TOME XI · CHAPITRE XXI

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Résumé

La manœuvre s'enlise, comme prévu : le duc d'Aumont essaye de « tonneler » l'auteur sur la suite des présidents ; « délais sans fin » du premier président, mandé à Marly, pressé par le roi « très favorablement pour les ducs », sortant « furieux » ; l'impudence de ses plaintes, la cause de son dépit ; Maisons mène d'Aligre chez les du Maine « demander grâce pour le parlement » ; les efforts de Maisons pour persuader la suite des présidents ; « le roi cru de moitié avec le duc du Maine » et les raisons de ne le pas croire ; l'opinion du roi sur du Maine, les « profondeurs » de celui-ci, les manèges qui font durer — et de « noires imputations ».

Les entrées

Duc d’Aumont essaye de me tonneler sur la suite des présidents
Le duc d'Aumont, s'étant annoncé, entra chez Saint-Simon et « exposa les difficultés qu'il voyoit se multiplier..., livra le premier président comme un homme sans parole, sans foi, à qui tout seroit bon pour se conserver son bonnet..., conclut que, tout valant mieux que d'y échouer, il falloit suivre les présidents ». Saint-Simon répondit que ce serait « la dernière ignominie, se faire de simples conseillers, et mettre au-dessus de ce que la plus haute noblesse peut espérer de plus grand, des gens du tiers état, que nous voyons assis et couverts de nos hauts sièges, parler à genoux et découverts dans les bas sièges, c'est-à-dire sur notre marchepied comme légistes » ; qu'il fallait se souvenir de l'usage fait de la préopinion, poussée « de degré en degré... devant la reine mère et régente ». Pressé à l'excès, il ne concéda qu'une assemblée nombreuse où « la pluralité décideroit » ; une seconde conversation le lendemain laissa chacun « dans nos mêmes sentiments ».
Délais sans fin du premier président
« On se lassoit cependant des délais du premier président » : ils n'étaient plus fondés sur sa compagnie, « puisqu'il avoit tenu plusieurs assemblées chez lui là-dessus ; ni sur sa santé, puisqu'il étoit tous les matins à la grand'chambre, et les après-dînées dans les rues. Il étoit même bien peu respectueux pour le roi de différer si longtemps, et sans prétexte, de lui rendre compte d'une affaire qu'il lui avoit recommandée. » À la fin, d'Antin en parla au roi, voyant « que ces lenteurs ne tendoient qu'à soulever le parlement... et commettre les ducs avec ses membres » — raison qu'il se garda d'alléguer, les ducs ayant « sagement résolu de mépriser tout..., d'aller droit au fait, sans se détourner ni à droite ni à gauche ».
Il est mandé à Marly, et pressé par le roi très favorablement pour les ducs ; sort furieux
« Le roi fit donc dire au premier président de lui venir parler : il fallut obéir. » Le roi lui dit « qu'il étoit enfin temps de donner sa réponse ; que ce que les ducs demandoient lui sembloit juste..., qu'il n'entendoit pas commander, mais qu'il lui seroit agréable que cette affaire finît incessamment à leur satisfaction » ; surpris de son changement, il exigea qu'il « ne tardât plus à donner la réponse qu'il s'étoit chargé de lui rendre ». « Le premier président s'excusa sur sa santé comme il put, et sortit tout enflammé du cabinet du roi. » Entré à Marly « doux, poli, gracieux, accueillant tout le monde, surtout les ducs », il en ressortit méconnaissable : « son audience l'avoit entièrement changé ».
Impudence de ses plaintes et des propos qu’il faisoit semer
Aux ducs qu'il rencontra, « il se plaignit avec amertume qu'ils vouloient étrangler leur affaire, qu'il étoit inouï qu'on eût cette précipitation ; il allégua sa maladie. Il lui échappa même que d'Antin avoit bien recordé le roi, brossa à travers la compagnie, et disparut. » L'impudence de ces plaintes publiques — de la part d'un homme qui avait lui-même promis son concours au roi et aux ducs — laissa la compagnie « encore plus étonnée », et la véritable cause de sa fureur fut sue une demi-heure après par d'Antin, à qui le roi conta toute l'audience.
Cause de son dépit
Un petit nombre de membres du parlement avaient tenu « force propos sur les ducs : “que le roi faisoit trop de pairs ; qu'il falloit les traiter comme de simples conseillers, et n'en souffrir pas plus de douze en séance à la fois” ». Le roi « le sut de point en point, et se trouva fort choqué de la licence de ces messieurs » : il sentit « que ces discours portoient moins sur les ducs que sur son autorité ». Il en parla fortement au premier président, « lui ordonna positivement d'en marquer son mécontentement à sa compagnie et aux impertinents », et le chargea « d'arrêter toute sorte de discours sur cette affaire et sur les ducs ». « C'étoit saper par les fondements le projet du premier président, qui vouloit étouffer l'affaire par les procédés et les éclats... ; de là vint le dépit et la colère qu'il ne put cacher. »
Maisons mène d’Aligre au duc et à la duchesse du Maine demander grâce pour le parlement
« Bientôt après Maisons donna une autre scène. » Initié de nouveau avec M. et Mme du Maine et « sans cesse en particulier avec eux, il ne devoit pas être tourmenté de leur part. Ce fut donc moins son inquiétude qu'un concert de comédie pris avec eux, qui lui fit choisir le plus imbécile, non pas de ses confrères mais du parlement entier, pour le leur mener. Il leur présenta donc le président d'Aligre pour leur demander grâce pour le parlement, car ce fut ainsi qu'ils se mirent à parler d'une affaire qui étoit toute particulière aux présidents. Maisons n'alloit pas là pour réussir. Aussi furent-ils payés de toutes les civilités imaginables..., et d'Aligre et lui se retirèrent contents. »
Efforts de Maisons à me persuader, et à quelques autres, la suite des présidents
« Les présidents trouvoient un si monstrueux avantage à lâcher le bonnet pour être suivis, qu'ils ne voulurent rien oublier pour y réussir. » Maisons, « avec autant de monde que le duc d'Aumont, plus d'esprit, et surtout de profondeur encore et de manège, se mit dans la tête qu'il n'étoit pas impossible de me persuader, et que, venant à y réussir, j'entraînerois tous les autres ». Saint-Simon essuya « des visites aussi longues que fréquentes, et des péroraisons où, à travers l'impatience, j'admirois la souplesse et la fécondité qui par cent tours divers tendoit toujours au même but ». À l'argument de l'union pour le bien de l'État, la réponse fut « si présente et si péremptoire » : « c'étoit à eux à la mettre entre nous par la restitution d'une usurpation de si nouvelle date..., non à nous à l'acheter par un avilissement volontaire et inconcevable ».
Le roi cru de moitié avec le duc du Maine
L'affaire ne pouvant plus durer, Saint-Simon aborde la question que tout le récit soulève : le roi fut-il complice ? Certains le crurent « de moitié avec le duc du Maine » dans toute cette comédie, tant sa conduite — faveur déclarée aux ducs, refus obstiné de rien décider, sortie finale par Mme la Princesse — s'ajustait exactement au jeu de son bâtard favori.
Raisons de ne le pas croire
« Le respect dû à la mémoire d'un grand roi dont je suis né sujet ne me permet pas de le soupçonner d'avoir été de moitié là-dessus avec son bâtard favori. » Indépendamment de cette grande raison, l'équité engage Saint-Simon à expliquer ce qu'on sait de ce que le roi pensait de M. du Maine — opinion peu propre à faire de lui un complice conscient, et qui montre plutôt un roi manœuvré par « le chef-d'œuvre de son ambition et de sa politique et de la profondeur de sa connoissance du roi », aidé de tous les soins de Mme de Maintenon « qui tenoit souvent de lui le même langage ».
Opinion du roi du duc du Maine
Il est souvent échappé au roi — Saint-Simon le tient de témoins directs, « entre autres de Maréchal, premier chirurgien du roi, et qui étoit l'honneur et la vérité même » — de dire « que M. du Maine avoit à la vérité beaucoup d'esprit et de talents, mais qu'il n'en savoit rien faire ; ... que c'étoit un idiot avec tout son esprit, qui ne savoit jamais quoi que ce soit qui se passât hors la sphère de ses charges..., qui n'avoit pas la moindre vue, et rouloit du jour au jour, et qui, étant fort plaisant, amusant et de bonne compagnie, étoit sauvage au point de ne vouloir voir personne..., et qui étoit de son propre aveu incapable de gouverner sa propre maison ». Le roi s'en était expliqué ainsi plusieurs fois avant la mort du Dauphin et de la Dauphine, et sa « ténacité prodigieuse » dans ses impressions rend douteux qu'il en ait jamais changé.
Profondeurs du duc du Maine
Le roi ainsi disposé, « sa conduite se trouve éclaircie. M. du Maine, qui veut ouvrir un précipice sous les ducs..., a beau jeu d'engager le roi » : « l'intérêt des bâtards rendoit le roi contraire au bonnet ; et il y devient favorable, lorsqu'il voit leur intérêt à regagner tant de gens considérables ». « Sûr du premier président », du Maine « connoissoit bien sa répugnance extrême pour toute décision. Il s'en met à l'abri en flattant cette répugnance » : dès la première fois, le roi assure « expressément qu'il n'entend rien commander ». « Par là M. du Maine s'assure que, quoi qu'il puisse arriver, le roi ne décidera rien, et laissera les ducs dans la nasse... Ainsi M. du Maine jouoit sa comédie en sûreté, et s'étoit habilement mis à couvert d'avoir la main forcée ; mais elle ne pouvoit finir que par un éclat, et c'étoit son embarras. »
Embarras du premier président
« Le duc du Maine vouloit engager le premier président en des procédés, et se cacher derrière lui. Ce magistrat en sentoit les conséquences ; mais asservi à M. du Maine qui le cajoloit avec douceur, et à Mme du Maine qui le traitoit avec impétuosité, il se trouvoit étrangement en presse. » L'échange du bonnet contre la suite des présidents le tirait de tout embarras « et laissoit à son tour M. du Maine dans la nasse..., avec une union passagère des ducs avec le parlement, mais qui eût suffi pour ruiner tout ce qu'il avoit acquis de grandeur et de puissance, ce qu'il craignoit mortellement ». Du Maine n'en fit « aucun semblant » : « il espéra que les ducs ne se laisseroient pas prendre à un hameçon si grossier, et il ne s'y trompa pas ».
Manèges qui font durer l’affaire
Le premier président, « qui sentoit qu'il n'y avoit pourtant que cette suite qui pût le tirer du détroit où M. du Maine l'avoit engagé, et qui, léger et présomptueux comme il étoit, n'en vit l'affre que lorsqu'il y toucha, allongeoit toujours, dans l'espérance que le duc d'Aumont et Maisons, à force d'art, d'éloquence, d'intrigue et de délais, réussiroient enfin à persuader les ducs d'en sortir par là, après quoi il s'excuseroit à M. du Maine sur les présidents qui l'auroient forcé ». Ces manèges croisés — chacun cherchant à laisser l'autre « dans la nasse » — firent traîner l'affaire « au delà de toute mesure », jusqu'à ce qu'il fût enfin forcé d'aller rendre réponse au roi.
Noires impostures du premier président au roi contre les ducs, à qui le roi les fait rendre aussitôt
« Outré de rage de se voir trompé..., brouillé pour brouillé », le premier président dit au roi « que les ducs faisoient entre eux des assemblées continuelles..., mais en effet dans les vues d'un avenir qu'on ne devoit prévoir qu'avec horreur ; ... qu'ils étoient les plus grands ennemis de ses enfants naturels ; qu'ils prenoient toutes leurs mesures ensemble pour les dépouiller dès que Sa Majesté ne seroit plus » ; bien plus : qu'ils comptaient « faire après comme en Pologne et comme l'exemple de la Suède les y invitoit, rendre la couronne élective, et choisir l'un d'entre eux pour la porter ». Ces « horribles impostures » frappèrent d'abord le roi, qui les conta « comme touché, effrayé, mais en suspens » à d'Antin ; celui-ci lui en démontra si nettement la folie que le roi, « peiné d'en avoir été ému, et piqué contre la hardiesse d'une délation si atroce et en même temps si absurde, permit à d'Antin d'en instruire les ducs pour qu'ils sussent à quel homme ils avoient affaire ». Sans l'engagement de ne point commander, « le bonnet eût été emporté de ce coup de haute lutte ».
Éclat sans mesure contre le premier président
« En moins de deux jours tous les ducs se donnèrent parole de ne jamais voir le premier président, et de ne garder avec lui aucunes sortes de mesures en choses et en paroles, d'y entraîner leurs familles, et d'en user comme avec un ennemi public et un imposteur perfide et déshonoré : ce n'est pas trop dire. L'éclat fut porté aussi loin qu'il le put être. » « L'imposteur fut étourdi d'un unisson auquel il ne s'étoit pas attendu » : « cet homme qui avoit toujours fait son capital de la cour et du grand monde, se trouva en un instant délaissé... Aucun ne le salua, et hors des insultes personnelles, indécentes à faire à un homme qui, par état, ne porte point d'épée, il n'est affronts qu'il ne reçût tous les jours. »
Premier président se plaint au roi du duc de Tresmes dont il a peu de contentement
« Outré d'un état si pénible et qui n'étoit pas prêt à finir, et appuyé du duc du Maine, il saisit une occasion de se plaindre au roi. Le duc de Tresmes avoit fait entrer peu à peu tout le monde au lever du roi, et l'avoit laissé dans l'antichambre. Il obtint que le roi dît au duc de Tresmes qu'il ne devoit pas faire servir sa charge à sa vengeance particulière, mais sans aigreur, et d'ailleurs fut sourd à tout ce que le premier président lui put dire, et ne se voulut mêler de rien. » Maigre contentement : la plainte ne lui valut qu'une remontrance bénigne au duc de Tresmes et le silence du roi sur tout le reste.
Affront fait au premier président de Novion, par le duc d’Aumont, dans la chambre du roi, tout près de lui, dont il ne fut rien
Le roi avait oublié un précédent : après l'opération de la fistule, le père du duc d'Aumont d'alors, en année, laissa le premier président de Novion languir dans l'antichambre « jusque vers la fin du fruit du dîner du roi ». Enfin appelé, Novion s'approcha du balustre ; d'Aumont « l'y laissa entrer deux pas pour qu'il ne pût s'en dédire, et le tira après fort rudement par sa robe, et lui dit rudement aussi : “Où allez-vous ? sortez ; des gens comme vous n'entrent pas dans le balustre si le roi ne les appelle pour leur parler.” Novion... fut si confondu qu'il n'eut pas un mot à répondre. Il se retira plein de honte et de rage, et comme il n'avoit point de bâtard derrière lui, il n'osa s'en plaindre, et demeura avec l'affront. »
Double embarras du duc du Maine avec le premier président, avec les ducs, engage les ducs, et toujours malgré eux, à une conférence à Sceaux avec la duchesse du Maine seule
« M. du Maine, ravi d'avoir mis ainsi les ducs hors de toute mesure avec le premier président, ne laissoit pas d'être en peine de la conclusion » : les impostures avaient manqué leur effet, et il « se voyoit avec beaucoup d'angoisses découvert à travers le premier président », qu'il ne voulait pas perdre, « un homme qui avoit son secret et qu'il avoit mis à la tête du parlement ». Montrant aux ducs « ses désespoirs, ses désirs, toujours son espérance », il ne reçut « que des révérences sérieuses et silencieuses ». « Enfin il proposa... une conférence à Sceaux avec Mme la duchesse du Maine seule, qui n'avoit point encore paru à découvert dans cette affaire. » Les ducs « s'en défendirent tant qu'ils purent et jusqu'à l'opiniâtreté ; mais, à force de recharges..., la même raison qui les avoit embarqués avec lui malgré eux... les entraîna encore à céder ».
Personnage étrange du duc d’Aumont
« Ce fut donc à qui n'iroit point. M. d'Aumont, qui tôt après ne se cacha plus guère d'avoir été un pigeon privé, profita du refus de chacun pour se proposer. On se regarda » : trop suspect déjà, mais pas assez à découvert pour l'affronter publiquement. Comme on était « bien éloigné de se fier en lui, on proposa tout de suite qu'il en falloit mettre un autre avec lui. Le duc d'Aumont demanda pourquoi, et se mit à pérorer pour y aller tout seul » — empressement qui aurait dû « ouvrir les yeux ». « Heureusement M. de La Force... se proposa, et il fut accepté avec joie » : homme de beaucoup d'esprit, « fort duc et pair, et très incapable de gauchir », ancien du duc d'Aumont, averti « de s'en défier continuellement à Sceaux, et de l'y regarder et se conduire comme avec le croupier de Mme du Maine ».
Conférence à Sceaux entre la duchesse du Maine et les ducs de La Force et d’Aumont
Mme la duchesse du Maine reçut les deux ducs « avec des politesses et des empressements non pareils » et les mena dans son cabinet. « Après tous les jargons de préface », elle leur dit nettement que, puisque M. du Maine les avait engagés dans cette affaire, « il étoit raisonnable que M. du Maine mît le tout pour le tout pour les en bien sortir ; mais qu'aussi étoit-il juste qu'il fût assuré d'eux qu'il n'obligeroit pas des ingrats, et qu'ils entrassent avec lui en des engagements sur lesquels il pût compter ». Les ducs « se regardèrent l'un l'autre, et parurent fort surpris d'une proposition qu'ils entendirent pour la première fois de leur vie » ; elle voulait « former un attachement (quelle expression !) dont il se pût assurer ».
Propositions énormes de la duchesse du Maine
Forcée enfin d'articuler, la duchesse du Maine « leur déclara que... il ne leur coûteroit rien de leur donner une assurance par écrit de soutenir après le roi ce qu'il avoit réglé de son vivant pour ses fils naturels et leur postérité, tant pour leurs rangs et honneurs que pour la succession à la couronne ». La Force la supplia « de faire réflexion si des sujets, quels qu'ils fussent, pouvoient sans crime s'arroger l'autorité et le droit de confirmer les dispositions du roi vivant et régnant ». Elle riposta que le roi « leur en sauroit même fort bon gré, et que M. du Maine s'en faisoit fort ». D'Aumont pressa aussitôt : « que risquons-nous ? » — mais La Force, « avec un sourire modeste » : « Qui nous assurera, monsieur, que ce que le roi approuvera aujourd'hui... ne lui soit pas empoisonné demain contre nous sur son autorité, à laquelle nous aurions attenté par la concurrence de la nôtre ?... Madame, cela est trop délicat ; il n'est aucun de nous qui en osât tenter le hasard. »
Monstrueuses paroles de la duchesse du Maine, qui terminent la conférence
« Mme du Maine rageoit et le montroit bien à son visage. » Après avoir répliqué et dupliqué en vain contre La Force — d'Aumont, chaque fois qu'il voulut se mêler, étant étouffé par son collègue « qui, lui mettant la main sur le bras, ne s'interrompoit point » — elle « céda enfin à sa colère » : les ducs voulaient « leur fait, et se réserver entiers pour ce qui leur conviendroit dans l'avenir ; que c'étoit à M. du Maine et à elle à savoir s'en garantir ». Et elle voulut bien leur dire, « pour qu'ils n'en pussent douter, que quand on avoit une fois acquis l'habilité de succéder à la couronne, il falloit, plutôt que se la laisser arracher, mettre le feu au milieu et aux quatre coins du royaume. Ce furent ses dernières paroles. En les achevant elle se leva brusquement. » On se quitta dans les compliments forcés, La Force « ayant toujours l'œil sur le duc d'Aumont ».
Exactitude du récit de la conférence de Sceaux
« Ce qui vient d'être raconté de la conversation de Sceaux est copié mot à mot sur le rapport qui en fut fait par le duc de La Force, en présence du duc d'Aumont, qui n'y trouva rien à ajouter, à diminuer ni à changer. Il parut si important et en même temps si curieux qu'il fut écrit sur-le-champ même, et c'est d'où il a été pris. » On n'en a omis « qu'un fatras de répliques et de dupliques » répétitives. « On supprimera tout commentaire. Le simple narré est non seulement au-dessus de tous ceux qu'on pourroit faire, mais il se peut dire que la proposition de la duchesse du Maine, et la menace de sa part de culbuter l'État..., surpassent non seulement toute attente, mais toute imagination. » Quel qu'ait été le dessein — panneau ou peur extrême du futur —, « il manqua, grâce au duc de La Force qui, se voyant trahi par son adjoint, conserva toute la présence de son esprit et de son courage ».
Le duc du Maine introduit Mme la Princesse, dont il avoit nommément répondu, et finit l’affaire du bonnet, en le laissant comme il était
Pour finir, du Maine « eut recours à une nouvelle scène, à travers laquelle il ne parut l'auteur de tout le jeu que plus manifestement : ce fut d'y amener Mme la Princesse » — elle dont il avait « nommément répondu », usant pour elle « du mot de happelourde, du terme d'imbécile qui n'étoit comptée pour rien ». « Dans cet instant Mme la Princesse devint un esprit, une femme de tête et d'autorité qui alla parler au roi pour sa famille » : M. le Prince lui avait toujours parlé du bonnet « comme de la plus chère distinction des princes du sang sur les pairs », et elle suppliait le roi « de toutes ses forces de n'y rien innover ». Le roi dit à d'Antin « qu'il étoit fâché de cette fantaisie..., qu'il ne pouvoit la persuader ni passer par-dessus ; et qu'il ne vouloit plus ouïr parler du bonnet ». « Il parut clairement que le roi étoit convenu avec M. du Maine d'en sortir de cette façon, et rien ne le put ébranler. » L'affaire finit ainsi, le bonnet demeurant comme il était.
Évidence du jeu du duc du Maine
« Rien de si transparent que ce personnage de Mme la Princesse. » Chacun savait « le peu de figure qu'elle avoit fait dans sa famille toute sa vie », les « mépris et les duretés » de M. le Prince à son égard, « bien loin de lui parler du bonnet » ; son crédit auprès du roi « n'avoit jamais paru en aucune existence ». Elle n'avait d'ailleurs « ni grâce, ni prétexte, ni raison » de s'opposer à ce que sa belle-fille et M. le duc d'Orléans consentaient. « Il n'y eut donc personne qui ne reconnût le duc du Maine à travers Mme la Princesse » ; sans lui, le bonnet « eût été accordé ou refusé qu'elle ne l'auroit peut-être pas su de six mois après, de la façon dont elle vivoit ». Personne ne fut dupe des plaintes de du Maine, « qui disoit à qui vouloit l'entendre que Mme la Princesse lui avoit bien lavé la tête d'avoir mis en avant l'affaire du bonnet ».
Je visite le duc du Maine et lui tiens les plus durs propos
« Je ne dissimulerai pas que je fus outré de nous voir le jouet de l'art et de la puissance de M. du Maine, et de la scélératesse du premier président. » Le dimanche suivant, Saint-Simon fit guetter du Maine au sortir de la chapelle et descendit chez lui. Après lui avoir dit toutes les impostures du premier président, « le regardant fixement entre deux yeux : “C'est vous, monsieur, qui nous avez engagés malgré nous dans cette affaire ; c'est vous qui nous avez répondu du roi, du premier président, et par lui du parlement...; enfin, c'est vous, monsieur, qui nous avez manqué de parole, et qui nous rendez le jouet du parlement et la risée du monde.” M. du Maine, toujours si vermeil et si désinvolte, devint interdit et pâle comme un mort. » Et, haussant la voix : « Il vient quelquefois des temps où on se repent trop tard d'en avoir abusé. » À la porte : « Oh ! monsieur, me conduire après ce qui s'est passé, c'est ajouter la dérision à l'insulte. » Tous les ducs « en parurent très satisfaits. Nul ne le fut plus que moi. » Ils vécurent ensuite en saluts distants « jusqu'à la mort du roi ».
Réflexion sur le péril de former des monstres de grandeur
« Il est difficile de s'empêcher d'en faire ici sur le renversement de toutes lois, droits et ordre pour des élévations sans mesure. Ceux qui les obtiennent regardent comme ennemi tout ce qui n'approuve pas leur fortune... Semblables aux tyrans qui ont asservi leur patrie, ils craignent tout, ils se défient de tout..., et la crainte de déchoir devient en eux une passion si supérieure à tout autre sentiment, qu'il n'est crime dont ils puissent avoir horreur, dès qu'il devient utile à la conservation de ce qu'ils ont usurpé. » On voit ici « le plus noir dessein du duc du Maine amené à succès par les plus noirs procédés » : « il se voue aux ténèbres, et les ténèbres mêmes le rejettent » ; et la duchesse, « une princesse du sang qui a oublié ce qu'elle est », osant déclarer qu'ils mettront « le feu au milieu et aux quatre coins du royaume » — « menace enfin qui, selon toutes les lois..., mérite ce qu'on n'oseroit exprimer ». « On verra dans la suite qu'il n'a pas tenu à elle, ni à son mari..., qu'ils n'aient renversé l'État et livré la France en proie. »
Réflexion sur le bonnet
« Mesmes, trop vil pour s'arrêter à lui, et qui... s'est montré par trop infâme pour ne pas déshonorer par le seul attouchement », Saint-Simon saute « par-dessus son infecte pourriture pour faire une courte réflexion sur le bonnet. On en a vu ci-dessus la nouveauté, l'art et la plus qu'indécence ; elle est telle que les présidents eux-mêmes sont forcés de l'avouer. Toute leur défense est de se couvrir du nom et de la majesté du roi qu'ils prétendent représenter tous ensemble en leur commune présidence, et c'est par cette représentation qu'ils essayent de soutenir leurs prétentions » — allégation dont la fausseté va être démontrée point par point.
Présidents ne représentent point le roi au parlement. Les pairs y ont sur eux la droite, etc., tant aux hauts sièges qu’aux bas sièges
« La fausseté de cet allégué se découvre en ce que les représentants du roi auroient la première place dans le lieu et la fonction de leur représentation. Or il est de fait que ce sont les pairs qui l'ont sur eux, tant aux hauts sièges qu'aux bas sièges, puisqu'ils sont à la droite du coin du roi..., du côté de la cheminée, du côté du barreau de préférence, du côté de la place et du plaidoyer des gens du roi. » « Il faut donc dire que les présidents président au nom du roi, et non pas que des légistes pour leur argent le représentent. » Cette représentation est si fausse à leurs propres yeux « qu'ils ne la pouvoient alléguer en présence du roi en lit de justice », où la présence du chancelier « les efface totalement ». Quant à la préopinion usurpée jusque devant la reine mère et régente, l'affaire « fut enfin portée devant le roi en 1662, qui, très contradictoirement, jugea contre eux pour les pairs ce qui a toujours subsisté depuis ». « Si le roi les obligeoit d'articuler à quel titre, ils demeureroient confondus. »
Comparaison du chancelier, qui se découvre au conseil pour prendre l’avis des ducs, et du premier président
« Finissons par un mot fort court. Le chancelier va au parlement toutes les fois que bon lui semble, y préside, et y efface totalement le premier président » ; quand le parlement va le haranguer chez lui, « le premier président lui porte la parole et le traite toujours de monseigneur ». Au conseil privé, qui casse les arrêts du parlement, le chancelier, seul président, « en prenant les avis est couvert, et le demeure lorsque les conseillers d'État se découvrent lorsqu'il les nomme pour opiner. Il n'ôte son chapeau qu'en nommant le doyen du conseil » — mais « lorsqu'il y a eu des pairs, même M. de Vitry, qui n'étoit que duc à brevet..., le chancelier s'est toujours découvert pour eux, et l'exemple de MM. de Reims et de Noyon en est récent. Que l'on compare maintenant le chancelier et le premier président et leur très différent usage ; qu'est-il possible que les présidents y répondent qui se puisse souffrir ? » Ainsi finit « cette étrange affaire qui gagna le mois de mars 1715 ».
Étrange pension donnée au premier président
Il ne faut pas omettre « que M. du Maine avoit payé d'avance le premier président, presque immédiatement avant de l'entamer. Ce magistrat, qui étoit un panier percé qui jetoit à tout, et beaucoup en breloques, avoit toujours grand besoin d'argent, et se gouvernoit fort par ce continuel désir. Il avoit quatre cent mille livres de brevet de retenue qu'il avoit payées à son prédécesseur ; il n'eut pas honte d'en demander la jouissance par une nouvelle pension de vingt mille livres, ni le duc du Maine de la solliciter auprès du roi, qui n'étoit plus à portée de refuser quoi que ce fût à ce très cher bâtard, et cher en toutes les sortes. »

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