TOME IX · CHAPITRE XVII

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Résumé

Le « mémoire des pertes de la dignité de duc et pair » remis au Dauphin en tête-à-tête ; l'affaire du cardinal de Noailles remise par le roi au Dauphin — causes de ce renvoi — et la discussion avec Beauvilliers sur le prélat à lui proposer ; Fontainebleau par Petit-Bourg ; la « dureté du roi dans sa famille » ; le comte de Toulouse attaqué de la pierre ; la musique du roi à la messe de la Dauphine. L'auteur « raccommode sincèrement et solidement » Beauvilliers et le chancelier. Morts du prince de Nassau, de Penautier — « quel il était » —, du duc de…

Les entrées

Mémoire des pertes de la dignité de duc et pair, etc
Le mémoire des pertes de la dignité : Saint-Simon avait rassemblé ses matériaux « dès ma première jeunesse », interrogeant les vieux ducs et duchesses et les anciens de la cour, « les enfilant doucement à raconter ce que je m'étois proposé de tirer d'eux », et écrivant à mesure. L'arrangement chronologique voulu par le Dauphin « fut encore un travail long et pénible » — sans secrétaire, par prudence. Chevreuse l'examina à fond à Dampierre « et n'y corrigea rien ». Il y joignit le mémoire sur les maisons de Lorraine, de Bouillon et de Rohan fait jadis en un jour pour le maréchal de Boufflers, et la lettre du roi du 19 décembre 1670 sur la rupture du mariage de Mlle de Lauzun, « parce que mon dessein…, n'étoit pas moins de relever [la haute noblesse] que les chutes de notre dignité ».
Tête-à-tête du Dauphin avec moi
À l'audience de remise, Saint-Simon eut « peine à cacher dans mes poches, sans en laisser remarquer l'enflure », tout ce qu'il portait. Le prince, dont il admira « l'ordre net et correct » des papiers, « voulut passer les yeux sur notre décadence, et fut épouvanté du nombre des articles » ; il admira « la grandeur du travail, l'ordre et la commodité des deux différentes tables », et donna parole « de lire le tout à Fontainebleau d'un bout à l'autre, de le lire pour s'en meubler la tête, et de m'en entretenir après » — retardé qu'il était par une affaire que le roi lui avait renvoyée presque entière, « et qui l'occupoit d'autant plus que la religion y étoit intéressée ».
Affaire du cardinal de Noailles remise par le roi au Dauphin
C'était l'affaire du cardinal de Noailles, « qui enfanta depuis la fameuse constitution Unigenitus ». Ses ennemis, inquiets de le voir revenu à la cour avec « une audience du roi passablement favorable », s'aperçurent que sa présence « mettoit le roi dans un malaise qui les tenoit en échec » : « le remède qu'ils y trouvèrent fut de faire renvoyer l'affaire au Dauphin ». Le roi, « fatigué de cette affaire, prit aisément à cette ouverture », ordonnant au prince de la finir, « de lui en épargner les détails et de ne lui en rendre compte qu'en gros ».
Causes de ce renvoi
Causes du renvoi : le cardinal de Noailles « étoit resté le seul en vie des trois prélats qui avoient lutté contre l'archevêque de Cambrai lors de l'orage du quiétisme, et qui l'avoient culbuté à la cour et fait condamner à Rome. Ce mot seul explique toute la convenance de la remise de l'affaire présente au Dauphin, livré absolument au duc de Beauvilliers…, élevé dans tous leurs principes sur la doctrine » — quoique le prince eût montré plus d'une fois en plein conseil « que la justice et ses lumières prévaloient à toute affection ».
Discussion entre le duc de Beauvilliers et moi sur un prélat à proposer au Dauphin pour travailler sous lui à l’affaire du cardinal de Noailles
Discussion d'un prélat pour travailler sous le Dauphin : Saint-Simon proposa l'ancien évêque de Troyes — esprit, savoir, science du monde, vie pénitente insoupçonnable — que Beauvilliers écarta comme « ami du cardinal de Noailles » ; puis Besons, archevêque de Bordeaux, « ami des jésuites, et qui ne pouvoit être suspect ». Mais le duc nomma Bissy, évêque de Meaux — qui « s'entretenoit respectueusement bien avec le cardinal de Noailles, tandis que, de concert en tout avec le P. Tellier, il l'égorgeoit en secret auprès de Mme de Maintenon ». Saint-Simon s'éleva contre ce choix, apprit qu'il était déjà fait, « et je vis jour à joindre le Bordeaux au Meaux dans ce travail sous le Dauphin ».
Voyage de Fontainebleau par Petit-Bourg
Le roi, à Marly depuis la nuit du 14 au 15 avril — trois mois pleins, à cause des petites véroles de Versailles —, en partit le mercredi 15 juillet, « passa à Versailles, où il monta un moment dans son appartement, et alla coucher à Petit-Bourg, chez d'Antin, et le lendemain à Fontainebleau, où il demeura jusqu'au 14 septembre ».
Dureté du roi dans sa famille
Dureté du roi : Mme la duchesse de Berry, grosse de près de trois mois et fiévreuse, aurait dû selon Fagon différer le voyage ; le roi se fâcha, et « par capitulation, le voyage se fit en bateau ». Défense avec colère de sortir du Palais-Royal, « même l'Opéra », ordres réitérés jusqu'à Mme de Saint-Simon « de ne la pas perdre de vue ». Au pont de Melun, le bateau « heurta, pensa tourner, et s'ouvrit à grand bruit » ; on débarqua « en grand désordre à Valvin » pour arriver à deux heures après minuit. « Le roi, content au possible, l'alla voir le lendemain matin » ; elle se blessa et accoucha d'une fille le 21 juillet : « il n'en parut pas fort ému, et il avoit été obéi. » La duchesse de Beauvilliers « eut la corvée de porter l'embryon à Saint-Denis ; comme ce n'étoit qu'une fille on s'en consola ».
Comte de Toulouse attaqué de la pierre
M. le comte de Toulouse, « attaqué de grandes douleurs de vessie depuis deux mois », dut pareillement faire le voyage en bateau, « et ne put presque sortir de sa chambre… tant qu'on fut à Fontainebleau. C'est ainsi que rien ne pouvoit dispenser des voyages, et que le roi faisoit éprouver aux siens qu'il étoit au-dessus de tout. »
Musique du roi à la messe de la Dauphine
En arrivant, le roi « fit la galanterie à la Dauphine d'envoyer à sa messe toute sa musique, comme elle étoit auparavant à celle de Monseigneur. Le Dauphin ne se soucia point de l'avoir à sa messe, qu'il entendoit d'ordinaire de bonne heure, et toujours dans un recueillement qui ne se seroit guère accommodé de musique, d'autant plus qu'il l'aimoit beaucoup. Ce fut une distinction que la Dauphine n'avoit point demandée ; elle la toucha beaucoup et montra à la cour une grande considération. »
Je raccommode sincèrement et solidement le duc de Beauvilliers et le chancelier
La grande réconciliation : assuré dans la galerie des Cerfs que Beauvilliers laisserait Pontchartrain en place, Saint-Simon alla trouver le chancelier dans sa « Chartreuse » de Fontainebleau, et lui révéla par degrés que son fils « a été au moment d'être chassé », faisant monter l'impatience « jusqu'à la dernière frayeur » avant de nommer le sauveur : « Cet homme que vous haïssez sans cause, que vous ne cessez d'attaquer partout, M. de Beauvilliers enfin…, est celui à qui il n'a tenu, en laissant faire, que votre fils n'ait été chassé… Croyez-moi, allez vous cacher. » Le chancelier, bouleversé : « je suis son serviteur pour jamais…, je me jette à ses pieds, j'embrasse ses genoux. » Beauvilliers, d'abord rougissant de colère, se laissa gagner ; engagements mutuels de mesure au conseil ; la poignée de main muette dans le passage noir de la chambre du roi ; enfin, après dix ou douze jours, la visite scellée d'embrassades. « Cette amitié de mes deux plus intimes amis a duré vraie, fidèle, entière, sans lacune et sans ride tant qu'ils ont vécu » — et Pontchartrain ne dit plus jamais un mot de la capitainerie de Blaye.
Famille et mort du prince de Nassau, gouverneur de Frise
Le prince de Nassau, gouverneur héréditaire de Frise, « se noya au passage du Mordick. La pluie le rendit paresseux de sortir de son carrosse…, les chevaux s'effrayèrent et causèrent tout le désordre. » Héritier du roi Guillaume dont il avait pris le nom de prince d'Orange, que Heinsius voulait faire stathouder, il était « bien fait, spirituel, appliqué, affable, aimé » ; il laissa sa femme grosse d'un fils unique, « qui est bossu et fort vilain, mais qui a beaucoup d'esprit et d'ambition ».
Mort de Penautier ; quel il était
Penautier mourut fort vieux en Languedoc : « de petit caissier, il étoit devenu trésorier du clergé, et trésorier des états du Languedoc, et prodigieusement riche ». Mêlé « dans l'affaire de la Brinvilliers et des poisons, qui a fait tant de bruit, et mis en prison avec grand danger de sa vie », il en fut tiré par le cardinal Bonzi et force gens considérables, « et quoique sa réputation eût fort souffert…, il demeura dans le monde comme s'il n'en avoit point eu. Il est sorti de ses bureaux force financiers qui ont fait grande fortune », dont Crozat son caissier.
Mort du duc de Lesdiguières, qui éteint ce duché-pairie
Le duc de Lesdiguières mourut à Paris à quatre-vingt-cinq ans sans enfants, « et en lui fut éteint ce duché-pairie. C'étoit un courtisan imbécile, frère des duc et maréchal de Créqui, qui n'étoient rien moins. » Sa femme, qui tenait de l'esprit des Mortemart, « eut la sottise de le pleurer. On se moqua bien d'elle : “Que voulez-vous, dit-elle, je le respectois comme mon père et je l'aimois comme mon fils.” On s'en moqua encore davantage ; elle n'osa plus pleurer. »
Neuf mille livres de pension sur Lyon au duc de Villeroy
Le duc de Villeroy reçut les neuf mille livres de pension que la ville de Lyon donnait à Lesdiguières : celui-ci, cousin germain des Villeroy, avait eu par eux le commandement de Lyon avec douze mille livres, « qu'on lui ôta à force d'imbécillités », le maréchal de Villeroy y ayant mis Rochebonne avec mille écus — arithmétique de pensions restée dans la famille.
Mort de Pelletier, ci-devant ministre et contrôleur général
M. Pelletier, ancien ministre et contrôleur général des finances, mourut à Paris « à plus de quatre-vingts ans » : sa belle retraite, « qu'il soutint admirablement », ne lui avait rien ôté — grosse pension, accès au roi par les derrières, « qui le traitoit toujours avec beaucoup d'estime et d'amitié, et dont il a obtenu tout ce qu'il a voulu depuis sa retraite ».
Mort de Phélypeaux, conseiller d’État, frère du chancelier
Le chancelier perdit son frère Phélypeaux, conseiller d'État, « accablé d'apoplexies, qu'il aimoit fort, quoique ce ne fût pas un grand clerc, mais un fort honnête homme, extrêmement riche par sa femme. Il laissa des enfants que leur richesse ni leur parenté n'ont pu sauver de leur peu de mérite et de la dernière obscurité. »
Mort de Serrant et du chevalier de Maulevrier ; leur famille
Le vieux Serrant, Bautru, « bourgeois de Tours, extrêmement riche », ancien surintendant de Monsieur, mourut dans sa belle maison d'Anjou ; et en même temps son petit-fils le chevalier de Maulevrier, Colbert par sa mère, emporté par la petite vérole, « fort aimé, estimé et regretté à la guerre, où il s'étoit fort distingué, et étoit devenu maréchal de camp fort jeune » — fils de ce Maulevrier, frère de M. Colbert, « mort étrangement, chevalier de l'ordre, de douleur de n'être pas maréchal de France, qu'il méritoit ».
Mort de la princesse de Fürstemberg ; sa famille, son caractère
Mort de la princesse de Fürstemberg, fille unique et fort riche de Ligny : « extrêmement jolie, faite à peindre, et quoique boiteuse, dont elle ne se cachoit point, elle avoit été une des meilleures danseuses de son temps ; la meilleure et la plus aimable femme du monde…, d'une naïveté très-plaisante ». Témoin l'aventure du lit : se croyant mourante — artères battantes, tête fendue, sueur à tout percer —, elle gémissait quand Mme de Foix, se couchant à l'autre bord, « se heurte contre du bois fort chaud…: on trouve un moine dont on avoit chauffé le lit, que la Fürstemberg n'avoit point senti, et qui, par sa chaleur, l'avoit mise dans l'état où elle étoit. Mme de Foix se moqua bien d'elle, et toute la cour le lendemain. »
Maison de son mari
Son mari, dernier de sa maison — « des premiers et des plus anciens comtes de l'empire », frère de l'évêque de Strasbourg et du cardinal de Fürstemberg —, « la planta là quelques années après, et s'en retourna en Allemagne, où il devint le premier ministre de l'électeur de Saxe, et gouverneur en plein de l'électorat quand ce prince fut en Pologne ».
Le tabouret lui est procuré tard par adresse
Le tabouret par adresse : le cardinal de Fürstemberg obtint du roi que sa nièce, « sur le point de partir » rejoindre son mari en Allemagne, s'assît à son souper « en prenant congé, et pour une fois unique ». « Elle s'assit donc, mais se garda bien de prendre congé. » Monsieur excusa le délai et représenta que cesser le tabouret serait pis que l'avoir refusé ; le cardinal, que sa nièce ne pouvait plus paraître sans qu'il lui fût continué. « Avec tout ce manége, le tabouret lui demeura, le voyage s'éloigna, puis s'évanouit par insensible transpiration. Elle demeura le reste de sa vie à Paris, et à la cour assise. »
Mariage du chevalier de Luxembourg avec Mlle d’Harlay
Le chevalier de Luxembourg, dernier fils du maréchal, « et maréchal de France lui-même vingt-trois ans depuis, épousa la fille unique d'Harlay, conseiller d'État, fils unique du feu premier président Harlay, qui étoit une riche héritière ».
Mort du cardinal de Tournou
On eut « l'étrange nouvelle de la mort du cardinal de Tournon, légat a latere à la Chine et aux Indes. Elle fit un prodigieux bruit par toute l'Europe. Sa mission, son succès, sa sainte mais exécrable catastrophe, sont tellement connus… que je m'abstiendrai d'entrer dans cette énorme affaire…, si ce n'est l'admirable cadence de ce martyr avec la naissance de l'affaire de la bulle Unigenitus. »
Mort et caractère du maréchal de Boufflers
Le maréchal de Boufflers mourut à Fontainebleau à soixante-huit ans. « Rien de si surprenant qu'avec aussi peu d'esprit…, il ait conservé une probité sans la plus légère tache, une générosité aussi parfaitement pure, une noblesse en tout du premier ordre, et une vertu vraie et sincère. » Juste envers le mérite d'autrui « à ses propres dépens », hardi « à remettre en selle les gens les plus disgraciés », passionné pour l'État et pour la gloire du roi, magnifique en roi et singulièrement désintéressé : « il tira tout de son amour du bien, de l'excellente droiture de ses intentions, et d'un travail en tout genre au-dessus des forces ordinaires ».
Danger que j’y cours
Danger couru par Saint-Simon : un mémoire fort important de lui était dans la cassette du maréchal quand on l'avertit de son extrémité. « Je courus chez lui dans la frayeur du scellé et de l'inventaire », et sous prétexte que la longue convalescence l'empêcherait de s'appliquer, il lui demanda de le rendre : « il ne fut point ému de ce discours, appela sa femme…, ouvrit [la cassette], y prit le papier et me le rendit » — la veille de sa mort.
Triste fin de vie
Triste fin : depuis les refus de l'épée de connétable et de la charge de colonel général, « il oublia ses récompenses, il ne vit que les refus, en contraste de tout ce qui fut prodigué au maréchal de Villars pour prix de la même bataille » ; le roi « se dégoûta de lui comme d'un ambitieux insatiable ». Lui qui aimait le roi et « l'adoroit presque comme un dieu », il « tomba dans un déplaisir cuisant, amer et sombre, qui lui fit compter toute sa fortune pour rien, et qui peu à peu le jeta dans des infirmités où les médecins ne purent rien comprendre ». « Il fut universellement regretté…, le roi en parla bien, mais peu, et se sentit extrêmement soulagé. »
Horreur des médecins
Horreur des médecins : « un empirique lui donna un remède qui le mit presque hors de danger par la sueur, et qui défendoit bien tout purgatif. Le lendemain matin, la Faculté, bien étonnée de le trouver en si bon état, lui persuada une médecine qui le tua dans la journée, avec des accidents qui montrèrent bien que c'étoit un poison après le remède qu'il avoit pris, et qui ne fit pas honneur à ceux qui la lui donnèrent. »
Générosité de la maréchale de Boufflers, qui accepte à peine une pension du roi de douze mille livres
Générosité de la maréchale de Boufflers : emmenée chez la duchesse de Guiche, où le Dauphin et la Dauphine « allèrent la voir », elle repartit aussitôt pour Paris « et ne permit point qu'on demandât rien pour elle, ce qu'elle rejeta même avec indignation. Néanmoins leurs affaires étoient fort embarrassées, et quelques jours après on la força d'accepter une pension du roi de douze mille livres. »

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