TOME XVIII · CHAPITRE V

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Résumé

1721, le « chaos des finances » : retraite de Pelletier de Sousy ; le « conseil de régence curieux sur les finances et la sortie de Law du royaume » — avec les réflexions de l'auteur ; le prince de Conti « débanque Law » ; la suite du conseil « orageuse entre le régent et M. le Duc ». Et la seconde offensive : le Régent veut de nouveau ôter Villeroy et faire l'auteur gouverneur du roi, « s'y associe M. le Duc » — « je refuse ; le combat dure plus d'un mois ; je demeure si ferme que le maréchal de Villeroy conserve sa place, faute de qui la remplir ».

Les entrées

Année 1721
L'année 1721 s'ouvre sur la stagnation : « depuis le changement du ministère des finances et la disjonction de tous les droits et revenus royaux d'avec la compagnie des Indes, excepté la ferme du tabac, tout étoit resté dans l'inaction qui, jointe au défaut de confiance, achevoit de perdre le crédit du roi et laissoit une incertitude extrême dans la fortune des particuliers ».
Chaos des finances
La Houssaye, nouveau contrôleur général, « outre le chaos des finances, n'y avoit trouvé ni registres, ni notions, ni qui que ce fût en aucune place, ni personne qui s'y présentât, parce qu'avec Law étoient tombés ceux qu'il y avoit mis. Toute circulation se trouvoit arrêtée, enfin un épuisement et une confusion au delà de tout ce qu'il s'en peut imaginer. » Depuis Noailles, Argenson puis Law — qui « passa jusqu'à ne donner pas même connoissance au conseil de régence des édits affichés en foule par les rues » —, les finances échappaient entièrement au conseil ; La Houssaye, « résolu d'aller plus avant, crut apparemment devoir s'appuyer du nom du conseil de régence, quelque vain que ce conseil fût devenu ».
Retraite de Pelletier de Sousy
« Le Pelletier de Sousy, doyen du conseil, qui étoit aussi du conseil de régence, avoit obtenu depuis quatre jours la permission de ne plus faire aucune fonction de ses emplois, à cause de son âge, qui passoit quatre-vingts ans, mais avec la tête bonne et la santé aussi, chagrin contre des Forts, son frère, avec qui il logeoit, et alla se retirer à Saint-Victor, où l'ennui le gagna bientôt et peut-être le repentir. »
Conseil de régence curieux sur les finances et la sortie de Law du royaume
Saint-Simon transcrit, « écrit dès que j'en fus sorti pour n'en pas perdre une exacte mémoire », le conseil de régence du dimanche 24 janvier 1721 aux Tuileries. M. le Duc s'y déclara d'abord hors d'intérêt en remettant « quinze cents actions » ; le prince de Conti offrit « le duché de Mercœur » ; La Houssaye conclut « que la compagnie fût déclarée redevable de tous les billets de banque ». Puis l'orage : M. le Duc révéla « plus de deux milliards sept cents millions de billets de banque » dans le public, et le régent avoua que Law avait fabriqué et répandu six cents millions « à son insu, et sans y être autorisé par aucun arrêt, pour quoi M. Law méritoit d'être pendu ; mais que, lui régent l'ayant su, il l'avoit tiré d'embarras par un arrêt qu'il fit expédier et antidater ». — « Mais, monsieur, comment, sachant cela, l'avez-vous laissé sortir du royaume ? — C'est vous, monsieur, qui lui en avez fourni les moyens. — Je ne vous ai jamais demandé de le faire sortir du royaume… » On arrêta « tout d'une voix » des commissaires pour liquider tous les papiers ; M. le Duc objecta : « il y a quatre-vingt mille familles au moins dont tout le bien consiste en ces effets : de quoi vivront-elles pendant cette liquidation ? » Et le maréchal de Villeroy conclut par son exclamation : « N'êtes-vous pas revêtu de toute son autorité, et n'en avez-vous pas aussi toute la confiance ? »
Réflexions sur ce conseil de régence
« L'étonnement fut grand dans tous ceux qui se trouvèrent à ce conseil. Personne n'ignoroit en gros le désordre des finances ; mais le détail de tant de millions factices, qui ruinoient le roi ou les particuliers, ou pour mieux dire l'un et l'autre, effraya tout le monde. On vit alors à découvert où avoit conduit un jeu de gobelets, dont toute la France avoit été séduite, et quelle avoit été la prodigalité du régent, par la facilité de battre monnaie avec du papier. » Quant à l'aveu de l'arrêt antidaté : « quel aveu d'un régent du royaume, en présence du roi et d'un si nombreux conseil, dont la plupart ne lui étoient rien moins qu'attachés ! J'en frémis en l'entendant faire, et il est incroyable que ce terrible aveu n'ait pas eu la moindre des suites que j'en craignis. »
Prince de Conti débanque Law
Le prince de Conti « avoit raison d'avancer que tout le monde savoit bien qu'il n'avoit point d'actions. Mais un peu de jugement l'auroit retenu de faire une protestation qui faisoit souvenir tout le monde qu'il avoit porté le premier et le plus mortel coup à la banque, en se faisant tout à coup rembourser en argent de tout son papier, dont Law ne s'est pu relever depuis. On vit arriver publiquement à l'hôtel de Conti quatre surtouts chargés d'argent, et le prince de Conti pendu à ses fenêtres pour les voir entrer chez lui. »
Continuation de ce conseil de régence, orageux entre le régent et M. le Duc, à l’occasion de la retraite de Law
Cette scène « scandalisa et effraya tous ceux qui dans ce conseil en furent témoins ; tous deux y firent un mauvais personnage ». Le régent, « qui de goût et depuis par nécessité vivoit de ruses et de finesses, crut avoir fait merveilles d'avoir chargé M. le Duc des passeports de Law » pour lui « affubler » la sortie du royaume, « et le prendre au dépourvu en ce conseil. Il en fut cruellement la dupe » : M. le Duc, « continuellement alerte », « apprit sa leçon » et « pressa impitoyablement M. le duc d'Orléans ». Le fond reste pour Saint-Simon « des ténèbres que j'avoue que je n'ai pu percer ». « Le rare est qu'après une scène si forte, si poussée, si scandaleuse, si publique, il n'y parut pas entre M. le Duc et M. le duc d'Orléans » : le régent, faible, « avala ce calice comme du lait », et M. le Duc, songeant à sauver ses trésors du naufrage — car ses quinze cents actions « n'étoient rien en comparaison de celles qui lui restoient sous d'autres formes » —, « ne chercha depuis qu'à la lui faire oublier ».
M. le duc d’Orléans veut de nouveau ôter au maréchal de Villeroy la place de gouverneur du roi et me la donner
Peu après, le régent fit ses plaintes « de la conduite du maréchal de Villeroy à son égard, de ses liaisons, de ses vues folles, mais dangereuses, et du péril pour lui régent de laisser croître le roi entre ses mains », et conclut « par me déclarer résolument qu'il me vouloit mettre en sa place ». Saint-Simon opposa les mêmes raisons que les autres fois : après le renvoi du duc du Maine, ce serait « réunir contre Son Altesse Royale le renouvellement des plus affreux soupçons », « mettre en furie Paris qui croyoit la vie du roi attachée à sa vigilance », le parti du Maine « caché sous la cendre », la vieille cour et « le parlement et toute la robe que le maréchal de Villeroy avoit toujours bassement courtisée ».
Il s’y associe M. le Duc
Le régent « espéra apparemment plus de force sur moi en joignant M. le Duc à lui » : Millain vint déclarer que M. le Duc trouvait « toutes sortes de raisons les plus solides d'ôter le maréchal de Villeroy d'auprès du roi », et qu'il ne désirait personne davantage que Saint-Simon en cette place.
Je refuse
Saint-Simon refusa : « ces mêmes raisons qui m'avoient engagé à le remercier avec opiniâtreté les autres fois subsistoient toutes ». Le régent, « après toutes les horreurs qu'on avoit eu tant de soin de répandre partout, devoit se garder sur toutes choses de mettre en une place si immédiate à la personne du jeune roi aucun de ceux qui étoient publiquement ses serviteurs particuliers, moi moins que pas un ». Millain « contesta mes raisons plus de deux grosses heures sans me faire perdre une ligne de terrain ».
Le combat dure plus d’un mois
« Les deux princes furent étonnés et fâchés de cette résistance » ; « ils me déclarèrent qu'ils ne quitteroient point prise que je n'eusse accepté » : « elle dura ainsi cinq semaines ». Saint-Simon livra enfin sa raison la plus intime : « mon honneur m'étoit plus cher que l'un ni l'autre, et que tout ce que la plus grande fortune me pourroit présenter » ; « nul ne pouvoit me garantir que le roi fût exempt de tout accident et de toute maladie tant qu'il seroit entre mes mains » ; « si malheur arrivoit au roi, je courois toutes sortes de risques d'entendre publier qu'il n'auroit été mis entre mes mains que pour avoir plus de liberté de s'en défaire, soit par ma négligence, soit par ma connivence, à quoi je me sentois radicalement incapable de survivre un moment ». À Millain vantant sa réputation demeurée intacte à la mort des princes, il répondit par la différence des temps : alors « j'avois tout à perdre en perdant le Dauphin et la Dauphine » — tandis qu'à présent, gouverneur d'un enfant-roi, « le moyen le plus certain de conserver ma réputation entière, sans tache et sans rides, étoit de ne l'exposer à aucun des cas qui pourroit la gâter, quelque injustement que ce pût être ».
Je demeure si ferme, que le maréchal de Villeroy conserve sa place auprès du roi, faute de qui la remplir
Millain revenant encore à la charge, la colère prit : « c'étoit une tyrannie qu'exiger d'un serviteur d'exposer son honneur et sa réputation au hasard d'un futur contingent », possible « par les accidents communs à tous les hommes, et par la rougeole et la petite-vérole que le roi n'avoit point eues » ; « si j'étois nommé pour la remplir, je refuserois ferme et net » — quitte à la Bastille — « je l'embrasserois comme un fer rouge, plutôt que de m'y exposer ». « Cela dit avec quelque force, je me levai, et par ma contenance, je fis entendre à Millain que tout étoit épuisé. Telle fut la fin finale de cette affaire. Mon refus opéra la conservation du maréchal de Villeroy auprès du roi, faute de trouver de qui la remplir. »
Sa misère là-dessus
Le régent en fut réduit à sa misère : « il me demanda plusieurs fois si je le voulois livrer en proie au maréchal de Villeroy, et je vis combien il étoit touché et frappé de la différence, pour lui, de voir le roi entre de telles mains ou entre les miennes. En cela il n'avoit pas tort. » « M. le duc d'Orléans fut un peu fâché ; mais avec moi surtout ses fâcheries étoient légères et courtes. Pour M. le Duc, il me parut qu'il se paya, quoique à regret, de raison. »
Le maréchal de Villeroy découvre le péril qu’il a couru pour sa place
« M. le duc d'Orléans conta tout cela à l'abbé Dubois ; je l'appelle toujours ainsi, quoique sacré archevêque de Cambrai. On a vu ailleurs ici que souvent les choses intérieures les plus secrètes transpiroient du Palais-Royal et se savoient au dehors. Le maréchal de Villeroy apprit le risque qu'il avoit couru, et qu'il n'avoit tenu qu'à moi d'avoir sa place. »
Il ne me pardonne pas d’avoir pu la remplir, si je l’avois voulu
« Tout autre que lui auroit pu en être piqué contre M. le duc d'Orléans et contre M. le Duc, mais m'auroit su gré de mon refus et de ma conduite qui l'avoit conservé. Ce sentiment ne fut pas celui du maréchal de Villeroy. Trop fâché pour se contenir, trop bas et trop timide pour s'en prendre au régent », dont sa place était « la cheville ouvrière » de ses projets, « il s'en prit honteusement à la partie foible, dont pourtant l'opiniâtre refus l'avoit sauvé. Il renouvela donc ses anciennes plaintes et son ancien dépit contre moi. Malheureusement pour lui il ne sut et ne put par où me prendre. Il eut recours à de misérables généralités et à aboyer à la lune. »
Je le méprise
« Je pris le parti de mépriser ses discours, comme je faisois de tout temps sa personne, mais sans me lâcher sur lui en rien. Je me contentai d'en hausser les épaules et de traiter de radotage ce qu'on m'en contoit », et « de piquer de plus en plus, par mon parfait silence, son orgueil et sa vanité blessée ».

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