TOME I · CHAPITRE V
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Résumé
Suite du portrait paternel, cette fois par la gloire : le pas de Suse (1629), les trahisons et l'étrange mort de Chavigny, la retraite à Blaye jusqu'à la mort de Richelieu. Au lit de mort « sublime » de Louis XIII, le roi fait le père grand écuyer de France — charge dont une « scélératesse » le prive aussitôt au profit du comte d'Harcourt ; en contrepoint, la fortune de Beringhen, premier écuyer. Suivent les deux mariages du père, sa fidélité pendant la Fronde opposée à la perfidie d'Harcourt, son refus héroïque des avances de la cabale, l'explication du marquis de Saint-Mégrin, l'origine du bonnet des armes des Brissac, La Trémoille et Luxembourg, son duel contre Vardes, son éclat contre un passage des Mémoires de La Rochefoucauld, et sa gratitude jusqu'à la mort pour Louis XIII.
Les entrées
- Gloire de Louis XIII au fameux pas de Suse
- Le pas de Suse (9 mars 1629), rendu à son vrai vainqueur : devant les fameuses « barricades » de Charles-Emmanuel, Richelieu emporte l'avis de tous les généraux à la retraite ; le roi « ne la put goûter », s'opiniâtre, tourne le pays des journées entières — le cardinal faisant en sorte qu'on le laissât seul le soir pour le dégoûter, et le père de Saint-Simon l'amusant en lui faisant entendre chanter Nyert. Un passage trouvé « à l'aide d'un paysan et encore plus de lui-même », le roi fait seul la disposition, mène ses troupes aux retranchements « l'épée à la main et poussé par les épaules pour escalader ». Puis la scène que les histoires n'ont pas retenue et que le père vit « de ses deux yeux » : le duc de Savoie éperdu met pied à terre, « lui embrassa la botte et lui demanda grâce » — le roi, sans descendre de cheval, accorde « en considération de son fils et plus encore de sa sœur ». Charles-Emmanuel, de honte, s'enferma dans son palais et « mourut enfin de honte et de douleur » treize mois après ; et Nyert, au retour, passa du service de Mortemart à celui du roi, qui le fit premier valet de chambre.
- Chavigny ; ses trahisons ; son étrange mort
- Portrait et fin de l'ennemi : Chavigny, secrétaire d'État qui fit « d'étranges personnages » auprès du roi, de Richelieu, des deux reines, de Gaston — dont il était l'« espion domestique » —, « ne fut fidèle à pas un des partis qu'autant que son intérêt l'y engagea ». Ramassé par M. le Prince après sa chute, il le trompa encore et fut découvert. Le prince, outré, vint chez lui escorté de « l'élite de cette florissante jeunesse de la cour », força la porte du faux malade, lui reprocha ses trahisons « par les termes et les injures les plus outrageants ». Chavigny, « perdu de tous côtés, ruiné, hors d'état de se venger », prit la fièvre le jour même « et l'emporta trois jours après » — mort de rage, littéralement.
- Retraite à Blaye de mon père et sa cause jusqu’à la mort du cardinal de Richelieu, et cependant employé et toujours dans la faveur
- Comment le favori quitta la cour : Chavigny, qui avait la guerre dans son département, pourvut « fort mal » les places de Picardie ; l'oncle du père, commandant La Capelle, demandait en vain munitions et vivres — le père le dit à Chavigny, à Richelieu, au roi, sans rien obtenir. La place tomba comme les autres, et le roi voulut châtier les gouverneurs, Chavigny l'y poussant après avoir donné à Richelieu « de l'ombrage » de cette faveur. Le père éclata, trouva « pour la première fois de sa vie le roi différent pour lui », demanda Blaye et « fut pris au mot » (début 1637). Mais l'exil fut doré : le roi lui écrivit sans cesse dans un langage chiffré « composé pour se parler devant le monde » — lettres conservées, « avec un grand regret d'en ignorer le contenu » —, lui fit commander la cavalerie au siège de Fontarabie (1638), l'envoya en Catalogne (1639) rendre compte « en leur langage » ; rappelé par courrier du roi à l'extrémité de Richelieu, il retrouva la cour « mieux que jamais » — pour voir mourir son maître.
- Mort sublime de Louis XIII qui fait mon père grand écuyer de France
- La mort de Louis XIII, « sublime » : courage, solide piété, « mépris du monde et de toutes ses grandeurs dont il était au comble », présence d'esprit qui étonna tous les témoins. Il fit lire ses dispositions d'État devant princes du sang, grands, officiers de la couronne et députés du parlement mandés dans sa chambre, dicta à Chavigny un long écrit de ses volontés particulières où il remplit tout ce qui vaquait : la charge de grand écuyer, vide depuis la mort funeste de Cinq-Mars, y fut donnée au père. Occupé de la vue de Saint-Denis que ses fenêtres découvraient de son lit, le roi régla « jusqu'au chemin de son convoi » et jusqu'à l'attelage de son chariot, « avec une paix et un détachement incomparables ». Le père, éperdu, ne put répondre qu'en inondant de larmes les mains du roi ; aux obsèques, jetant l'épée royale dans le caveau, « il fut au moment de s'y jeter lui-même ».
- Prophétie de Louis XIII mourant
- La prophétie du mourant, attestée par l'historien Priolo — ce noble vénitien attaché à M. de Longueville, dont l'histoire latine de la minorité respire « la probité et l'amour de la vérité » : la veille de sa mort, Louis XIII, regardant M. le Prince : « Votre fils vient de remporter une insigne victoire » — parlant, « comme les prophètes », de ce qui allait arriver comme déjà passé : Rocroi fut gagné cinq jours après sa mort. Priolo y voit un présage, non un signe d'égarement, et conclut : « nul mortel, ni des anciens ni des modernes, ne reçut la mort si intrépidement ».
- Scélératesse qui prive mon père de la charge de grand écuyer et qui la donne au comte d’Harcourt
- La scélératesse posthume de Chavigny : dans les provisions de grand écuyer dictées par le roi mourant — qui signa sans lire —, il laissa le nom en blanc, puis alla offrir à la reine la disposition de cette charge de la couronne, « afin que celui à qui elle la donnerait lui en eût l'obligation entière ». Il savait que « l'aversion que la reine avait pour le roi s'étendait à tout ce qu'il aimait » : la comtesse d'Harcourt étant dans son intimité, le comte d'Harcourt fut grand écuyer. Le père, à qui la reine était « trop respectable et Chavigny trop vil », appela Harcourt en duel ; la reine leur envoya à chacun un exempt des gardes, qui les suivirent « tant qu'ils furent à portée l'un de l'autre ». Désespérant de tirer raison l'épée à la main, le père s'en alla à Blaye et mit en vente sa dernière charge, celle de premier écuyer.
- Fortune de Beringhen, premier écuyer
- La fortune des Beringhen, contée depuis Henri IV : le roi, dînant chez un gentilhomme normand inconnu, admire une chambre d'armes « si propres » — c'était l'ouvrage d'un valet hollandais, le premier Beringhen, que le gentilhomme offrit au roi ; il en eut à la fin la charge de premier valet de chambre, passée à son fils. Celui-ci, « homme d'esprit et d'intrigue », compromis dans l'affaire du Val-de-Grâce — la reine fouillée « jusque dans son sein » par le chancelier Séguier —, se sauva à Bruxelles. La reine régente rappela « ses martyrs » : Beringhen, « de premier valet de chambre fugitif, osa lever les yeux sur la charge de premier écuyer, et il l'osa avec succès » — la reine l'obtint du père pour quatre cent mille livres et vingt mille livres de pension du roi, « dont il n'a de sa vie touché que la première année ».
- Premier mariage de mon père
- Le premier mariage (septembre 1644, à la Versine chez l'oncle) : pressé par son frère aîné, le père choisit entre les deux filles de M. de Portes — « une Lia et une Rachel » : l'aînée « laide, méchante, glorieuse, artificieuse », la cadette « belle et agréable au possible » avec une douceur qui rehaussait sa vertu. Il prit la cadette ; l'aînée « ne leur pardonna jamais ». Les deux sœurs étaient cousines germaines de Mme la Princesse : le mariage resserra les liens avec les Condé. Il n'en eut qu'une fille, « parfaitement belle et sage », mariée au duc de Brissac — celle dont le testament fera du petit frère le légataire universel.
- Sa fidélité
- Blaye pendant la Fronde, ou la fidélité prouvée : M. le Prince armé, comptant sur l'amitié, l'alliance et le dépit du père contre la reine pour disposer de Blaye et « partager le royaume à la rivière de Loire ». Prières, messages, lettres : rien. L'Espagne offre alors « la grandesse et beaucoup d'établissements » — rejetés ; au second émissaire muni de lettres de créance, le père assemble état-major, officiers et amis, montre les lettres « qu'il n'avait point voulu décacheter », et déclare que sans le respect dû à une tête couronnée « il le ferait jeter en ce moment même dans la Gironde avec un boulet aux pieds ». Il fond des canons, met cinq cents gentilshommes dans Blaye, habille et paye la garnison, tient dix-huit mois « comme bloqué » sans rien prendre sur le pays — d'où des dettes « dont je me sens encore », note le fils, tandis que celles des rebelles furent payées par le roi. Et toutes les marées, ses amis de Bordeaux l'informaient du plus secret, qu'il renvoyait à la cour.
- Contraste étrange de fidélité et de perfidie de mon père et du comte d’Harcourt
- Le contraste, cruellement instructif : tandis que le fidèle s'endette pour le roi, le comte d'Harcourt — « si grandement payé d'avance » de la charge de grand écuyer volée au père — commande l'armée royale aux portes de la Guyenne… et « ne songea qu'à profiter de l'embarras de la cour » : il se dérobe de l'armée, perce le royaume nuit et jour et arrive aux portes de Brisach pour se rendre maître de l'Alsace et la joindre à la Lorraine. L'entreprise manque ; et pour prix de « vouloir bien rentrer dans l'obéissance », il tire de ce crime le gouvernement d'Anjou « mis pour lui sur le pied des grands gouvernements » — charge et gouvernement passés à sa postérité. La perfidie récompensée en regard de la fidélité ruinée.
- Refus héroïque de mon père
- Le refus héroïque : la reine et Mazarin, « charmés » des services de Blaye — ou voulant s'en assurer —, dépêchent Saint-Mégrin porteur du bâton de maréchal de France « à son choix », ou du rang de prince étranger sous prétexte de la maison de Vermandois « du sang de Charlemagne ». Trois jours entiers de dispute : « Je compte bien que le péril passé je n'aurai rien, répond le père, et que bien des gens se moqueront de moi ; mais il ne sera pas dit qu'un rang de prince étranger ni un bâton de maréchal de France terniront ma gloire… Si j'accepte, on ne doutera jamais qu'on ne m'ait retenu dans mon devoir par une grâce. » Il répondit sèchement à la reine — en l'assurant qu'il ne manquerait jamais « au fils ou à la veuve de son maître » — et « avec hauteur » à Mazarin, « cet Italien pas fait pour admirer une action si grande ». La prédiction s'accomplit : le péril passé, on n'y songea plus ; lui non plus ne le rappela jamais.
- Quel étoit le marquis de Saint-Mégrin
- L'envoyé mérite sa notice : Saint-Mégrin, du nom d'Esthuert joint à celui de Caussade, « fort homme d'honneur quoique très bien avec la reine mère », eut les chevau-légers de la garde, cédés à son fils — jeune favori de mérite qui commanda une armée en Catalogne et fut tué au combat de la porte Saint-Antoine : la reine et le cardinal le firent enterrer « dans l'abbaye de Saint-Denis ». Sa veuve fut depuis duchesse de Chaulnes ; sa sœur, remariée à La Vauguyon. Le père Saint-Mégrin, gendre du maréchal de Roquelaure et grand sénéchal de Guyenne, chevalier de l'ordre en 1661, mourut en 1675 à quatre-vingt-trois ans.
- Origine du bonnet que MM. de Brissac et depuis MM. de La Trémoille et de Luxembourg ont à leurs armes
- L'origine du fameux « bonnet » des armes de Brissac : la fille du père, jeune duchesse de Brissac s'ennuyant au château avec la maréchale de La Meilleraye — « extrêmement glorieuse et folle surtout de sa maison », qui saluait les portraits des ancêtres et leur faisait faire des révérences —, s'avisa de lui désigner « une bonne tête » de la galerie : « il a l'air de ces anciens princes d'Italie, et je pense que si vous cherchiez bien, il se trouverait qu'il l'a été. » La maréchale, ravie (« que vous avez d'esprit et de goût, ma nièce ! »), déclara le bonhomme prince d'Italie, fit venir « furtivement » un peintre d'Angers et fit mettre le bonnet des princes d'Allemagne aux armes des carrosses. M. et Mme de Brissac « en rirent de tout leur cœur » — mais le bonnet est demeuré, appelé longtemps entre eux « le bonnet de ma tante », et MM. de La Trémoille et de Luxembourg l'ont imité depuis « avec autant de raison les uns que les autres ». Le mariage, lui, « ne fut jamais uni » — « le goût de M. de Brissac était trop italien » — et se dénoua par une séparation dont M. le Prince garda les pièces compromettantes.
- Deuxième mariage de mon père
- Le second mariage (octobre 1670) : veuf, sans garçon, le vieux duc chercha « une personne dont la beauté lui plût, dont la vertu le pût rassurer, et dont l'âge fût le moins disproportionné possible » — et trouva tout dans Charlotte de L'Aubépine, élevée chez la duchesse d'Angoulême. Son père, le marquis d'Hauterive, lieutenant général au service des Provinces-Unies et gouverneur de Breda, avait dû fuir en Hollande sur le meilleur cheval de son écurie, averti par Charost au moment où Richelieu faisait arrêter son frère le garde des sceaux de Châteauneuf — chute qui lui coûta l'ordre et le bâton promis. La nouvelle duchesse fut « une femme toute pour lui » ; quand Mme de Montespan lui obtint sans qu'elle en sût rien une place de dame du palais, le mari répondit sur-le-champ « qu'à son âge il n'avait pas pris une femme pour la cour, mais pour lui ». Elle en eut « grand regret, mais il n'y parut jamais ».
- Combat de mon père contre le marquis de Vardes
- Le combat contre Vardes, duel déguisé en rencontre : une querelle de bénéfice à dévolu envenimée, les paroles rendues par M. le Prince, et le rendez-vous concerté — les carrosses se coupent à la porte Saint-Honoré, les « maîtres » prennent la querelle des cochers, pied à terre, l'épée à la main, chacun avec un second. Le matin même, le père avait promené sa journée d'alibis jusqu'au Palais-Royal. « Le bonheur en voulut à mon père » : Vardes tombe, désarmé, refuse de demander la vie, « se confesse vaincu » ; le vainqueur le relève, sépare les seconds et le ramène chez lui dans son propre carrosse. Mme de Châtillon, à sa fenêtre, « vit froidement tout le combat ». Vardes fit dix ou douze jours de Bastille et ne revit le père « qu'à la mort », en 1688, où ils se raccommodèrent parfaitement.
- Étrange éclat de mon père sur un endroit des Mémoires de M. de La Rochefoucauld
- L'éclat contre les Mémoires de La Rochefoucauld : le père y lit qu'il aurait promis Blaye à M. le Prince et manqué de parole. « Il sentit si vivement l'atrocité de la calomnie qu'il se jeta sur une plume et mit à la marge : L'auteur en a menti » — puis courut chez le libraire, se fit montrer tous les exemplaires « et mit à tous la même note marginale ». Derrière le narré, la vengeance de Mme de Longueville, piquée à l'excès de n'avoir jamais pu obtenir même une entrevue du gouverneur de Blaye. Grand bruit ; le père voulait une satisfaction publique ; la cour s'entremit, la faveur naissante du fils La Rochefoucauld aidant, et l'on s'en tint à celle qu'il s'était donnée lui-même. « Jamais MM. de La Rochefoucauld ne l'ont pardonné à mon père : tant il est vrai qu'on oublie moins encore les injures qu'on fait que celles même qu'on reçoit. »
- Gratitude de mon père jusqu’à sa mort pour Louis XIII
- Le dernier demi-siècle d'une vie : « sans aucune faveur, mais avec une considération que le roi se tenait comme obligé de lui devoir » — ami de Colbert, « la vertu était encore comptée » ; bonne chère et bonne compagnie tous les jours chez lui ; et dans son gouvernement une autorité « unique » : le roi lui envoyait la liste des demandeurs aux places vacantes, il y choisissait ou imposait un nom absent, faisait ôter qui lui déplaisait — « il était juste, disait le roi, qu'il y disposât de tout absolument ». Et la fidélité au maître mort : « jamais il ne se consola de la mort de Louis XIII, jamais il n'en parla que les larmes aux yeux, jamais il ne le nomma que le roi son maître » ; tous les 14 mai il allait à Saint-Denis à son service — « indigné d'être tout seul » — et, avant de présenter son fils au roi, c'est à Saint-Denis qu'il le mena d'abord.
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