TOME III · CHAPITRE XIX

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Summary

A hinge year for the author: Catinat's return; a promotion of general officers that passes him over — and his reception at the parlement, with the preliminary visits and 'traps avoided'; he quits the service, a step that durably estranges the king. 'Trifles that characterise': the candlestick, the Trianon suppers. The duc de Villeroy back from Italy: the day of Cremona — the town surprised by Eugene, marshal de Villeroy taken, the garrison retaking the place —, Montgon's adventure, Villeroy 'loudly protected' and treated as favourite notwithstanding; Revel knighted, Praslin lieutenant-general.

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Retour de Catinat
« Catinat arrivé d'Italie, où sa patience avoit essuyé de si cruels dégoûts, salua le roi à son dîner, un jour qu'il avoit pris médecine ; le roi lui fit un air assez gracieux, lui dit quelques mots, mais ce fut tout ; nul particulier ; le roi ne lui dit pas même qu'il l'entretiendroit, et le modeste maréchal ne montra pas seulement qu'il le désirât, et s'en retourna tranquillement à Paris. » Fin sans phrase de la disgrâce du vaincu d'Italie : ni audience, ni justification demandée ni offerte — le général sacrifié aux manèges de Tessé et de Vaudemont se retire avec la même philosophie qu'il avait montrée à l'armée.
Promotion d’officiers généraux
« La promotion d'officiers généraux dont j'ai parlé se fit enfin. Elle fut prodigieuse. Dix-sept lieutenants généraux, cinquante maréchaux de camp, quarante et un brigadiers d'infanterie, et trente-huit de cavalerie. » Déclarée le 29 janvier 1702, cette promotion sans précédent par le nombre prépare l'entrée en guerre — et va décider du destin personnel de Saint-Simon, comme il l'annonce : « avant que d'expliquer où elle me conduisit, il faut dire que je me fis recevoir ce même hiver au parlement. »
Ma réception au parlement
Saint-Simon se fit recevoir au parlement cet hiver-là. Le roi, « qui sur ses bâtards a toujours commencé de fait toutes les distinctions qu'il leur a données », avait pris l'habitude de différer la réception des pairs n'ayant pas vingt-cinq ans, « pour mettre peu à peu une différence d'âge entre ses enfants naturels et eux, par un usage qu'il pût après tourner en règle. Je le savois, et j'avois exprès différé ma réception plus d'une année au delà des vingt-cinq ans, sous prétexte de négligence. » Il fit ses visites : Harlay « m'accabla de respects » ; M. du Maine, « d'un air de joie mal contenue », le reconduisit jusqu'au jardin de Marly ; le cardinal de Noailles, qui ne venait plus au parlement faute d'y avoir place de cardinal, se laissa gagner par le trait de l'invitant : « Et moi, monsieur, qui vous y en connois une fort belle, je viens vous supplier de la venir prendre à ma réception. » Seul M. de Luxembourg « n'entendit pas parler de moi » — l'arrêt de préséance de 1696 n'était pas pardonné.
Visites qui la précèdent ; pièges que j’y évite
Dongois, faisant fonction de greffier en chef, « me tendit trois pièges. Il ne falloit pas s'attendre à moins de sa robe, mais je les sentis tous trois et tout d'abord » : paraître en habit tout noir sans dorure « pour le respect du parlement », porter le manteau plus court que celui des princes du sang, et aller remercier le premier président « avec mon habit du parlement ». « Je n'en fis pas semblant, mais je fis directement le contraire, et instruit de la sorte, j'en avertis ceux qui furent reçus dans la suite [...] et c'est par ces sortes de ruses, pour le dire en passant, que sont venues tant de choses à l'égard des ducs. » Il choisit pour rapporteur Dreux, « vrai et intègre magistrat », à qui il envoya selon l'usage un service de vaisselle d'argent — que Dreux, « tout enterré dans ses sacs » et ignorant l'usage, renvoya « comme une offense qui lui étoit faite ».
Je quitte le service
Le récit du grand tournant personnel : son beau régiment réformé après Ryswick par Barbezieux « qui n'eut égard à rien », Saint-Simon fut mis à la suite de Saint-Moris, sans troupes, passant trois ans aux eaux de Plombières. La promotion parut : « je parcourus avidement les brigadiers de cavalerie [...]. Je fus bien étonné quand j'en vis cinq à la queue mes cadets. Leur nom n'est jamais sorti de ma mémoire : d'Ourches, Vandeuil, Streff, le comte d'Ayen et Ruffé. » Piqué au vif, il consulta six juges — les maréchaux de Lorges et de Duras, le maréchal de Choiseul, Beauvilliers, le chancelier et La Rochefoucauld — qui tous, « comme s'ils les avoient concertées ensemble », lui dirent qu'un duc et pair ayant servi avec honneur ne pouvait « recommencer la guerre [...] comme un haut-le-pied dans les armées ». Après « près de trois mois dans ces angoisses intérieures », il écrivit au roi une lettre courte, sans plainte, alléguant sa santé, remise en main propre le mardi saint. Le chancelier lui apprit que le roi, la lisant, avait dit à Chamillart « avec émotion : Eh bien ! monsieur, voilà encore un homme qui nous quitte », et récité la lettre mot pour mot.
Bagatelles qui caractérisent
« Il faut épuiser ces misères » : pendant trois ans, le roi « n'oublia aucune bagatelle, faute d'occasions plus importantes, de me faire sentir combien il étoit fâché. Il ne me parla plus : ses regards ne tomboient sur moi que par hasard ; il ne dit pas un mot de ma lettre à M. le maréchal de Lorges. » Plus de Marly — « après quelques voyages, je cessai de lui donner la satisfaction du refus ». Saint-Simon s'excuse de conter ces « bagatelles » : « j'aurois honte de dire la bagatelle que je vais raconter si dans la circonstance elle ne servoit à le caractériser » — car c'est précisément dans ces riens que se lit l'art du roi de récompenser et de punir sans mot dire.
Bougeoir
Le bougeoir du coucher : chaque soir, le roi « jetoit un coup d'œil tout autour, et nommoit tout haut un de ceux qui y étoient », à qui le premier valet de chambre donnait le bougeoir allumé. « C'étoit une distinction et une faveur qui se comptoit, tant le roi avoit l'art de donner l'être à des riens » — réservée à ce qu'il y avait de plus distingué, rarement aux ambassadeurs hors le nonce. Le mardi de Pâques, reparaissant pour la première fois depuis sa lettre, Saint-Simon « s'étoit exprès peu avancé » : « je fus très surpris, ainsi que l'assistance, de m'entendre nommer, et dans la suite je l'eus presque aussi souvent que je l'avois eu jusque-là. [...] le roi fut assez piqué pour ne vouloir pas qu'on s'en aperçût. Ce fut aussi tout ce que j'eus de lui trois ans durant. »
Soupers de Trianon
Autre trait du même art : aux voyages de Trianon, le roi, lassé des visages choisis par les princesses, « faisoit une liste lui-même et fort courte des dames qu'il vouloit le soir ». Or Mme de Saint-Simon, avertie par la duchesse du Lude alors que le couple allait dîner à l'Étang chez Chamillart, « se trouva seule de son âge à beaucoup près à la table du roi », renommée à chaque souper. Saint-Simon en rit : à Marly les maris allaient de droit avec leurs femmes, à Trianon personne ne couchait — « le roi vouloit donc marquer mieux par cette déférence que l'exclusion portoit sur moi tout seul, et que Mme de Saint-Simon n'y avoit point de part ». Le roi fit d'ailleurs « la galanterie » au maréchal de Lorges de réserver à son fils « le plus beau de tous les régiments de cavalerie gris que la promotion mettoit en vente ».
Duc de Villeroy arrivé d’Italie
« Le duc de Villeroy arriva, le 6 février, envoyé par son père pour rendre compte au roi de bien des détails et de projets qui auroient emporté trop de temps par des dépêches. Bien lui prit de ce voyage, trois jours après il eut tout lieu de le sentir » — trois jours après, Mahoni apportait la nouvelle de Crémone et de la capture de son père : le hasard d'une mission épargnait au fils d'être pris avec le maréchal, et le plaçait à Versailles au moment où la famille en aurait le plus besoin.
Journée de Crémone
Le jeudi 9 février, Mahoni, « officier irlandois de beaucoup d'esprit et de valeur, arriva d'Italie avec la plus surprenante nouvelle dont on eût ouï parler en ces derniers siècles » : la journée de Crémone, le 1er février. Le prince Eugène, informé d'un ancien aqueduc aboutissant « dans la ville à une cave d'une maison occupée par un prêtre », gagna le prêtre, fit couler dans Crémone des soldats « déguisés en prêtres et en paysans », détacha cinq cents hommes d'élite par l'aqueduc et marcha en personne sur la porte murée qu'on lui ouvrit. « Tout concerté avec justesse fut exécuté avec précision. » Le premier à s'en apercevoir fut le cuisinier de Crenan, voyant à la pointe du jour « les rues pleines de soldats dont les habits lui étoient inconnus ». Le salut vint de d'Entragues, colonel du régiment des vaisseaux, qui passait justement sa revue au petit jour : apercevant des troupes se former au bout de la rue, « il les charge, les renverse, [...] engage un combat si opiniâtre, qu'il donne le temps à toute la ville de se réveiller » — il ne survécut pas « à une si glorieuse journée ». Après une journée de combats de rue, Eugène, « outré [...], hurloit et s'arrachoit les cheveux », et se retira à la nuit. La moitié de nos troupes périt, les Impériaux davantage : ils « manquèrent un coup qui finissoit en bref en leur faveur la guerre d'Italie ».
Situation de Crémone et qui y commandoit
Crémone était le centre de nos quartiers d'hiver, avec un gouverneur espagnol et une forte garnison : Crenan, lieutenant général, y commandait ; Praslin la cavalerie, Fimarcon les dragons ; Revel, premier lieutenant général de l'armée, venait d'y arriver et commandait par ancienneté. Le maréchal de Villeroy lui avait ordonné d'envoyer un gros détachement à Parme, que le duc « fut soupçonné depuis de l'avoir demandé de concert avec le prince Eugène, pour dégarnir Crémone » ; Revel, « en homme sage, se contenta de faire et de tenir le détachement prêt sans le faire partir », et en fut approuvé du maréchal, arrivé le 31 janvier au soir — la veille même de la surprise —, qui parut « fort rêveur » au souper et joua l'hombre « non sans distractions ».
Maréchal de Villeroy pris
À la pointe du jour, le maréchal de Villeroy, déjà habillé, entend du bruit, monte à cheval pour gagner la grande place, suivi d'un seul aide de camp et d'un page : « au détour de la rue, il tombe dans un corps de garde qui l'environne et l'arrête. » Il « se jette à l'oreille de l'officier, se nomme, lui promet dix mille pistoles et un régiment, s'il veut le lâcher » ; l'officier, inflexible, « lui répond qu'il n'a pas servi l'empereur jusqu'alors pour le trahir », et le conduit au prince Eugène. Voyant amener Crenan « prisonnier et blessé à mort, il s'écria qu'il voudroit être en sa place ». Eugène le fit suivre « fort indécemment [...], désarmé et mal monté », l'envoya à Ustiano, puis, sur les ordres de l'empereur, à Innsbruck et à Graz en Styrie. Crenan mourut dans le carrosse du maréchal en allant le rejoindre. Pendant ce temps Revel ralliait les troupes aux remparts, et Praslin, à la tête des bataillons irlandais qui « firent des prodiges », eut l'idée décisive : rompre le pont du Pô — exécuté « en présence même du prince Thomas de Vaudemont », dont le secours devint inutile.
Aventure de Montgon
Montgon, maréchal de camp, « essuya là une aventure qui ne rétablit pas sa réputation. Il sortit à pied au premier grand bruit, et il rentra incontinent chez lui », prétendit avoir été foulé aux pieds des chevaux ennemis, « se dit fort blessé et se mit au lit, d'où il envoya se rendre prisonnier au plus voisin corps de garde [...]. Il passa ainsi cette terrible journée dans le repos entre deux draps. » Crémone reprise, sa sauvegarde ennemie devint embarrassante : « le fâcheux fut qu'il ne se trouva sur Montgon aucune blessure. » Le prince Eugène le réclama comme prisonnier — « et lui ne demandoit pas mieux » —, puis, « qui ne vouloit point de prisonniers incertains, le renvoya libre ». L'aventure « l'eût perdu auprès du roi sans Mme de Maintenon, protectrice déclarée de tout temps de sa femme », et de la vieille Heudicourt sa belle-mère.
Villeroy hautement protégé du roi et traité en favori
« Le maréchal de Villeroy fut traité comme le sont les malheureux qui ont donné de l'envie. Le roi prit hautement son parti et publiquement », témoignant à Mme d'Armagnac, en dînant, « combien il étoit sensible au malheur de son frère », avec de l'aigreur contre ses détracteurs. Saint-Simon, pour une fois équitable envers Villeroy : « ce n'étoit pas à lui, qui arrivoit à Crémone la veille de la surprise, à savoir cet aqueduc et cette porte murée » — Crenan et le gouverneur espagnol en devaient répondre. Il trouva ses amis Villeroy « dans la plus morne douleur » ; la maréchale, qui « n'avoit point été la dupe de l'éclat de l'envoi de son mari en Italie », fut accablée ; la duchesse de Villeroy ne revint plus aux bals de Marly — « dont Mlle d'Armagnac ne perdit aucun, quoique son père et ses oncles prissent feu pour le maréchal ».
Revel chevalier de l’ordre
Le soir, à l'entrée du bal, « M. le prince de Conti nous dit que le roi donnoit l'ordre à Revel, et faisoit Praslin lieutenant général. La joie que j'en eus me fit le lui demander encore pour en être plus sûr. » Revel, qui avait commandé en chef après la capture du maréchal, rallié les troupes et su croire enfin à la retraite des ennemis, « eut encore le gouvernement de Condé ». Les autres officiers principaux « furent avancés à proportion de leurs grades, et beaucoup eurent des pensions » ; le marquis de Créqui, quoiqu'il n'eût pas été à Crémone, eut la direction de l'infanterie — « c'étoit la dépouille de Crenan ».
Praslin lieutenant général
Praslin, l'ami de Saint-Simon, fut le héros récompensé de la journée : Mahoni « s'étendit sur les merveilles de Praslin, et sur sa présence d'esprit d'avoir fait rompre le pont » — l'idée qui sauva Crémone, que Revel avoua n'avoir pas eue. Saint-Simon, qui ne connaissait alors point Chamillart, « ne put s'empêcher de lui dire que cet important service méritoit une grande récompense » : ce fut la lieutenance générale. Quant à Mahoni, le roi, sorti d'une heure d'entretien avec lui, « dit qu'il n'avoit jamais ouï personne rendre un si bon compte de tout, ni avec tant de netteté d'esprit et de justesse, même si agréablement. Il ajouta avec complaisance qu'il lui donnoit mille francs de pension et un brevet de colonel. »

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