TOME VIII · CHAPITRE XVI

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Résumé

Le dépôt des papiers d'État ; destination des généraux pareille à la précédente ; Villars « se perd auprès du roi et se relève incontinent » ; la « rare aventure » des deux lettres contradictoires de Montesquiou. Douai assiégé, Albergotti dedans ; Berwick envoyé examiner l'armée de Flandre — « récompense d'avance » : fait duc et pair, avec la « clause étrange » de ses lettres, le « nom étrange » imposé à son duché et l'usage d'Angleterre expliqué ; reçu à son retour du Dauphiné, avec l'« étrange absence d'esprit » de Caumartin au repas ; la chapelle de Versailles.

Les entrées

Dépôt des papiers d’État
Jusque fort avant dans le règne, nul soin de rassembler les papiers d'État : dépêches et instructions restaient aux mains des particuliers, de leurs héritiers « et souvent de leurs valets…, et quelquefois jusqu'aux beurrières ». Louvois, le premier, sentit le danger et rangea le tout par année dans un dépôt aux Invalides. Croissy l'imita pour les affaires étrangères ; Torcy, son fils, proposa au roi en mars de cette année un dépôt public, installé dans un pavillon des Petits-Pères, près la place des Victoires, « où les ministres et les ambassadeurs trouvent tant de quoi s'instruire » ; Pontchartrain fit de même pour la marine. « Cet établissement n'est pas un des moindres ni des moins importants qui aient été faits du règne de Louis XIV. »
Destination des généraux d’armée pareille à la dernière
Le roi destina « les mêmes généraux aux mêmes armées » : le duc de Noailles partit de bonne heure pour le Roussillon ; le duc d'Harcourt, qui avait pris les eaux de Bourbonne et y devait retourner en mai, aurait l'armée du Rhin, Besons allant conférer avec lui au Pallier et commander en l'attendant pour demeurer ensuite sous lui ; Villars fut choisi pour la Flandre, où le maréchal de Montesquiou avait commandé tout l'hiver et devait le seconder pendant la campagne.
Villars se perd auprès du roi et se relève incontinent
Villars, « monté au plus prodigieux comble de faveurs », hasarde pour la première fois des vérités : il porte « dans toute leur crudité » à Mme de Maintenon et au roi même l'état des places, des magasins et des troupes, « papier sur table ». À la levée de ce fatal rideau, on eut « plus court de se fâcher que de répondre » : lui qui n'avait fait fortune qu'à force de mensonges hardis, on se mit « à le trouver ridicule, fou, impudent, menteur, insupportable ». Effrayé, il reprit brusquement « le langage dont il s'étoit si bien trouvé » : flatterie, artifice, mensonge. « La grossièreté de la variation sautoit aux yeux, mais l'embarras de choisir un autre général sautoit à la gorge, et l'heureux Villars se débourba » — se donnant même pour un Romain sacrifiant les eaux à la patrie.
Rare aventure de deux lettres contradictoires de Montesquiou, qui brouille Villars avec lui
Rare aventure : Montesquiou, qui n'avait pas déguisé à Villars les désordres de la Flandre, « écrivit au roi des merveilles du bon état de toutes choses ». Le roi, ravi, envoya cette dépêche à Villars — que le courrier atteignit en chemin deux heures après une longue lettre du même Montesquiou « remplie d'amertume et de détails les plus inquiétants ». Villars renvoya sur-le-champ les deux lettres contradictoires, « de même date et du même homme », priant le roi et Voysin « de juger à laquelle des deux ils devoient ajouter le plus de foi » — ravi de présenter, aux dépens d'un autre, les vérités qui avaient failli le perdre. « L'éclat en fut épouvantable » ; les deux maréchaux ne s'en parlèrent point.
Douai assiégé ; Albergotti dedans
Le prince Eugène et Marlborough, qui ne voulaient point de paix — l'un par vengeance et pour son grand nom, l'autre « pour gagner des trésors » —, résolurent de profiter du délabrement de nos troupes et de nos places. Albergotti, lieutenant général, et Dreux, maréchal de camp, eurent à peine le temps d'entrer dans Douai « qu'ils furent investis et la tranchée ouverte du 4 au 5 mai ». Pomereu, gouverneur, « compta pour moins le dégoût de se voir commandé dans sa place, que la démarche d'en sortir au moment d'un siége », et fut d'un grand secours. Garnison nombreuse et choisie, munitions abondantes : « tout s'y prépara à une belle défense ».
Berwick envoyé examiner ce qui se passoit à l’armée de Flandre
Villars avait perdu en arrivant « une belle occasion » de battre les ennemis, averti à temps par plusieurs officiers généraux et par Montesquiou « sans les avoir voulu croire » ; l'armée cria beaucoup, et lui « paya d'effronterie », ne parlant que de « manger l'armée ennemie avec ses rodomontades usées ». Dans cette crise, aggravée par la division des maréchaux, le roi envoya Berwick en Flandre « comme modérateur des conseils et un peu comme dictateur de l'armée », sans autre commandement que son ancienneté de maréchal, avec ordre de revenir rendre compte, la bataille livrée ou jugée impossible, pour passer ensuite à la tête de l'armée de Dauphiné.
Récompense d’avance
« Ce n'étoit plus guère la coutume de rien faire sans une récompense qui devançât l'entreprise et qui mît en sûreté le succès personnel de celui qui en étoit chargé. Usage nouveau, pernicieux à l'État et au roi », qui avait ainsi « de rien formé plusieurs géants de grandeur, et des pygmées d'action ». Et Saint-Simon de dater l'époque d'un mot : « Nous étions en l'âge d'or des bâtards. » Berwick, se sentant cru nécessaire, saisit le moment, « fit entendre qu'il ne pouvoit partir mécontent, et se fit faire duc et pair ».
Fortune rapide de Berwick, qui est fait duc et pair
Fortune fulgurante de Berwick : arrivé en France à dix-huit ans en 1688 avec Jacques II, lieutenant général à vingt-deux ans « sans avoir passé auparavant par aucun grade », général en chef en Espagne à trente-trois, grand d'Espagne et Toison d'or à trente-quatre par sa victoire d'Almanza, maréchal de France seul en 1706 avant trente-six ans, duc d'Angleterre avec rang en France. « C'étoit bien et rapidement pousser la fortune sous un roi qui regardoit les gens de cet âge comme des enfants, mais qui, pour les bâtards, ne leur trouvoit non plus d'âge qu'aux dieux. » Un premier flux de « chicheté » du roi avait différé d'un an la pairie qu'il emporta cette fois.
Clause étrange de ses lettres, et sa cause
Clause étrange de ses lettres de duc et pair : « l'exclusion formelle de son fils aîné », tous ceux du second lit appelés. La cause : Berwick « étoit sur l'Angleterre comme les juifs qui attendent toujours le Messie », espérant une restauration des Stuarts et son rétablissement ; il entretenait, du gré des deux rois, un commerce secret avec Marlborough, frère de sa mère, « dont tous trois furent les dupes ». Son projet : « trois fils héréditairement élevés aux trois premières dignités des trois premiers royaumes de l'Europe ». Mais l'Angleterre lui manqua toujours, et l'aîné fut rejeté sur la grandesse et marié en Espagne. « Le scandale fut grand…, mais le temps des monstres étoit arrivé. »
Nom étrange imposé à son duché, et pourquoi
Berwick acheta Warties, « médiocre terre sous Clermont en Beauvoisis, qu'il fit ériger sous le barbare et le honteux nom de Fitz-James : autre faiblesse qu'on eut encore pour lui ». Le roi même, qui avait passé la chose, « fut choqué du nom », et en demanda la raison au duc de Berwick en présence de Saint-Simon ; l'intéressé « la lui expliqua sans aucun embarras » : il s'agissait de l'usage anglais des noms de légitimation, que le mémorialiste détaille aussitôt.
Usage d’Angleterre
Usage d'Angleterre : les rois, en légitimant leurs enfants, « leur donnent un nom et des armes qui passent au parlement d'Angleterre et à leur postérité » — armes d'Angleterre à brisures, nom variable. Ainsi le duc de Richemont, bâtard de Charles II, eut Lenox ; Cleveland et Grafton, Fitz-Roi, « qui veut dire fils de roi » ; Saint-Albans, Beauclerc ; et Berwick, de Jacques II, Fitz-James, « qui signifie fils de Jacques », en sorte que son duché-pairie de France est « le duché de fils de Jacques en françois ». « On ne sauroit s'empêcher de rire du ridicule de ce nom s'il se portoit en françois » ; le parlement « n'osa ou ne daigna souffler » et enregistra tout.
Berwick en Dauphiné ; reçu duc et pair à son retour
En Flandre, Berwick trouva l'armée ennemie si retranchée qu'il se rendit au sentiment commun « qu'il n'étoit plus temps de songer à l'attaquer », et recueillit des avis uniformes : Villars avait « manqué la plus belle occasion du monde ». Son rapport, après moins de trois semaines, « consterna fort le roi » ; les lettres de l'armée révoltèrent tout le monde « contre ce matamore en paroles ». Reparti pour le Dauphiné après vingt-quatre heures, il fut reçu duc et pair au parlement le 11 décembre : « la singularité d'y avoir eu en notre tête bâtards et bâtardeaux, et à notre queue à tous un bâtard d'Angleterre » — matière à réflexions sur le maintien des lois anglaises « et l'interversion de tous les nôtres ad nutum ».
Étrange absence d’esprit de Caumartin au repas de cette réception
Au festin donné par le duc de Tresmes après la réception, Caumartin, conseiller d'État « beau parleur et avec de l'esprit, un air de fatuité imposante », s'engagea « par je ne sais quelle étrange absence d'esprit » dans le récit d'un procès bizarre de bâtard, déployant « avec emphase et avec approbation » la sévérité des lois sur cette sorte de naissance — trois bons quarts d'heure devant Berwick. « Personne n'osa boire de peur d'un éclat de rire involontaire ; on en mouroit. » Berwick « comprit bien qu'il avoit totalement oublié qui il étoit, et ne s'en offensa jamais » ; le pauvre Tresmes suait à grosses gouttes, et Saint-Simon se divertit extrêmement de « ce contraste du matin et du festin même de ce triomphe des bâtards ».
Chapelle de Versailles bénite par le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, qui l’emporte sur la prétendue exemption
La nouvelle chapelle de Versailles achevée, grande dispute à qui la consacrerait : le cardinal de Janson, grand aumônier, prétendait la chapelle « exempte de la juridiction de l'ordinaire » ; le cardinal de Noailles, archevêque diocésain, s'en tenait au droit commun et réclamait « la justice et la piété du roi, et son amour de l'ordre et des règles ». Il l'emporta, « parce qu'il étoit encore bien avec lui et Mme de Maintenon », et fit la cérémonie le jeudi 5 juin devant le duc de Bourgogne. La dispute entre les deux cardinaux « se passa avec politesse et modestie » ; mais la chapelle s'est maintenue depuis dans toute sa prétention, et nul archevêque de Paris n'y a plus officié « à cause de la difficulté de sa croix ».
Mort de la duchesse de La Vallière, carmélite, etc., dont la princesse de Conti drape
Mort de Mme de La Vallière aux Carmélites, où elle avait fait profession en 1675 sous le nom de sœur Marie de la Miséricorde. Saint-Simon rappelle « sa fortune, et la honte ; la modestie, la bonté », ses deux fuites de la cour, le pardon demandé à la reine « prosternée à ses pieds devant toute la cour », et une pénitence « fort au-dessus des austérités de sa règle » — jusqu'à s'abstenir de boire une année entière. Le roi n'alla point chez Mme la princesse de Conti : « elle étoit morte pour lui du jour de son entrée aux Carmélites ». La princesse drapa, « contre tout usage, pour une simple religieuse » : insulte « que le simple adultère fit au double », dont les enfants de Mme de Montespan, qui n'avaient osé porter le moindre deuil de leur mère, « furent cruellement piqués ».
Mort de Sablé
Mort de Sablé, fils de Servien, surintendant des finances « qui avoit amassé tant de trésors » et tant dépensé à embellir Meudon, dont il enterra le village pour faire « cette admirable terrasse ». Sablé et son frère l'abbé Servien, « si connus tous deux par leurs étranges débauches avec beaucoup d'esprit », finirent mal : Sablé vendit Meudon à Louvois, mangea tout, « vécut obscur, et ne fut connu que par des aventures de débauche ». Moralité du mémorialiste : « Ainsi périssoient promptement les races des ministres, avant qu'ils eussent trouvé l'art d'établir leurs enfants aux dépens des seigneurs dans les premières charges de la cour. »
Mort et caractère du maréchal de Joyeuse
Mort du maréchal de Joyeuse à plus de quatre-vingts ans, sans enfants. « Il ressembloit tout à fait à un roi des Huns » : de l'esprit, de la noblesse, de la hauteur, une grande valeur ; excellent officier général de cavalerie, « très-bon à mener une aile, mais pour une armée…, la tête lui en tournoit et aux autres aussi, par son embarras et sa brutalité qui le rendoit inabordable ». C'était « une manière de sacre et de brigand, qui pilloit tant qu'il pouvoit pour le manger avec magnificence ». Son aîné ruiné, le comte de Grandpré, excellent lieutenant général, « traînoit d'ordinaire son cordon bleu à pied, faute de voiture ».
Villars gouverneur de Metz
Le gouvernement de Metz et du pays Messin, que le maréchal de Joyeuse tenait depuis la mort du duc de La Ferté, « fut donné deux jours après au maréchal de Villars, en lui conservant les quinze mille livres d'appointements, comme ayant perdu le gouvernement de Fribourg » : nouvelle preuve que, malgré la secousse essuyée auprès du roi, la faveur de l'heureux maréchal ne cessait de s'arrondir en gouvernements et en argent.
Mort de Renti et de sa sœur la maréchale de Choiseul
Le marquis de Renti suivit de près, « dans une grande piété, et depuis quelque temps dans une grande retraite ». Fils de ce marquis de Renti « qui a vécu et est mort en réputation de sainteté », frère de la maréchale de Choiseul « qui ne le survécut que de quelques mois », c'était « un très-brave, honnête et galant homme, d'un esprit médiocre et assez difficile…, honorable et tout à fait désintéressé », lieutenant général de Franche-Comté où on ne le laissa guère commander. Son fils, très brave et honnête aussi, fut retiré tôt du service par l'extrême incommodité de sa vue.
État de l’armée et de la frontière de Flandre, et du siége de Douai
Villars trouva l'armée assemblée sous Cambrai : cinquante-sept bataillons et deux cent soixante-deux escadrons, toutes les places garnies par surcroît, mais des troupes « pas bien complètes, même d'officiers » ; depuis un mois seulement le prêt était payé, avec « du pain passable et quelque viande ». Dans Douai, Albergotti se défendait bien : le duc de Mortemart y commanda une sortie « qui fit un grand désordre dans les tranchées, tua beaucoup de monde et n'en perdit presque point » ; et de part et d'autre « on travailla fort sous terre pour faire des mines et pour les éventer ».
Entreprise manquée sur Ypres
Les ennemis, aussi forts que l'armée du roi outre le siège, tentèrent de surprendre Ypres par un partisan de la garnison qu'ils croyaient gagné. Le partisan avertit Chevilly, qui commandait, et suivit l'entreprise par son ordre : deux mille chevaux ou dragons, « portant chacun un fantassin en croupe », s'approchèrent sous prétexte de renforcer Lille et Menin. Le partisan se présenta à la barrière, ses douze ou quinze hommes furent pris ; le hasard du fusil d'un soldat de milice qui tira fit croire au détachement qu'il était découvert : il se retira, laissant une cinquantaine d'hommes au feu de la place. Le partisan eut une petite pension et une commission de lieutenant-colonel.
Bagatelle à Liège
Bagatelle hardie : un de nos partisans sortit de Namur, « trouva moyen de se glisser dans Liège, se rendit maître du corps de garde qui étoit à la porte, marcha à la place, tua celui qui y commandoit, prit toute la garde, pilla la maison du ministre de l'empereur et celle d'un Hollandois qui commandoit dans la ville, et s'en revint avec un assez gros butin et cinquante prisonniers, sans y avoir laissé qu'un homme ».
Douai rendu
Le 20 juin, action considérable à Douai : maîtres d'une demi-lune, les ennemis en furent chassés par Dreux et le duc de Mortemart ; revenus s'établir sur la berme, « un fourneau qui joua à propos les fit tous sauter » — environ deux mille hommes perdus ; à la troisième fois ils gagnèrent l'angle de l'ouvrage, puis deux demi-lunes. La brèche étant « capable pour deux bataillons de front », Albergotti fit battre la chamade le 25 ; le duc de Mortemart apporta au roi la capitulation, « qui fut toute telle qu'Albergotti la voulut ».
Albergotti chevalier de l’ordre, etc
Le roi, « content de cette belle défense, et accoutumé à prostituer le collier du Saint-Esprit en récompenses militaires, fit Albergotti chevalier de l'ordre » ; Dreux, blessé le dernier jour du siège, fut fait lieutenant général, et la garnison eut d'autres récompenses. Albergotti reçut en même temps le gouvernement de Sarrelouis, vacant par la mort de Choisy, et le duc de Mortemart fut fait maréchal de camp.
Béthune assiégé ; Puy-Vauban gouverneur dedans
Les ennemis, leur conquête réparée et pourvue, « ne perdirent pas de temps à en faire d'autres, dans l'impuissance où Villars leur paraissoit de les en empêcher » : ils marchèrent à Béthune et y ouvrirent la tranchée le 24. Du Puy-Vauban, gouverneur de la place, y commandait avec quatre mille hommes de garnison — « il n'en avoit pas voulu davantage » —, suffisamment muni et approvisionné : dès la nuit même de l'ouverture de la tranchée, il fit faire une sortie qui « leur tua huit cents hommes et y perdit fort peu ».
Béthune rendu
Après force coups de main et « une belle défense », du Puy-Vauban battit la chamade le 28 août « et eut la capitulation telle qu'il la voulut » : deuxième place rendue de la campagne, mais aux mêmes conditions honorables que Douai, l'ennemi payant chaque conquête d'un prix disproportionné en hommes et en temps devant des garnisons résolues.
Récompenses
Du Puy-Vauban avait le cordon rouge : le roi y ajouta la grand-croix « et les mille écus de plus, en attendant la première vacance, qui fut une chose tout à fait contre son usage », et donna des récompenses aux principaux de la garnison — libéralité anticipée qui marque assez le prix que la cour attachait à ces défenses opiniâtres dans une campagne par ailleurs si humiliante.
Entreprise manquée sur Menin
Tout à la fin de ce siège, on tenta une entreprise sur Menin : « les troupes détachées furent mal conduites par les guides. Au lieu d'arriver la nuit, elles furent surprises par le jour et s'en revinrent comme elles étoient allées » — avortement complet, sans coup férir, d'un dessein qui ne pouvait réussir que par l'obscurité et la surprise.
Retour de nos plénipotentiaires
Au commencement du même siège, nos plénipotentiaires arrivèrent de Gertruydemberg, « plus que fort fraîchement ensemble » — la mésintelligence entre eux achevant le tableau de cette triste et honteuse négociation. Ils vinrent un matin à Marly, où le roi les entretint assez longtemps dans son cabinet avec Torcy. « Ce qui se trouvera là-dessus dans les Pièces m'empêche d'en dire ici davantage », note le mémorialiste.
Ridicule aventure du maréchal de Villars et d’Heudicourt
Aventure ridicule : Villars, la jambe sur le cou de son cheval, lâcha « qu'il étoit bien las de monter à cheval comme ces p… de la suite de Mme la duchesse de Bourgogne ». Le propos vola à la cour ; Heudicourt l'avait mandé — « le petit bon », drôle plein d'esprit « à la plaisanterie la plus salée », sans âme, « une figure hideuse de vilain satyre », protégé de Mme de Maintenon et chéri des dames. Villars monta une scène publique devant quinze officiers généraux : Albergotti « en matois » jura qu'il n'avait parlé que des vivandières, tous confirmèrent ; Heudicourt, acculé, avoua puis soutint impudemment « qu'aucuns n'osoient lui déplaire en face, mais qu'ils savoient fort bien tous la vérité du fait ». Enfermé au château de Calais, il en sortit vite et « demeura le petit bon à la mode, en dépit du maréchal ».
Villars veut aller aux eaux
« Tant de choses lui tournèrent mal cette campagne » — l'occasion manquée, les lettres de Montesquiou, l'affaire Heudicourt — que Villars « prit la résolution de s'en aller aux eaux. Il fit tant qu'il l'obtint » : retraite opportune sous couleur de soigner sa blessure, qui le tirait d'une armée où il n'était ni aimé ni estimé, et d'une campagne qui ne pouvait plus rien lui rapporter que des mortifications.
Harcourt sur le Rhin mandé à la cour ; est reçu duc et pair au parlement
Harcourt, « qui ne faisoit qu'arriver à Strasbourg après avoir pris les eaux tout à son aise », eut ordre de revenir, avec permission de faire le voyage « à petites journées dans son carrosse ». Peu de jours après son arrivée, il se fit recevoir duc et pair au parlement, et demeura plus d'un mois à Paris avant de reprendre la route — lenteurs qui parurent « assez extraordinaires et peu agréables » pour un général appelé au secours d'une frontière entamée.
Va commander l’armée de Flandre
Harcourt gagna Dourlens, où il avait rendez-vous avec le maréchal de Villars, et de là l'un alla à l'armée de Flandre, l'autre « droit à Bourbonne sans passer à Paris ni à la cour ». « Ainsi un boiteux en remplaça un autre, et un général aussi peu en état de fatiguer que celui à qui il succédoit. L'un commença, l'autre finit par Bourbonne ; et Harcourt par la Flandre qu'il avoit évitée d'abord. » Il y trouva « une grande désertion dans l'armée ».
Aire et Saint-Venant assiégés
Harcourt trouva de surcroît « les ennemis devant Aire et Saint-Venant à la fois » : double siège simultané, dernière moisson de la campagne de Marlborough et d'Eugène, qui achevaient méthodiquement de ronger la frontière du nord. La tranchée fut ouverte devant Aire « en deux endroits à la fois, le 12 septembre », tandis que Saint-Venant était attaqué parallèlement.
Goesbriant dans Aire
Dans Aire commandait Goesbriant, gendre de Desmarets, qui « y faisoit de grandes sorties » : il fit abandonner aux ennemis l'attaque du côté du château et par deux fois les fours à chaux en tête des ouvrages de la place — qu'il abandonna lui-même à la troisième attaque —, et les repoussa du chemin couvert qu'ils voulaient emporter, défense active qui prolongea le siège près de deux mois.
Force combats
Force combats aux deux sièges : le chevalier de Selve multipliait les sorties à Saint-Venant ; au chemin couvert d'Aire fut tué le second fils du comte de La Mothe ; et le 2 novembre, à une grande attaque, les ennemis « le furent encore jusqu'à trois fois » repoussés — acharnement de part et d'autre qui fit de ces deux sièges d'arrière-saison, dans les eaux et les boues, l'un des épisodes les plus meurtriers de la campagne.
Ravignan bat un convoi
Chevilly, commandant à Ypres, informé qu'un grand convoi partait de Gand, fit sortir la nuit Ravignan, maréchal de camp, avec deux mille cinq cents hommes. Ravignan trouva à Vive-Saint-Éloi quarante-cinq balandres chargées de munitions de guerre et de bouche, escortées de treize cents hommes dont huit cents Anglais, et six cents chevaux : « les treize cents hommes furent tous tués, noyés ou pris », la cavalerie en fuite perdit moitié, le fils du comte d'Athlone fut pris. Ravignan brûla les balandres et fit sauter « treize cents milliers de poudre qui détruisirent le village ». « On crut que cette affaire coûta près de trois millions aux ennemis. »
Listenois et Béranger tués, le chevalier de Rothelin fort blessé
Le prix du sang de ces sièges : Listenois fut tué dans une sortie du chevalier de Selve à Saint-Venant ; le chevalier de Rothelin « eut les deux cuisses percées » à Aire ; et Béranger, colonel de Bugey, « fort estimé », fut tué à Saint-Venant. Son régiment fut donné à son frère, et celui de Listenois au sien — l'usage maintenant les régiments dans les familles au fil des pertes.
Aire et Saint-Venant rendus
Saint-Venant s'était rendu quelque temps auparavant ; à Aire, Goesbriant capitula le 8 novembre « et obtint toutes les conditions qu'il demanda », rendant en même temps le fort Saint-François « faute de vivres à y mettre ». « Ainsi finit la campagne en Flandre, qui fut la dernière du duc de Marlborough » ; les armées entrèrent en quartiers de fourrage, puis d'hiver, et Montesquiou demeura à commander en Flandre tout l'hiver.
Goesbriant chevalier de l’ordre
Goesbriant, comme Albergotti après Douai, fut fait chevalier de l'ordre, « et force récompenses à sa garnison » : le roi soldait régulièrement du cordon bleu et de gratifications ces belles défenses qui, faute de victoires, restaient les seuls succès dont la France pût se parer dans cette campagne de places perdues une à une.
Campagnes finies en Flandre, sur le Rhin et en Dauphiné, sans qu’il se passe rien aux deux dernières
Sur le Rhin, « la campagne se passa toute à chercher tranquillement à subsister » ; le duc de Berwick passa la sienne en Dauphiné « en chicanes et en observations » ; et M. de Savoie ne fit point la sienne : « mal content de l'empereur, qu'il menaça même de songer à ses intérêts particuliers », il attendait la récompense d'un démembrement du Milanais, mésintelligence qui l'empêcha de faire cette année de grands efforts. Harcourt eut pendant le siège d'Aire « quelque petit soupçon d'apoplexie, qui ne fut rien » ; la fin de la campagne lui vint à propos.

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