TOME XIV · CHAPITRE XV

Lire le texte intégral du chapitre →

Résumé

L'affaire jugée s'organise : six conseillers d'État commissaires, un rapporteur, « temps court fixé » aux parties ; l'« extrême embarras » du duc et de la duchesse du Maine et « leurs mesures forcées » ; la requête des « trente-neuf » se disant la noblesse, présentée au parlement pour renvoyer l'affaire aux états généraux — réflexion sur cette requête ; le premier président porte la requête au Régent « et lui demande ses ordres » ; digression sur « la fausseté d'un endroit » la concernant.

Les entrées

Six conseillers d’État nommés commissaires, et l’un d’eux rapporteur de l’affaire des princes du sang et bâtards au conseil de régence, et temps court fixé aux deux partis pour lui remettre leurs papiers
Les gens du roi ayant refusé de recevoir les mémoires, « il fut résolu, au conseil de régence du dimanche 6 juin, d'en charger six commissaires » — six conseillers d'État : Pelletier de Sousy, Amelot, Nointel, Argenson, La Bourdonnaye et Saint-Contest rapporteur, tous les papiers à remettre « dans le 20 juin pour tout délai ». Princes du sang, bâtards et ducs sortirent du conseil : « je ne crus pas qu'il nous convînt d'être juges dans cette affaire..., après avoir présenté au roi une requête pour la restitution de notre rang contre ces derniers. »
Extrême embarras du duc et de la duchesse du Maine
L'extrême embarras des Maine : « leur déclaration de ne reconnoître pour juges que le roi majeur ou les états généraux avoit mis M. le duc d'Orléans dans la nécessité de les juger, ou de perdre toute l'autorité de la régence... cette audace, qu'ils avoient cru leur salut, étoit une faute capitale qui précipiteroit leur jugement » — et l'arrêt contre la prétendue noblesse achevait de leur ôter le prétexte des ducs.
Leurs mesures forcées
Leurs mesures forcées : « il ne leur restoit que celui de se servir de l'aveuglement de ce qui étoit resté de cette noblesse fascinée, pour essayer, par un coup de désespoir, d'en faire peur au régent et aux princes du sang, en flattant le parlement et en les unissant ensemble. Il fallut pour cela sortir de derrière le rideau..., et se montrer à découvert. »
Requête de trente-neuf personnes, se disant la noblesse, présentée par six d’entre eux au parlement pour faire renvoyer l’affaire des princes du sang et des bâtards aux états généraux du royaume
La requête au parlement : « trente-neuf personnes portant l'épée à titres fort différents, sans élection, sans députation, sans mission, sans autorité que d'eux-mêmes, soi-disant l'ordre de la noblesse, signèrent et présentèrent comme telle une requête au parlement pour demander que l'affaire d'entre les princes du sang et bâtards fût renvoyée aux états généraux du royaume », seuls juges compétents de l'habilité à succéder.
Réflexion sur cette requête
La réflexion : audace « sans exemple » — des particuliers usurpant le nom de la noblesse pour arracher au régent une cause majeure — et ineptie égale : le prétendu second ordre de l'État « se prostitue à cette bassesse sans exemple de présenter une requête à autre qu'au roi..., à un tribunal de justice qui... n'est que membre, et non pas ordre de l'État, et non seulement membre d'un ordre, mais du troisième », avec l'intitulé « À nosseigneurs de parlement, supplient, etc. » — « Ce n'est pas la peine d'être si glorieux..., que de la mettre ainsi sous les pieds d'une compagnie de gens de loi. » Le parlement lui-même « eut plus d'envie de rire de celle-là que de s'en enorgueillir ».
Le premier président avec les gens du roi portent la requête au régent et lui demandent ses ordres
« Cette rare requête, ou plutôt unique depuis la monarchie, n'eut pas été plutôt présentée que..., le premier président... n'osa branler, et l'alla porter au régent accompagné des gens du roi et lui demander ses ordres » — l'homme des Maine lui-même reculant devant l'énormité.
Digression sur la fausseté d’un endroit, entre autres, concernant cette affaire, des Mémoires manuscrits de Dangeau
La digression sur Dangeau : ses Mémoires, dictés chaque soir depuis trente ans, « plus secs encore qu'on ne les trouve dans la Gazette de France », d'une « fadeur » et d'une « adulation... encore plus dégoûtantes que leur sécheresse, quoiqu'il fût bien à souhaiter que, tels qu'ils sont, on en eût de pareils de tous les règnes ». Il y raconte, daté et circonstancié, que les bâtards allèrent protester en personne au parlement le 19 juin, et les princes du sang le 21. Saint-Simon, stupéfait, alla consulter le procureur général Joly de Fleury, qui « m'assura qu'il n'y en avoit pas un mot » : fausseté probablement soufflée par Pompadour, beau-père du fils de Dangeau et confident des Maine, pour laisser « un témoignage que [le duc du Maine] avoit conservé son prétendu droit aussi authentiquement qu'il avoit pu » — « ce vieillard renfermé chez lui aura été la dupe ».
Courte dissertation sur les porteurs de la requête de la prétendue noblesse au parlement, et sur cette démarche
Les porteurs de la requête au parlement : Châtillon, Rieux, Clermont, Baufremont, plus Polignac et Vieuxpont. « Polignac étoit un petit bilboquet qui n'avoit pas le sens commun, conduit et nourri par son frère le cardinal..., qui étoit de tout temps de M. et de Mme du Maine... Le pauvre petit Polignac obéit et ne sut pas seulement de quoi il s'agissoit » ; Vieuxpont, « assez bon officier général, qui ne connoissoit que cela », gendre du premier écuyer et gouverné par Mme de Beringhen et le duc d'Aumont. Le crime, quadruple : usurper le nom de la noblesse, s'assembler contre défense expresse, se mêler de choses supérieures à tous particuliers, « oser implorer l'autorité du parlement pour arrêter le jugement d'une affaire dont le régent du royaume est saisi ».
Les six porteurs de la requête au parlement arrêtés par des exempts des gardes du corps, et conduits à la Bastille et à Vincennes
« On fit l'honneur à ces six messieurs..., de les faire arrêter par des exempts des gardes du corps, le samedi matin 19 juin, qui les conduisirent partie à la Bastille, partie à Vincennes, où ils furent comblés de civilités et de toutes sortes de bons traitements... Cet emprisonnement fit grand bruit parce qu'on n'en attendoit pas tant de l'infatigable débonnaireté de M. le duc d'Orléans ; mais la manière si distinguée en fit encore davantage, et tant de ménagements, si fort déplacés, firent triompher la prétendue noblesse, et envier publiquement l'honneur d'être des prisonniers. »
Libelle très séditieux répandu sur les trois états
« Trois jours après, il courut un libelle extrêmement insolent et séditieux, intitulé Écrit des trois états, qui ramena le souvenir des écrits les plus emportés de la Ligue. Il ne parut que manuscrit, mais dix mille copies à la fois, qui se multiplièrent bien davantage. »
Le régent travaille avec le rapporteur et avec les commissaires
« Parmi tout ce bruit, Saint-Contest travailloit souvent avec M. le duc d'Orléans, et il travailloit en même temps avec les six commissaires, qui allèrent aussi deux fois tous six travailler avec M. le duc d'Orléans » — préparation minutieuse du rapport et du jugement.
Formation d’un conseil extraordinaire de régence pour juger
La formation du conseil extraordinaire : aux membres du conseil de régence ni parties ni ducs « furent joints des conseils de conscience, de guerre, des affaires étrangères et du dedans » le maréchal d'Huxelles, MM. de Bordeaux, de Biron et Beringhen — « cela ne fut déclaré que le dimanche matin 27 juin..., c'est-à-dire après qu'il fut levé en sortant ».
Lettre sur le dixième et la capitation de force gentilshommes de Bretagne au comte de Toulouse, pour tocsin de ce qui y suivit bientôt
Le tocsin breton : « le comte de Toulouse... rendit compte à M. le duc d'Orléans qu'il avoit reçu une lettre, souscrite de quantité de gentilshommes de Bretagne, sur l'impossibilité où étoit cette province de payer le dixième, et de la sage réponse qu'il leur avoit faite. Je remarque cette lettre comme le premier coup de tocsin de ce qu'on verra dans la suite en Bretagne » — la future conspiration de Pontcallec en germe.
Députation du parlement au roi pour lui rendre compte de ce qui s’y étoit passé sur l’affaire des princes du sang et bâtards, et recevoir ses ordres
« Le mercredi 30 juin, le premier président, tous les présidents à mortier et les gens du roi allèrent à onze heures aux Tuileries, députés pour venir rendre compte au roi de ce qui s'étoit passé..., lui remettre la requête et protestation de la prétendue noblesse, et recevoir ses ordres... ; le chancelier leur dit que le roi leur feroit savoir sa volonté. »
Arrêt en forme d’édit rendu au conseil de régence, enregistré au parlement, qui prononce sur l’affaire des princes du sang et des bâtards ; adouci par le régent, et aussitôt après adouci de son autorité contre la teneur de l’arrêt
Le jugement : conseil extraordinaire l'après-dînée du 30 juin, continué le 1er juillet. « L'arrêt ne fut pas tout d'une voix. Saint-Contest fit un très beau rapport et fut en entier pour les princes du sang ainsi que la plupart des juges. » Mais le régent « se mit en mouvement pour faire revenir les juges à quelque chose de plus doux » : « la succession à la couronne fut totalement condamnée, le rang des enfants supprimé, celui des deux bâtards modéré. L'arrêt, tourné en forme d'édit, fut trouvé trop doux au parlement, et pour cette raison enregistré avec difficulté le mardi 6 juillet. Et malgré la teneur de l'édit, M. le duc d'Orléans, de pleine autorité, le modéra de fait encore, en sorte que les bâtards n'y perdirent que l'habilité de succéder à la couronne, et le traversement du parquet » — allant jusqu'à faire rendre aux enfants du duc du Maine le traitement de princes du sang que M. le Duc et Mortemart leur refusaient déjà.
Rage de la duchesse du Maine
« Cette très étrange bonté n'empêcha pas Mme du Maine de faire les hauts cris comme une forcenée. » M. du Maine, lui, « avoit le don de ne montrer jamais que ce qui lui convenoit » : absent du premier conseil pour incommodité, présent au second « à son ordinaire ». Le comte de Toulouse « parut toujours le même, et ne s'absenta de rien ».
Douleur de Mme la duchesse d’Orléans
« Mme la duchesse d'Orléans... pleura jour et nuit, et fut deux mois sans vouloir voir personne, excepté ses plus familières et en très petit nombre, et encore sur la fin » — la sœur des condamnés frappée dans sa « manie » de la bâtardise.
Scandale du monde
Le scandale : « excepté les enrôlés avec M. du Maine, le reste du monde fut étrangement mécontent, et les princes du sang encore davantage, d'une si démesurée mollesse, mais n'en pouvant plus tirer mieux, ils triomphèrent de ce qu'ils avoient obtenu. »
Les six prisonniers très honorablement remis en liberté ; leur hauteur
La libération des six, le 17 juillet : le premier écuyer prit ceux de Vincennes, Cheverny ceux de la Bastille, menés chez le duc de Chartres qui les conduisit au régent. Celui-ci « leur dit qu'ils connoissoient assez qu'il ne faisoit du mal que lorsqu'il s'y croyoit fortement obligé. Pas un des six ne prit la peine de lui dire une seule parole, et se retirèrent aussitôt. Cette sortie de prison eut tout l'air d'un triomphe..., il sembla qu'ils faisoient grâce au régent de lui épargner les reproches. »
Misère du régent
« Il le sentit après coup, et se repentit de sa mollesse, comme il lui arrivoit souvent après des fautes dont après il ne se corrigeoit pas plus. Il éprouva bientôt après le fruit d'une si foible conduite, et l'effet qu'elle avoit fait sur tous ceux qui, avec dérision et mépris, en avoient su profiter » — la misère du régent en un paragraphe.
Il ôte néanmoins la pension et le logement qu’il donnoit à M. de Châtillon, qui va s’enterrer pour toujours en Poitou
« Il eut pourtant le courage d'ôter le même jour à M. de Châtillon la pension de douze mille livres qu'il lui donnoit, et son logement au Palais-Royal. Comme il étoit fort pauvre, et depuis bien des années fort obscur, il alla bientôt après s'enterrer dans une très petite terre qu'il avoit auprès de Thouars, où il est presque toujours demeuré jusqu'à sa mort. »
Conduite des ducs en ces mouvements, et la mienne particulière
La conduite des ducs : « aucune part à pas un de tous ces mouvements..., ils n'avoient rien ni à perdre ni à gagner, et laissèrent bourdonner et aboyer » — contents d'avoir mis leur droit à couvert par leur requête au roi, jugeant que « le repos et la tranquillité étoit le seul parti », prévoyance que justifièrent les adoucissements du régent. Saint-Simon lui-même : « je continuai dans mon même silence avec le régent..., et je me contentai de lui répondre froidement et laconiquement lorsque rarement il ne put s'empêcher de me parler de ces deux affaires. »
Motifs et mesures des bâtards et du duc de Noailles, peut-être les mêmes, peut-être différents, pour faire convoquer les états généraux
Les motifs des bâtards pour les états généraux : « toujours plusieurs mois de délais », et leurs cabales des provinces leur donnaient « du jeu pour faire mille querelles dans les états..., pour les rompre, si le vent du bureau ne leur étoit pas favorable » — mieux valait ce hasard « que de se laisser juger par un conseil formé par M. le duc d'Orléans, que M. du Maine avoit tant et si cruellement et dangereusement et monstrueusement offensé ». Et « en cadence de d'Effiat, le duc de Noailles » — complice ou volage — « se mit à déployer toute son éloquence auprès de M. le duc d'Orléans pour lui persuader qu'il n'y avoit plus de remède à l'état déplorable des finances, que d'assembler les états généraux ».
Occasion de la pièce suivante, qui empêche la convocation des états généraux
L'occasion de la pièce suivante : le régent, ébranlé — Noailles l'ayant seul détourné des états généraux à la mort du roi et les lui conseillant maintenant —, « s'en ouvrit à moi, et m'en demanda mon avis... Je me récriai d'abord sur un si dangereux parti. Il m'opposa mon propre avis lors de la dernière année et de la mort du roi. Je répondis que ce qui étoit excellent alors se trouveroit pernicieux aujourd'hui que tout avoit changé de face. » Saint-Simon promit un écrit sous deux jours « et en effet je le lui apportai le troisième sans avoir eu presque le temps de le relire » — l'écrit qui empêcha la convocation.
Raisons de l’insérer ici, et après coup
Les raisons de l'insérer ici, après coup : « Elles m'ont paru mériter d'être rapportées tout de suite, et sans mélange d'aucune autre... C'est une pièce que je crois convenir mieux ici malgré son étendue, que parmi les autres pièces, par la connexité qu'elle a avec la matière de ces Mémoires... On y verra la mesure d'un écrit fait pour ce prince, et adressé à lui, fort différente comme de raison de la liberté des conversations autorisée par la familiarité de toute notre vie. »

◀ Chapitre précédent · ← Retour à la table des chapitres · Chapitre suivant ▶

© 2025-2026 - Jonathan Teyssandier - All rights reserved