TOME IX · CHAPITRE PREMIER

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Résumé

Ouverture 1711 : le prince de Lorraine coadjuteur de Trèves ; morts du cardinal Grimani, de la duchesse de Modène, du prince de Salm, du comte de Noailles, de Mme de Ravetot, de l'abbé de Pompadour et sa « singularité ». Puis le dixième denier : le P. Tellier « persuade au roi que tous les biens de ses sujets sont à lui » — l'explication du conseil des finances, la fâcherie de Monseigneur et du duc de Bourgogne, la sortie du prince contre les financiers. Et du Mont avertit l'auteur de « la plus folle calomnie » persuadée contre lui à Monseigneur — la crédulité du Dauphin mise à nu.

Les entrées

Prince de Lorraine coadjuteur de Trêves
M. de Lorraine, par la protection de l'empereur, « avoit forcé le chapitre de Trêves de souffrir que son frère y entrât » : les chapitres de Trêves et de Mayence, « faits sages » par l'exemple de Cologne — qui n'a plus d'archevêque que de la maison de Bavière depuis que ces princes s'y sont introduits —, ne voulaient plus souffrir de princes chez eux. « Les prières et les menaces furent employées par la cour de Vienne ; M. de Lorraine traita et répandit l'argent à pleines mains » ; le vieil archevêque de soixante-quinze ans fut gagné, « la brigue emporta les chanoines », et le frère du duc de Lorraine fut élu coadjuteur à la fin de septembre.
Mort et caractère du cardinal Grimani
L'empereur perdit ensuite « un de ses plus effrénés partisans, en la personne du cardinal Grimani, qui n'eut de dieu que son service, à qui les crimes ne coûtoient rien, et qui en fut singulièrement récompensé de la vice-royauté de Naples, où il mourut à la grande satisfaction de ce royaume, qu'il tyrannisoit fort, et du pape et de tout Rome, qu'il maîtrisoit sans ménagement d'une étrange sorte ».
Mort et famille de la duchesse de Modène ; son deuil
Mort de la duchesse de Modène à trente-neuf ans : elle avait deux ans de plus que l'impératrice, « toutes deux filles de la duchesse d'Hanovre », dont Saint-Simon a raconté ailleurs ce qui les fit sortir de France. « Le roi prit le deuil quatre ou cinq jours de Mme de Modène. M. de Modène avoit l'honneur d'être son parent. »
Mort et fortune du prince de Salm
Le prince de Salm mourut fort peu après sa femme. « Il avoit eu les premiers emplois à la cour de Vienne ; il avoit été gouverneur de la personne de l'empereur, et avoit fait son mariage avec sa nièce ; des mécontentements l'avoient fait renoncer à toutes ses charges et à la cour depuis quelques années ; il s'étoit retiré chez lui, et il mourut à Aix-la-Chapelle. » Mme la Princesse était sœur de sa femme et de la duchesse d'Hanovre.
Mort du comte de Noailles
Le jeune comte de Noailles mourut de la petite vérole à Perpignan : « de beaucoup de frères qu'avoit eus le duc de Noailles, c'étoit le seul qui restoit ». Il tenait de son aîné son régiment de cavalerie et était lieutenant général au gouvernement d'Auvergne — « cela ne vaut que huit mille livres de rentes ». Le roi rendit l'un et l'autre au duc de Noailles.
Mort et caractère de Mme de Ravetot ; sa famille et celle de son mari
Mort de Mme de Ravetot, « perte pour ses amis, dont elle avoit beaucoup, des deux sexes, et la plupart de haut parage » : « on l'appeloit belle et bonne, et elle étoit l'une et l'autre, avec de l'esprit, des grâces et rien de recherché ni d'affecté ». Fille de Pertuis, ancien capitaine des gardes de M. de Turenne mort gouverneur de Menin, elle avait épousé un Canouville dont la belle-mère, fille aînée du maréchal de Grammont, « borgnesse, boiteuse et fort laide », mariée « presque pour rien », s'était faite carmélite en secondes pensées. Le mari, « fort brave homme, qui buvoit bien, fort bête et fort débauché », mourut ruiné, lieutenant général, ne laissant qu'une fille.
Mort, famille et singularité de l’abbé de Pompadour
L'abbé de Pompadour « emporta moins de regrets » : « un petit homme qui, à quatre-vingt-cinq ou six ans, couroit encore la ville, et qui n'avoit jamais fait la moindre figure ». Singularité mémorable : « il avoit un laquais presque aussi vieux que lui, à qui il donnoit, outre ses gages, tant par jour pour dire son bréviaire en sa place, et qui le barbotoit dans un coin des antichambres où son maître alloit. Il s'en croyoit quitte de la sorte, apparemment sur l'exemple des chanoines qui payent des chantres pour aller chanter au chœur pour eux. » Avec lui finit la branche aînée de sa maison.
Dixième denier
Dans un royaume écrasé de billets discrédités et d'impôts quadruplés, où « le roi ne payoit plus personne et tiroit toujours », Desmarets ressuscita la dîme royale de Vauban et de Boisguilbert — non comme l'impôt unique et libérateur qu'ils avaient conçu, « crime irrémissible dans la doctrine financière, mais comme surcroît ». Un bureau trié de parents et d'affidés dressa l'édit du dixième : il fallait « tirer de chacun une confession de bonne foi, nette et précise, de son bien », révélation forcée « du secret de leurs familles », « cette lampe portée sur leurs parties les plus honteuses… le cousin germain de ces dénombrements impies qui ont toujours indigné le créateur ». Le Languedoc offrit en corps tous ses biens contre la dixième partie franche — proposition « réputée à injure » ; la plupart payèrent « le quint, le quart, le tiers de leurs biens », et « les seuls financiers s'en sauvèrent par leurs portefeuilles inconnus ».
P. Tellier persuade au roi que tous les biens de ses sujets sont à lui
Anecdote tenue de Maréchal : le roi, épouvanté lui-même de ce surcroît, tomba dans une tristesse visible plusieurs jours ; puis, rasséréné, confia à son chirurgien que « les scrupules de prendre ainsi les biens de tout le monde l'avoient fort tourmenté ; qu'à la fin il s'en étoit ouvert au P. Tellier…, qui étoit revenu avec une consultation des plus habiles docteurs de Sorbonne qui décidoit nettement que tous les biens de ses sujets étoient à lui en propre, et que, quand il les prenoit, il ne prenoit que ce qui lui appartenoit », décision qui l'avait « mis fort au large ». Maréchal en demeura sans pouvoir « proférer un seul mot ». « Elle montre… ce qu'est un roi livré à un pareil confesseur, et qui ne parle qu'à lui, et ce que devient un État livré en de telles mains. »
Explication du conseil des finances
Explication du conseil des finances : il se passait « presque entier en signatures et en bons », toutes les vraies affaires — taxes, impôts, régies — étant faites « par le contrôleur général seul chez lui », rapportées au roi tête à tête, d'où « des arrêts du conseil en finance qui n'ont jamais vu que le cabinet du contrôleur général ». Le 30 septembre, Desmarets y entra l'édit du dixième dans son sac : préface décisive du roi, discours pathétique du ministre, lecture d'un bout à l'autre. D'Aguesseau demanda à examiner ; le roi jugea l'examen « même inutile ». Seul Beauvilliers dit quelques mots de résignation. « Ainsi fut bâclée cette sanglante affaire, et immédiatement après signée, scellée, enregistrée parmi les sanglots suffoqués. » Le chancelier, à qui on prêta une opposition vigoureuse, avoua avec honneur « qu'il s'étoit tu absolument ».
Monseigneur et Mgr le duc de Bourgogne fâchés du dixième
Les protecteurs du dixième « virent clairement toutes ces horreurs sans être capables d'en être touchés » — Boisguilbert, désolé de se voir « l'innocent donneur d'avis d'un si exécrable monopole », prédit que ce dixième en sus des monopoles « ne produiroit presque rien », et l'événement lui donna raison. Quelques jours après la publication, Monseigneur, « par grand extraordinaire », alla dîner à la Ménagerie avec ses enfants : les deux princes y montrèrent leur colère du dixième, spectacle si contraire à leur ordinaire qu'il surprit infiniment « ce peu de témoins qui les entendirent, et les consolèrent un peu dans l'espérance en eux de quelque ressource ».
Sortie de Mgr le duc de Bourgogne contre les financiers
À ce dîner, Mgr le duc de Bourgogne, « moins gêné que d'ordinaire, se mit sur les partisans, dit qu'il falloit qu'il en parlât, parce qu'il en avoit jusqu'à la gorge, déclama contre le dixième denier…, s'expliqua avec plus que de la dureté sur les financiers et les traitants…, et par cette juste et sainte colère, rappela le souvenir de saint Louis, de Louis XII, Père du peuple, et de Louis le Juste ». Monseigneur y entra un peu avec lui. « Mais le décret en étoit porté ; le vrai successeur de Louis XIV étoit le fils d'un rat de cave », qui devait mettre les publicains « en honneur par la vénération qu'il leur porta » et leur ouvrir jusqu'aux grâces de la cour, de l'Église et de la guerre.
Du Mont m’avertit de la plus folle calomnie persuadée contre moi à Monseigneur
Nouvelle bombe sur Saint-Simon : au sortir de la messe, du Mont le tire par l'habit, un doigt sur la bouche — « Aux berceaux ». Dans ce lieu le moins fréquenté de Marly, sous deux conditions de secret absolu, il révèle que deux jours après le mariage de Berry, Monseigneur, « d'un air contre son naturel fort enflammé », a dit chez Mme la princesse de Conti que Saint-Simon aurait déclaré que, le mariage fait, « il falloit faire chasser Mme la Duchesse et elle, et qu'après cela nous gouvernerions tout à notre aise ce bon imbécile, en parlant de soi » ; qu'il menaçait d'avertir le duc de Bourgogne « de me craindre, de m'écarter, et de s'éloigner tout à fait de moi ». Du Mont, seul en tiers « collé à la muraille, frémissoit sans oser dire une parole ».
Crédulité inconcevable de ce prince
Crédulité inconcevable du prince : comment proposer au roi de chasser deux princesses du sang qu'il aimait ? « Il ne falloit pas être plus fou que les plus enfermés pour concevoir un projet si radicalement insensé…, et plus que démon pour l'inventer. » Du Mont l'avoue, mais « la calomnie n'en étoit pas moins faite et reçue » ; il prescrit la conduite — ne pas demander Meudon, aller chez Monseigneur « de loin à loin, mais allez-y ». Saint-Simon ne sut jamais l'auteur, mais toute la cabale de Meudon le haïssait : les rangs, la Flandre, le mariage de Berry qu'on savait son ouvrage, la démarche Bignon, et surtout « ce qui commençoit à se former d'intime entre Mgr le duc de Bourgogne et moi ». Mme de Saint-Simon obtint cependant d'aller passer un Marly à la Ferté — liberté sans exemple pour une dame d'honneur, « grand bruit, et grande envie par la distinction ».
Mme de Saint-Simon s’adresse à Mme la duchesse de Bourgogne, qui détrompe pleinement Monseigneur et me tire d’affaire
Du Mont trop timide pour parler lui-même, Mme de Saint-Simon s'adressa à Mme la duchesse de Bourgogne, « vivement touchée » du péril de tous devant une telle crédulité. Le 19 novembre, menée tête à tête à Meudon, la princesse entama sur Mme de Saint-Simon, laissa Monseigneur tout dire, puis lui démontra « qu'il n'étoit pas imaginable qu'un homme avec la moindre teinture de la cour… pût se mettre dans la tête un projet aussi insensé…, et qu'à la première vue de la chose, nul homme du moindre sens n'y pouvoit ajouter foi ». Le prince, saisi de « la honte d'avoir si pleinement donné dans un panneau si grossièrement tendu, l'avoua à l'instant de bonne foi », s'excusant que « la colère l'avoit surprise ». Elle en profita pour le mettre en garde contre ses entours. Saint-Simon, tiré d'affaire, garda pourtant la même conduite, « pour ne pas donner envie de quelque autre invention » aux inventeurs de celle-ci.

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