TOME XVI · CHAPITRE XXI

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Summary

The lit de justice of the Tuileries: the parlement arrives; the watch 'on the cabinet's exits'; the king fetched; the march; 'the king without cloak or bands'; the sitting 'drawn in plan, the better to elucidate what passed that Friday morning, 26 August 1718' — the memoirist's own diagram; the author's entry, 'confiding the bastards' affair to a few peers'; the 'spectacle of the lit de justice' — the parlement's stupor, its decrees quashed, the bastards reduced, the king's education taken from du Maine; the bearing of Orléans, M. le Duc, Conti, the king, and the keeper of the seals with his discourse to the parlement 'on its conduct'.

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Le parlement arrive aux Tuileries
« Enfin le parlement arriva, et, comme des enfants, nous voilà tous deux aux fenêtres. Il venoit en robes rouges, deux à deux, par la grande porte de la cour qu'il croisa pour aller gagner la salle des Ambassadeurs, où le premier président, venu en carrosse avec le président d'Aligre, les attendoit. »
Attention sur les sorties du cabinet du conseil et sur ce qui s’y passe
Pendant l'attente, Saint-Simon « eus soin de ne pas perdre de vue le dedans du cabinet, à cause des conférences et de peur des sorties ». Le régent permit les sorties de besoin « à condition du silence et du retour sur-le-champ », et proposa à La Vrillière de s'aller « précautionner » en même temps que le maréchal d'Huxelles et quelques suspects, « mais en effet pour ne les perdre pas de vue » ; Saint-Simon en usa de même avec Villars et Tallard, et courut à la petite porte du roi qu'Effiat ouvrait au maréchal de Villeroy, « sous prétexte de lui aider, mais au vrai pour empêcher qu'il ne parlât à la porte et qu'il n'envoyât quelques messages aux bâtards... Cette occupation de tête et de corps..., à être en garde sur toute une vaste pièce et un nombre de gens qu'on veut contenir et déranger sans qu'il y paroisse, ne fut pas un petit soin ni une petite fatigue. »
On va prendre le roi
Des Granges vint avertir que tout était prêt. Saint-Simon avait obtenu que le roi ne dînât point auparavant, « dans la crainte qu'entrant aussitôt après au lit de justice, et ayant mangé avant son heure ordinaire, il ne se trouvât mal ». Quand le régent dit tout haut « qu'il falloit aller prendre le roi », « je sentis un trouble de joie du grand spectacle qui s'alloit passer en ma présence, qui m'avertit de redoubler mon attention sur moi ».
Marche au lit de justice
La marche se forma : Villars, La Force, Saint-Simon « immédiatement avant M. le prince de Conti », M. le Duc, le régent ; « derrière lui les huissiers de la chambre du roi avec leurs masses, puis le roi environné des quatre capitaines des gardes du corps, du duc d'Albret grand chambellan, et du maréchal de Villeroy son gouverneur. Derrière venoit le garde des sceaux, parce qu'il n'étoit pas enregistré au parlement, puis les maréchaux d'Estrées, Huxelles, Tallard et Besons, qui ne pouvoient entrer en séance qu'à la suite, et non devant Sa Majesté » — Tallard prié de céder à ses anciens, « parce qu'en ces occasions les ducs vérifiés n'existent pas ». Au bas de la salle des Suisses attendait la députation du parlement, « de quatre présidents à mortier et de quatre conseillers à l'accoutumée ».
Le roi sans manteau ni rabat
Le roi « étoit sans manteau ni rabat, vêtu à son ordinaire ».
Séance et pièce du lit de justice aux Tuileries dessinée, pour mieux éclaircir ce qui s’y passa le vendredi matin 26 août 1718
Suit le « dessin figuré » de la séance : le roi sur son trône, le grand chambellan « couché sur ces carreaux, sur les marches, couvert et opinant », le prévôt de Paris avec son bâton couché sur les degrés, les huissiers « à genoux, leurs masses de vermeil sur le col », le garde des sceaux « dans sa chaire à bras sans dos » avec un petit bureau, le maréchal de Villeroy « sur un tabouret, comme gouverneur du roi, couvert et opinant », Beringhen « assis, mais découvert, sans opiner », les fenêtres à gradins pour les spectateurs, le greffier en chef « enregistrant les déclarations à la fin » ; les pairs y sont nommés « par le nom de leurs pairies, comme il se pratique en prenant leurs voix » ; au banc redoublé, les seuls ducs de La Feuillade et de Valentinois.
J’entre au lit de justice, et, allant en place, je confie l’affaire des bâtards à quelques pairs
« Sitôt que je parus, tous les yeux s'arrêtèrent sur moi. » Montant lentement aux hauts sièges, Saint-Simon glissa la nouvelle à l'oreille de quelques pairs : La Feuillade « fut un instant sans comprendre, et saisi de joie à ne pouvoir parler » ; en passant devant le duc d'Aumont — songeant au « beau rendez-vous » de raccommodement qu'il s'était ménagé —, « je ne pus m'empêcher, en le bien regardant, de lui lâcher un sourire moqueur » ; M. de Metz « renifla », le duc de Tresmes « ravi, me le fit répéter d'aise et de surprise » ; puis, assis entre les ducs de Sully et de La Rochefoucauld, il l'annonça à ses deux voisins : « Sully y fut sensible au dernier point ; l'autre me demanda sèchement pourquoi l'exception du comte de Toulouse » — La Rochefoucauld, à qui la préséance de Saint-Simon « faisoit mal au cœur » et qui pardonnait moins encore au comte sa charge de grand veneur, demeura « toujours sec et morne ».
Spectacle du lit de justice
De sa place élevée, Saint-Simon put « bien considérer tous les assistants..., de toute l'étendue et de tout le perçant de mes yeux » : « j'assenai une prunelle étincelante sur le premier président et le grand banc... J'y vis un étonnement, un silence, une consternation auxquels je ne me serois pas attendu... Le premier président, insolemment abattu, les présidents déconcertés..., me fournissoient le spectacle le plus agréable. » À l'arrivée du roi, tous s'aperçurent de l'absence des bâtards : le premier président, « ne voyant point là son maître, le duc du Maine, jeta un regard affreux sur M. de Sully et sur moi, qui occupions les places des deux frères précisément. En un instant tous les yeux de l'assemblée se posèrent tout à la fois sur nous. »
Maintien de M. le duc d’Orléans, de M. le Duc et de M. le prince de Conti
« Le visage du régent avoit un air de majesté douce, mais résolue, qui lui fut tout nouveau, des yeux attentifs, un maintien grave mais aisé ; M. le Duc, sage, mesuré, mais environné de je ne sais quel brillant qui ornoit toute sa personne et qu'on sentoit retenu ; M. le prince de Conti triste, pensif, voyageant peut-être en des espaces éloignés. »
Maintien du roi et du garde des sceaux
Le roi était « sérieux, majestueux, et en même temps le plus joli qu'il fût possible, grave avec grâce dans tout son maintien..., représentant très bien et sans aucun embarras ». Le garde des sceaux demeura d'abord « immobile, regardant en dessous, et ce feu d'esprit qui lui sortoit des yeux sembloit percer toutes les poitrines » : ce parlement qui, sous le feu roi même, avait mandé ce même d'Argenson à sa barre ; « ce Lamoignon qui s'étoit vanté de le faire pendre à sa chambre de justice, où lui-même s'étoit si complètement déshonoré », le virent « revêtu des ornements de la première place de la robe, les présider, les effacer, et, entrant en fonction, les remettre en leur devoir et leur en faire leçon publique et forte, dès la première fois qu'il se trouvoit à leur tête ».
Lettres de garde des sceaux
À chaque affaire, le garde des sceaux « se découvrit, se leva, monta au roi, se mit à genoux sur les marches du trône... et prit l'ordre du roi » — le régent se levant chaque fois « pour l'entendre et suggérer les ordres ». Le premier acte — son discours, la lecture de ses lettres de provision, le discours de l'avocat général Blancmesnil, les opinions et le prononcé — « ne surprirent personne, ne servirent que comme de préface à tout le reste, à en aiguiser la curiosité de plus en plus ». Saint-Simon renvoie au procès-verbal imprimé du parlement pour le détail des discours et pièces.
Discours du garde des sceaux au parlement sur sa conduite et ses devoirs
Le second acte s'ouvrit par le discours du garde des sceaux sur la conduite et les devoirs du parlement, « dont la force pénétra tout le parlement. Une consternation générale se répandit sur tous leurs visages. Presque aucun de tant de membres n'osa parler à son voisin... Une douleur amère et qu'on voyoit pleine de dépit obscurcit le visage du premier président » ; le grand banc « baissa la tête à la fois comme par un signal, et, bien que le garde des sceaux ménageât le ton de sa voix..., on ne perdit dans toute l'assemblée aucune de ses paroles, dont aussi n'y en eut-il aucune qui ne portât ». L'abbé Pucelle « fut toujours debout toutes les fois que le garde des sceaux parla, pour mieux entendre ».
Cassation de ses arrêts
« Ce fut bien pis à la lecture de la déclaration [de cassation]. Chaque période sembloit redoubler à la fois l'attention et la désolation de tous les officiers du parlement, et ces magistrats si altiers, dont les remontrances superbes ne satisfaisoient pas encore l'orgueil et l'ambition, frappés d'un châtiment si fort et si public, se virent ramenés au vrai de leur état avec cette ignominie, sans être plaints que de leur petite cabale. »
Présence d’esprit et capacité d’esprit de Blancmesnil, premier avocat général
« La présence d'esprit de Blancmesnil me surprit au dernier point. Il parla sur chaque chose où son ministère le requit, avec une contenance modeste et sagement embarrassée, sans être moins maître de son discours, aussi délicatement ménagé que s'il eût été préparé. »
Remontrance envenimée du premier président, confondue
Le premier président voulut alors faire sa remontrance, « qui a paru pleine de la malice la plus raffinée, d'impudence à l'égard du régent et d'insolence pour le roi. Le scélérat trembloit toutefois en la prononçant. » Saint-Simon savoura « le spectacle de ces fiers légistes, qui osent nous refuser le salut, prosternés à genoux, et rendre à nos pieds un hommage au trône..., ces têtes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds » — le premier président en son « vil petit gris qui voudroit contrefaire l'hermine ». La remontrance finie, le garde des sceaux monta au roi, « puis, sans prendre aucuns avis, se remit en place, jeta les yeux sur le premier président, et prononça : Le roi veut être obéi, et obéi sur-le-champ. Ce grand mot fut un coup de foudre qui atterra présidents et conseillers de la façon la plus marquée. Tous baissèrent la tête, et la plupart furent longtemps sans la relever. »
Réduction des bâtards au rang de leurs pairies
Vint le troisième acte, que tout le parlement attendait autrement — « tout le parlement s'attendit à la décision du bonnet en notre faveur » : « dès la première période, il annonça la chute d'un des frères et la conservation de l'autre... Le premier président perdit toute contenance ; son visage, si suffisant et si audacieux, fut saisi d'un mouvement convulsif ; l'excès seul de sa rage le préserva de l'évanouissement... Vers le tiers de cette lecture, grinçant le peu de dents qui lui restoient, [il] se laissa tomber le front sur son bâton. » Et Saint-Simon : « je me mourois de joie... ; mon cœur, dilaté à l'excès, ne trouvoit plus d'espace à s'étendre... Je triomphois, je me vengeois, je nageois dans ma vengeance ; je jouissois du plein accomplissement des désirs les plus véhéments et les plus continus de toute ma vie » — tandis que les yeux des deux évêques-pairs rencontraient les siens : « jamais je n'ai vu surprise pareille à la leur, ni un transport de joie si marqué. J'avalai par les yeux un délicieux trait de leur joie. »
Rétablissement uniquement personnel du comte de Toulouse
La déclaration en faveur du comte de Toulouse fut lue tout de suite : « elle sembla achever de confondre le premier président et les amis du duc du Maine, par le contraste des deux frères. Celle-ci surprit plus que pas une, et, à qui n'étoit pas au fait, la différence étoit inintelligible : les amis du comte de Toulouse ravis, les indifférents bien aises de son exception, mais la trouvant sans fondement et sans justice. » Les clauses « du consentement des princes du sang et de la réquisition des pairs de France réveillèrent l'application générale, et firent lever le nez au premier président de dessus son bâton ».
M. de Metz et quelques autres pairs mécontents sur le rétablissement du comte de Toulouse
« Quelques pairs même, excités par M. de Metz, grommelèrent entre leurs dents, chagrins... de n'avoir pas été consultés en assemblée générale sur un fait de cette importance, sur lequel néanmoins on les faisoit parler et requérir. Mais quel moyen de hasarder un secret de cette nature dans une assemblée de pairs de tous âges, pour n'en rien dire de plus ?... Cela fut apaisé aussitôt que né : mais rien en ce monde sans quelque contradiction. »
Je refuse d’une façon très marquée d’opiner, tant moi que tous les pairs, comme étant parties, dans l’affaire des bâtards
Quand le garde des sceaux vint prendre l'avis du duc de Sully et le sien — « heureusement j'eus plus de mémoire qu'il n'en voulut avoir : aussi étoit-ce mon affaire » —, Saint-Simon lui présenta « mon chapeau à bouquet de plumes au-devant, d'une façon exprès très marquée, en lui disant assez haut : Non, monsieur, nous ne pouvons être juges, nous sommes parties, et nous n'avons qu'à rendre grâces au roi de la justice qu'il veut bien nous faire. Il sourit et me fit excuse. » Le garde des sceaux passa sans prendre l'avis d'aucun pair et alla droit aux maréchaux de France : « je vis avec plaisir que ce refus d'opiner avoit été remarqué de tout le monde » ; puis il « prononça l'arrêt d'enregistrement, et mit le dernier comble à ma joie ».
Discours du régent et de M. le Duc pour demander l’éducation du roi
M. le Duc se leva alors et lut son discours pour demander l'éducation du roi, « qui a paru imprimé..., peu intelligiblement, parce que l'organe n'étoit pas favorable » ; le régent dit ensuite que la demande lui paraissait juste, ajoutant « que, présentement que M. le duc du Maine se trouvoit en son rang d'ancienneté de pairie, M. le maréchal de Villeroy, son ancien, ne pouvoit plus demeurer sous lui, ce qui étoit une nouvelle et très forte raison ».
Lourde faute d’attention de ces deux princes en parlant
Mais l'un et l'autre commirent une lourde faute : M. le Duc, après la révérence au roi, « oublia de s'asseoir et de se couvrir pour parler, suivant le droit et l'usage non interrompu des pairs de France : aussi nous ne nous levâmes pas un » ; et « dès qu'il eut fini, M. le duc d'Orléans se leva et commit la même faute », parlant « aussi debout et découvert ».
M. le Duc obtient sa demande
La demande « avoit porté au dernier comble l'étonnement de toute l'assemblée » : le maréchal de Villeroy « sans sourciller, fit toujours mauvaise mine, et les yeux du premier écuyer s'inondèrent souvent de larmes » ; Huxelles « se mit à l'abri des vastes bords de son chapeau enfoncé sur ses yeux » ; le premier président, « assommé de ce dernier coup de foudre, se démonta le visage à vis, et je crus un moment son menton tombé sur ses genoux ». Les gens du roi n'ayant pas entendu la proposition, on leur fit passer « de main en main » le papier de M. le Duc ; Blancmesnil n'y jeta que les yeux et parla ; et Saint-Simon donna sa voix « assez haut : Pour cette affaire-ci, monsieur, j'y opine de bon cœur à donner la surintendance de l'éducation du roi à M. le Duc. »
Enregistrement en plein lit de justice de tout
Le garde des sceaux ordonna au greffier en chef « d'apporter ses papiers et son petit bureau près du sien pour faire tout présentement et tout de suite, et en présence du roi, tous les enregistrements de tout ce qui venoit d'être lu et ordonné, et les signer. Cela se fit sans difficulté aucune, dans toutes les formes, sous les yeux du garde des sceaux, qui ne les levoit pas de dessus » — cinq ou six pièces, ce qui fut long. Saint-Simon en profita pour se dédommager sur le premier président : « je l'accablai à cent reprises, dans la séance, de mes regards assenés et forlongés avec persévérance. L'insulte, le mépris, le dédain, le triomphe lui furent lancés de mes yeux jusqu'en ses moelles... Je me baignois dans sa rage et je me délectois à le lui faire sentir. »
Le roi très indifférent pour le duc du Maine
« J'avois fort observé le roi lorsqu'il fut question de son éducation : je ne remarquai en lui aucune sorte d'altération, de changement, pas même de contrainte » ; pendant les enregistrements, « il se mit à rire avec ceux qui se trouvèrent à portée de lui, à s'amuser de tout, jusqu'à remarquer que le duc de Louvigny... avoit un habit de velours, à se moquer de la chaleur qu'il en avoit, et tout cela avec grâce. Cette indifférence pour M. du Maine frappa tout le monde » : « il eut toujours les yeux secs et sereins, et il ne prononça le nom du duc du Maine qu'une seule fois depuis..., qu'il demanda où il alloit d'un air très indifférent, sans en rien dire davantage » — le duc du Maine, du reste, ne voyant le roi « que les matins, quelque temps à son lit, et plus du tout de la journée, hors les fonctions d'apparat ».
Levée du lit de justice
Les enregistrements achevés, le roi descendit de son trône par son petit degré et traversa le parquet ; « les deux évêques-pairs, passant devant le trône, vinrent se mettre à notre tête et me serrèrent les mains et la tête, en passant devant moi, avec une vive conjouissance. Nous les suivîmes, reployant deux à deux le long de nos bancs, les anciens les premiers... La foule, le monde, le spectacle resserrèrent nos discours et notre joie. J'en étois navré. Je gagnai aussitôt mon carrosse..., et de la séance chez moi je ne mis pas un quart d'heure. »

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