars. » « Rien n'étoit plus propre à les contenir que l'exhibition de leur propre signature..., et j'eus lieu de juger que j'avois fait utilement. »
- Opinions
- Le régent se dit « bien fâché de cette nécessité, qu'il s'agissoit de ses beaux-frères, mais qu'il ne devoit pas moins justice aux pairs qu'aux princes du sang ». Le garde des sceaux « parla peu, dignement, en bons termes, mais comme un chien qui court sur de la braise, et conclut à l'enregistrement » ; M. le Duc « fut court, mais nerveux et poli pour les pairs ; M. le prince de Conti de même avis, mais plus brièvement ».
- Je fais au régent le remerciement des pairs de sa justice, et je m’abstiens d’opiner
- Interpellé à son tour, Saint-Simon fit « contre ma coutume, une inclination profonde, mais sans me lever », et remercia, comme « l'ancien des pairs du conseil », de « la justice si ardemment désirée..., qu'en cette expression sincère de nos sentiments consisteroit toute une opinion, parce qu'étant parties il ne nous étoit pas permis d'être juges » ; il finit « par une inclination profonde, sans me lever, que le duc de La Force imita seul », le ton de voix ménagé « au plus de gravité, de modestie et d'air simple de reconnoissance qu'il me fut possible. M. le Duc me fit malicieusement signe, en souriant, que j'avois bien dit. »
- Le régent saute de moi au maréchal d’Estrées
- Restait à éviter qu'un autre pair fût appelé à opiner : « M. le duc d'Orléans m'avoit bien entendu et compris, il sauta au maréchal d'Estrées. Lui et tous les autres opinèrent presque sans parler, en approuvant ce qui ne leur plaisoit guère pour la plupart. »
- Discours de M. le duc d’Orléans sur le rétablissement du comte de Toulouse, purement personnel
- « Messieurs, voilà donc qui a passé ; la justice est faite, et les droits de MM. les pairs en sûreté. J'ai à présent un acte de grâce à vous proposer... Ce que je vais exposer regarde la seule personne de M. le comte de Toulouse. Personne n'ignore combien il a désapprouvé tout ce qui a été fait en leur faveur... J'ai cru pouvoir rendre par grâce au mérite ce que j'ôte par équité à la naissance, et faire une exception personnelle de M. le comte de Toulouse, qui, en confirmant la règle, le laissera lui seul dans tous les honneurs dont il jouit..., sans que cela puisse passer à ses enfants s'il se marie et qu'il en ait. »
- Impression de ce discours sur ceux du conseil
- « L'étonnement qu'il y causa fut général ; il fut tel qu'il sembloit... qu'ils ne le comprenoient pas. Ceux surtout que la précédente [lecture] avoit le plus affligés témoignèrent à celle-ci une consternation qui fit le panégyrique de cette distinction des deux frères..., par l'approfondissement où cette distinction plongeoit le duc du Maine et le privoit du secours de son frère. Je triomphai en moi-même d'un succès si évidemment démontré. » Villeroy « confondu », Villars « rageant », Effiat « roulant les yeux », Estrées « hors de soi de surprise » ; Tallard, « la tête en avant, suçoit pour ainsi dire toutes les paroles du régent » ; Noailles « éperdu en lui-même » ; Huxelles, « tout occupé à se rendre maître de soi, ne sourcilloit pas ».
- Lecture de la déclaration en faveur du comte de Toulouse
- La déclaration lue se trouva « parfaitement conforme à celle que le duc de La Force avoit dressée, et avec les deux clauses expresses du consentement des princes du sang et à la réquisition des pairs, que j'y fis insérer sous prétexte d'assurer à toujours l'état personnel du comte de Toulouse, et en effet pour mettre le droit des pairs en sûreté avec honneur — clauses qui réveillèrent d'une dose de plus les affections de ceux dont je viens de parler ».
- Opinions
- Le garde des sceaux opina « en deux mots, à la louange du comte de Toulouse » ; M. le Duc « témoigna sa satisfaction par estime et par amitié » ; Saint-Simon dit sa joie de voir concilier « la justice et la sûreté du droit des pairs avec la grâce inouïe » faite « à la vertu de M. le comte de Toulouse..., d'autant plus flatteuse qu'elle n'avoit de fondement que la vertu », et y joignit encore les remerciements des pairs. « En fermant la bouche, je jetai les yeux vis-à-vis de moi, et je remarquai aisément que mon applaudissement n'y plaisoit pas, et peut-être mon remerciement encore moins. Ils y opinèrent en baissant la tête à un coup si sensible..., et il fut aisé de juger qu'il étoit temps de frapper. »
- M. le duc d’Orléans dit deux mots sur M. le Duc, qui demande aussitôt après l’éducation du roi
- Le régent, « se redressant avec majesté sur son siège : Messieurs, dit-il, M. le Duc a une proposition à vous faire ; je l'ai trouvée juste et raisonnable. » Et M. le Duc : « puisque vous faites justice à MM. les ducs, je crois être en droit de vous la demander pour moi-même... J'étois mineur, et dans l'idée du feu roi M. du Maine étoit prince du sang, et habile à succéder à la couronne. Présentement je suis majeur, et non seulement M. du Maine n'est plus prince du sang, mais il est réduit à son rang de pairie. M. le maréchal de Villeroy est aujourd'hui son ancien et le précède partout : il ne peut donc plus demeurer gouverneur du roi sous la surintendance de M. du Maine. Je vous demande cette place... J'espère que je profiterai des leçons de M. le maréchal de Villeroy pour m'en bien acquitter, et mériter son amitié. »
- Mouvements dans le conseil
- « Le mouvement que ce peu de paroles jeta dans l'assemblée est inexprimable. Je crus voir des gens poursuivis de toutes parts et surpris d'un ennemi nouveau qui naît du milieu d'eux dans l'asile où ils arrivent hors d'haleine. » Le maréchal de Villeroy « fit presque le plongeon dès qu'il entendit prononcer le mot de surintendance..., s'appuya le front sur son bâton, et demeura plusieurs moments en cette posture » ; « Villars, Besons, Effiat ployèrent les épaules comme gens qui ont reçu les derniers coups » ; Estrées « revint à soi le premier, se secoua, s'ébroua, regarda la compagnie comme un homme qui revient de l'autre monde ».
- Opinions
- Le régent déclara la demande juste — « la surintendance de l'éducation du roi ne pouvoit être plus dignement remplie que de la personne de M. le Duc » — et prit les avis : Conti en deux mots, le garde des sceaux de même ; Saint-Simon dit seulement, « en regardant M. le Duc, que j'y opinois de tout mon cœur. Tous les autres... opinèrent sans parler, en s'inclinant simplement, les maréchaux à peine, d'Effiat aussi, ses yeux et ceux de Villars étincelant de fureur. » Puis M. le Duc lut « ce qu'il avoit dessein de dire au roi au lit de justice..., tel qu'il est imprimé ».
- Le maréchal de Villeroy se plaint en deux mots du renversement des dispositions du feu roi et du malheur du duc du Maine, sur lequel le régent lance un coup de tonnerre qui épouvante la compagnie
- Après « quelques moments de silence morne et profond », le maréchal de Villeroy, « pâle et agité..., la tête basse, les yeux mourants, la voix foible : Je ne dirai que ces deux mots-là, dit-il : voilà toutes les dispositions du roi renversées, je ne le puis voir sans douleur. M. du Maine est bien malheureux. — Monsieur, répondit le régent d'un ton vif et haut, M. du Maine est mon beau-frère, mais j'aime mieux un ennemi découvert que caché. À ce grand mot plusieurs baissèrent la tête... Le maréchal de Villeroy fut près de s'évanouir..., et chacun sentit qu'à ce coup le fourreau étoit jeté et ne savoit plus s'il y auroit d'enrayure. »
- Le garde des sceaux, et par lui le régent, est averti que le premier président tâche d’empêcher le parlement d’obéir
- Comme le garde des sceaux achevait, pour diversion, la lecture de son discours préparé pour le lit de justice, « on entra pour lui dire que quelqu'un le demandoit à la porte. Il sortit et revint fort peu après, non à sa place, mais à M. le duc d'Orléans, qu'il tira dans une fenêtre, et cependant, grand concentrement de presque tous. »
- Le régent le dit au conseil ; montre qu’il ne s’en embarrasse pas
- Le régent, remis en place, dit à la compagnie « qu'il recevoit avis que, toutes les chambres assemblées, le premier président, nonobstant ce qu'il avoit répondu à des Granges, avoit proposé de n'aller point aux Tuileries et demandé ce qu'ils iroient faire en ce lieu où ils n'auroient point de liberté ; qu'il falloit mander au roi que son parlement entendroit sa volonté dans son lieu de séance ordinaire ». Le conseil « parut fort étourdi de cette nouvelle, mais Son Altesse Royale dit, d'un air très libre, qu'il doutoit d'un refus », et le garde des sceaux, montrant « que rien n'étoit si pernicieux que de commettre l'autorité du roi pour en avoir le démenti, conclut à l'interdiction du parlement sur-le-champ s'il tomboit dans cette faute ».
- Mouvements et opinions là-dessus
- M. le Duc y opina fortement, Conti, Saint-Simon, La Force et Guiche « encore plus » ; le maréchal de Villeroy, « d'une voix cassée, cherchant de grands mots qui ne venoient pas à temps, déplora cette extrémité et fit tout ce qu'il put pour éviter de donner une opinion précise. Forcé enfin par le régent de s'expliquer, il n'osa contredire » ; le régent répliqua « qu'il ne s'en embarrassoit pas ; qu'il avoit prévu à tout » ; Noailles fut d'avis « d'un ton contrit » ; Villars, pressé de plus près, « fut pour l'interdiction avec un air de chaleur et de dépit extrêmement marqué. Personne après n'osa branler, et la plupart n'opinèrent que de la tête. » On régla aussi la conduite à tenir sur une remontrance éventuelle : aller au roi, « puis prononcer que le roi vouloit être obéi sur-le-champ ».
- Le parlement, en marche à pied, pour venir aux Tuileries
- « Peu après, des Granges entra et vint dire à M. le duc d'Orléans que le parlement étoit en marche, à pied, et commençoit à déboucher le palais. Cette nouvelle rafraîchit fort le sang à la compagnie, plus encore à M. le duc d'Orléans qu'à aucun autre. »
- Attention du régent pour le comte de Toulouse et pour les enregistrements
- Le régent recommanda au garde des sceaux de proposer l'affaire des légitimés au lit de justice « en sorte qu'on ne fût pas un moment en suspens sur l'état du comte de Toulouse, parce qu'ayant dessein de le rétablir au même instant, il ne convenoit pas qu'il souffrît la moindre flétrissure. Ce soin si marqué, et en de tels termes, frappa un nouveau coup sur l'aîné des deux frères » ; il fit encore souvenir « de ne pas manquer de faire faire les enregistrements au lit de justice, la séance tenant, et sous ses yeux ».
- Le maréchal de Villars, contre son ordinaire, rapporte très bien une affaire du conseil de guerre
- Aucun président de conseil n'ayant apporté d'affaires, le maréchal de Villars en rapporta une de mémoire « et en effet il en rendit un compte le plus juste et le plus net que je lui eusse encore entendu rendre d'aucune autre, car cette fonction n'étoit pas son fort. Je fus infiniment surpris qu'il s'en acquittât de la sorte dans une agitation d'esprit aussi étrange..., mais quoique rapportant très bien, je crois que peu l'entendirent. »
- Le conseil finit
- « Le conseil fini de la sorte faute de matière », le régent, sur un signe de Saint-Simon, « pria la compagnie de demeurer en place. Il étoit un peu plus de dix heures. On resta ainsi une bonne demi-heure en place avec assez de silence » ; puis, des Granges ayant annoncé le premier président déjà arrivé, « le conseil se leva par parties, et il n'y eut plus moyen de le retenir. M. le duc d'Orléans se leva enfin lui-même, et tout ce qu'il put fut de défendre tout haut que qui que ce soit sortît sous quelque prétexte que ce pût être, ce qu'il répéta deux ou trois fois. »
- Mouvements
- M. le Duc vint « joyeux du succès, et soulagé au dernier point de l'absence des bâtards » ; le régent de même, à qui Saint-Simon détailla les mines — « et lui assenai bien celle de son d'Effiat, dont il ne fut point surpris ; il le parut davantage de Besons ». À la question si les bâtards ne pouvaient « instrumenter actuellement avec le parlement », la « confiance accoutumée » du régent n'en eut pas le moindre soupçon ; les maréchaux de Villeroy et de Villars, avec Effiat, Besons, Estrées, se groupaient « en gens pris au dépourvu, enragés, mais abattus ». Saint-Simon fit son office : « je me promenois lentement et incessamment sans m'attacher à personne, pour essayer que rien ne m'échappât..., passer continuellement auprès des suspects, pour écumer et interrompre leurs conciliabules. »
- Divers colloques
- Assis un moment parmi eux, il essuya d'Effiat : « nous venions d'entendre d'étranges résolutions ; il ne savoit qui les avoit conseillées ; il prioit Dieu que M. le duc d'Orléans s'en trouvât bien » ; Villeroy « poussa des soupirs profonds, et fit quelques exclamations vides et muettes, qu'il soutint de secouements de perruque » ; Villars « laissa voir son désespoir sur le duc du Maine, mais il débiaisa sur le parlement, pour moins montrer sa vraie douleur. Je payai de mines et de gestes..., parce que je ne m'étois pas mis là pour parler ni persuader, mais pour voir et entendre. De tout ce que j'ouïs d'eux, je recueillis que c'étoit gens en désarroi, de cabale non préparée, qui n'espéroient rien du parlement, aussi peu préparé qu'eux. »
- D’Antin obtient du régent de n’assister point au lit de justice
- D'Antin, fort embarrassé « d'assister au lit de justice par rapport aux bâtards », obtint par Saint-Simon la permission de n'y point aller, « à condition qu'il ne le diroit à personne ; qu'il demeureroit dans le cabinet du conseil, comme devant y aller », jusqu'à la fin de la séance — « en effet, le fils légitime de Mme de Montespan, mêlé de société au point où il l'étoit avec tous les bâtards et bâtardes de sa mère, ne pouvoit honnêtement se trouver à ce lit de justice ».
- Je parle à Tallard sur le maréchal de Villeroy
- Craignant que le maréchal de Villeroy, dans sa terreur d'être arrêté, ne crût « qu'il seroit beau d'amplifier au lit de justice le pathos qu'il avoit suffoqué au conseil pour se faire un mérite au parlement..., et le rendre peut-être plus difficile à arrêter », Saint-Simon chargea Tallard de lui dire de sa part « que je ne pouvois m'empêcher de me moquer beaucoup de lui de l'inquiétude qu'il avoit témoignée d'être arrêté », en flattant sa vanité et sa confiance « en l'estime et l'amitié du régent » — le meilleur moyen « de lui ôter l'envie de dire quelque sottise au lit de justice ». « Tallard ne me nia point les inquiétudes de son cousin, et glissa sur tout en homme de beaucoup d'esprit » ; Villeroy remercia depuis « diffusément ».
- La Vrillière bien courtisan
- La Vrillière pria ensuite Saint-Simon « de témoigner à M. le Duc sa satisfaction et sa joie, et de l'assurer de son attachement, parce qu'il n'osoit aller lui parler devant le monde. Jamais compliment ne fut plus de courtisan. » Car « La Vrillière étoit tout feu roi, conséquemment tout bâtard », et après ses prises avec M. le Duc sur la Bourgogne « où il avoit eu les ongles rognés », il « avoit besoin de se raccommoder avec un prince à qui il voyoit prendre un commencement de grand vol ».
- La Maintenon désolée
- Quant à Mme de Maintenon, « leur ébreneuse » qui liait La Vrillière aux bâtards, elle « tomba bien malade et pleura bien plus longtemps et plus amèrement cette déconfiture de son bel ouvrage, qu'elle n'avoit fait la mort du feu roi dont sa santé ne fut pas même altérée ».
- Mouvements dans la pièce du conseil
- « Cependant, on s'ennuyoit fort de la lenteur du parlement, et on envoyoit souvent aux nouvelles. Plusieurs, tentés de sortir, peut-être de jaser, se proposèrent ; mais le régent ne voulut laisser sortir que La Vrillière, et voyant que le désir de sortir croissoit, il se mit lui-même à la porte. » Il parlait aux uns et aux autres « d'un air libre, comme dans une journée ordinaire, et il faut dire qu'il fut le seul de tous qui conserva cette sérénité sans l'affecter ».
- Je propose au régent d’écrire à Mme la duchesse d’Orléans, etc
- Dans un entretien à l'écart, Saint-Simon lui parla « de la douleur qu'auroit Mme la duchesse d'Orléans ; combien il y devoit compatir..., et qu'il ne devoit avoir rien de plus pressé que de lui écrire une lettre pleine de tendresse » — proposant même de l'écrire sur la table du conseil. « Il fut assez aisément disposé à compatir à sa peine, mais il m'en parut assez peu touché ; néanmoins, il me promit de lui écrire dans la journée, au premier moment de liberté qu'il auroit. »
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