TOME XII · CHAPITRE XIX

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Résumé

La machine de cour analysée : « la cour pour toujours à la campagne » et les raisons de cette politique ; l'origine de Versailles ; le roi veut « une grosse cour » et ses adresses pour la maintenir ; son application à être informé de tout — police, délations, le « secret des postes » ; sa parole tenue, son secret, son goût des confiances — avec une « singulière histoire » ; l'« art personnel du roi à rendre tout précieux » — les distinctions de fumée qui tiennent lieu de tout ; sa retenue, sa « politesse mesurée », sa patience ; le crédit des valets ; sa jalousie pour le respect dû à ses envoyés ; le « récit bien singulier » sur le duc de Montbazon.

Les entrées

La cour pour toujours à la campagne ; raisons de cette politique
« La cour fut un autre manège de la politique du despotisme. » Plusieurs choses tirèrent la cour de Paris pour toujours : les troubles de la minorité — « il ne pouvoit pardonner à Paris sa sortie fugitive de cette ville la veille des Rois, ni de l'avoir rendue, malgré lui, témoin de ses larmes, à la première retraite de Mme de La Vallière » ; « l'embarras des maîtresses, et le danger de pousser de grands scandales au milieu d'une capitale si peuplée » ; l'importunité de la foule ; le goût de la chasse et des bâtiments ; « enfin l'idée de se rendre plus vénérable en se dérobant aux yeux de la multitude ».
Origine de Versailles
Origine de Versailles : « petit château de cartes alors, bâti par Louis XIII ennuyé, et sa suite encore plus, d'y avoir souvent couché dans un méchant cabaret à rouliers et dans un moulin à vent, excédés de ses longues chasses ». L'amour de Mme de La Vallière, « qui fut d'abord un mystère, donna lieu à de fréquentes promenades à Versailles » : « le roi son fils pour être plus en particulier avec sa maîtresse, plaisirs inconnus au juste, au héros, digne fils de saint Louis, qui bâtit ce petit Versailles » — et les petites parties y firent naître peu à peu « ces bâtiments immenses ».
Le roi veut une grosse cour
« Le roi sentoit qu'il n'avoit pas à beaucoup près assez de grâces à répandre pour faire un effet continuel. Il en substitua donc aux véritables d'idéales, par la jalousie, les petites préférences..., et pour ainsi dire, à tous moments, par son art » : les fêtes et les voyages où l'on nommait les personnes, Marly, Trianon où les dames « étoient choisies » à chaque repas, le bougeoir du coucher, les justaucorps à brevet « bleu doublé de rouge..., brodé d'un dessin magnifique », dont l'obtention était une grâce.
Ses adresses pour la rendre et la maintenir telle
« Il regardoit à droite et à gauche à son lever, à son coucher, à ses repas... ; il voyoit et remarquoit tout le monde, aucun ne lui échappoit, jusqu'à ceux qui n'espéroient pas même être vus... C'étoit un démérite... de ne faire pas de la cour son séjour ordinaire..., et une disgrâce sûre pour qui n'y venoit jamais, ou comme jamais. Quand il s'agissoit de quelque chose pour eux : “Je ne le connois point”, répondoit-il fièrement... et ces arrêts-là étoient irrévocables. Surtout il ne pouvoit souffrir les gens qui se plaisoient à Paris. »
Application du roi à être informé de tout
« Louis XIV s'étudioit avec grand soin à être bien informé de ce qui se passoit partout..., dans le secret des familles et des maisons. Les espions et les rapporteurs étoient infinis... Ces voies inconnues rompirent le cou à une infinité de gens de tous états, sans qu'ils en aient jamais pu découvrir la cause, souvent très injustement, et le roi une fois prévenu ne revenoit jamais. » Ce fut à sa curiosité que le lieutenant de police dut son établissement : ces officiers furent « plus craints, plus ménagés, aussi considérés que les ministres, jusque par les ministres mêmes » ; Pontchartrain lui faisait sa cour de « toutes les galanteries et toutes les sottises de Paris ».
Police ; délations
« Mais la plus cruelle de toutes les voies... fut celle de l'ouverture des lettres » — le secret des postes, qui enrichit les Pajot et les Roullier. « Le roi voyoit l'extrait de toutes les lettres où il y avoit des articles que les chefs de la poste... jugeoient devoir aller jusqu'à lui » ; les gens de la poste « furent en état de supposer tout ce qu'il leur plut, et à qui il leur plut... Un mot de mépris sur le roi ou sur le gouvernement, une raillerie... noyoit sans ressource, sans perquisition aucune. »
Secret des postes
« Jamais rien ne coûta moins au roi que de se taire profondément, et de dissimuler de même. Ce dernier talent, il le poussa souvent jusqu'à la fausseté, mais avec cela jamais de mensonge, et il se piquoit de tenir parole. Aussi ne la donnoit-il presque jamais. Pour le secret d'autrui, il le gardoit aussi religieusement que le sien. Il étoit même flatté de certaines confessions et de certaines confidences. »
Le roi se pique de tenir parole, est fort secret, se plaît aux confiances
L'histoire singulière : une femme de nom, « séparée de lieu depuis un an d'avec son mari, se trouvant grosse et sur le point de le voir arriver de l'armée », obtint une audience secrète et « se confia au roi... comme au plus honnête homme de son royaume ». Le roi « lui conseilla de profiter d'une si grande détresse pour vivre plus sagement à l'avenir », et fit retenir le mari tout l'hiver sur la frontière — Louvois et l'officier « également surpris et fâchés » — sans conter l'histoire « que bien des années après..., pas même du soupçon le plus vague ni le plus incertain ».
Singulière histoire là-dessus
« Jamais personne ne donna de meilleure grâce, et n'augmenta tant par là le prix de ses bienfaits. Jamais personne ne vendit mieux ses paroles, son souris même, jusqu'à ses regards. Il rendit tout précieux par le choix et la majesté, à qui la rareté et la brèveté de ses paroles ajoutoit beaucoup. S'il les adressoit à quelqu'un..., toute l'assistance le regardoit. »
Art personnel du roi à rendre tout précieux
« Jamais il ne lui échappa de dire rien de désobligeant à personne... Jamais homme si naturellement poli, ni d'une politesse si fort mesurée, si fort par degrés, ni qui distinguât mieux l'âge, le mérite, le rang. » Ses degrés de salut : « jamais il n'a passé devant la moindre coiffe sans soulever son chapeau, je dis aux femmes de chambre... Aux dames, il ôtoit son chapeau tout à fait, mais de plus ou moins loin ; aux gens titrés, à demi... ; aux seigneurs, mais qui l'étoient, il se contentoit de mettre la main au chapeau » ; et jusqu'à « sa manière de se soulever à demi à son souper pour chaque dame assise qui arrivoit ».
Sa retenue ; sa politesse mesurée
« Si on lui faisoit attendre quelque chose à son habiller, c'étoit toujours avec patience. Exact aux heures qu'il donnoit... ; une précision nette et courte dans ses ordres » ; s'il devançait l'heure et que le capitaine des gardes manquât, « il ne manquoit point de lui dire après que c'étoit sa faute à lui d'avoir prévenu l'heure ». « Aussi, avec cette règle, qui ne manquoit jamais, étoit-il servi avec la dernière exactitude, et elle étoit d'une commodité infinie pour les courtisans. »
Patience du roi, et précision et commodité de son service et de sa cour
« Il traitoit bien ses valets, surtout les intérieurs. C'étoit parmi eux qu'il se sentoit le plus à son aise... Ils faisoient souvenir de ces puissants affranchis des empereurs romains, à qui le sénat et les grands de l'empire faisoient leur cour... Les charges des premiers gentilshommes de la chambre furent plus qu'obscurcies par les premiers valets de chambre... L'insolence aussi étoit grande dans la plupart d'eux, et telle qu'il falloit savoir l'éviter, ou la supporter avec patience. »
Crédit et familiarité des valets
Jaloux du respect rendu à ceux qu'il envoyait, « il ne manquoit guère de demander à ses gentilshommes ordinaires, quand ils revenoient de sa part de faire des compliments... aux gens titrés..., comment ils avoient été reçus ; et il auroit trouvé bien mauvais qu'on ne les eût pas fait asseoir, et conduits fort loin, les hommes au carrosse. »
Jalousie du roi pour le respect rendu à ceux qu’il envoyoit
Le récit du duc de Montbazon : le roi « racontoit quelquefois avec complaisance » que, jeune, ayant envoyé une lettre par un de ses valets de pied au duc de Montbazon, gouverneur de Paris, celui-ci, qui allait se mettre à table, « avoit forcé ce valet de pied de s'y mettre avec lui, et le conduisit, lorsqu'il le renvoya, jusque dans la cour, parce qu'il étoit venu de la part du roi ».
Récit bien singulier sur le duc de Montbazon
« Il aimoit fort l'air et les exercices... Il avoit excellé à la danse, au mail, à la paume. Il étoit encore admirable à cheval à son âge... Il disoit que de ces choses qui n'étoient point nécessaires, il ne s'en falloit pas mêler, si on ne les faisoit pas bien. » Meilleur tireur de son royaume, nourrissant lui-même ses chiennes couchantes ; menant sa calèche de chasse « à toute bride, avec une adresse et une justesse que n'avoient pas les meilleurs cochers ».
Grâces naturelles du roi en tout
« Rien n'étoit pareil à lui aux revues, aux fêtes, et partout où un air de galanterie pouvoit avoir lieu par la présence des dames..., mais toujours majestueuse... ; jusqu'au moindre geste, son marcher, son port, toute sa contenance, tout mesuré, tout décent, noble, grand, majestueux, et toutefois très naturel. Dans les choses sérieuses, les audiences d'ambassadeurs, les cérémonies, jamais homme n'a tant imposé ; et il falloit commencer par s'accoutumer à le voir, si en le haranguant on ne vouloit s'exposer à demeurer court. »
Son adresse ; son air galant, grand, imposant
« Il aima en tout la splendeur, la magnificence, la profusion. Ce goût il le tourna en maxime par politique... C'étoit lui plaire que de s'y jeter en tables, en habits, en équipages, en bâtiments, en jeu... Le fond étoit qu'il tendoit et parvint par là à épuiser tout le monde en mettant le luxe en honneur..., et réduisit ainsi peu à peu tout le monde à dépendre entièrement de ses bienfaits pour subsister. C'est une plaie qui, une fois introduite, est devenue le cancer intérieur qui ronge tous les particuliers..., dont les suites... ne vont à rien moins qu'à la ruine et au renversement général. »
Politique du plus grand luxe
« Ses bâtiments, qui les pourroit nombrer ? En même temps, qui n'en déplorera pas l'orgueil, le caprice, le mauvais goût ? » Versailles bâti « tout l'un après l'autre, sans dessin général ; le beau et le vilain furent cousus ensemble, le vaste et l'étranglé » ; les jardins « dont la magnificence étonne, mais dont le plus léger usage rebute..., on n'y est conduit dans la fraîcheur de l'ombre que par une vaste zone torride... De ce tout, il résulte qu'on admire et qu'on fuit » ; la chapelle, « la triste représentation d'un immense catafalque ».
Son mauvais goût
« Il abandonna Saint-Germain, et ne fit jamais à Paris ni ornement ni commodité, que le pont Royal, par pure nécessité. » Saint-Germain, « lieu unique pour rassembler les merveilles de la vue..., une ville toute faite », abandonné « pour Versailles, le plus triste et le plus ingrat de tous les lieux, sans vue, sans bois, sans eau, sans terre, parce que tout y est sable mouvant ou marécage, sans air par conséquent qui n'y peut être bon. Il se plut à tyranniser la nature, à la dompter à force d'art et de trésors » — et jusqu'à la place de Vendôme mutilée le jour même de la mort de Louvois.
Le roi ne fait rien à Paris, abandonne Saint-Germain, s’établit à Versailles, veut forcer la nature
L'eau manquant toujours, Louvois « imagina de détourner la rivière d'Eure, entre Chartres et Maintenon, et de la faire venir tout entière à Versailles. Qui pourra dire l'or et les hommes que la tentative obstinée en coûta pendant plusieurs années, jusque-là qu'il fut défendu, sous les plus grandes peines, dans le camp qu'on y avoit établi..., d'y parler des malades, surtout des morts, que le rude travail et plus encore l'exhalaison de tant de terres remuées tuoient !... Ce défaut devint la ruine de l'infanterie. La guerre enfin les interrompit en 1688... ; il n'en est resté que d'informes monuments qui éterniseront cette cruelle folie. »
Ouvrages de Maintenon
« À la fin, le roi, lassé du beau et de la foule, se persuada qu'il vouloit quelquefois du petit et de la solitude » : refusant Lucienne dont « cette heureuse situation le ruineroit », il choisit « un vallon étroit, profond, à bords escarpés, inaccessible par ses marécages, sans aucune vue..., avec un méchant village... qui s'appeloit Marly. Cette clôture sans vue, ni moyen d'en avoir, fit tout son mérite... Il crut choisir un ministre, un favori, un général d'armée. » L'ermitage pour trois nuits « deux ou trois fois l'année » devint, « d'accroissement en accroissement », le gouffre que l'on sait.
Marly
Forêts entières apportées « en grands arbres de Compiègne, et de bien plus loin sans cesse, dont plus des trois quarts mouroient » ; « vastes espaces de bois épais... subitement changés en immenses pièces d'eau où on se promenoit en gondoles, puis remises en forêts..., je parle de ce que j'ai vu en six semaines ; bassins changés cent fois... ; cette prodigieuse machine [de Marly]... : c'est peu de dire que Versailles tel qu'on l'a vu n'a pas coûté Marly... On ne dira point trop sur Marly seul en comptant par milliards. Telle fut la fortune d'un repaire de serpents et de charognes, de crapauds et de grenouilles, uniquement choisi pour n'y pouvoir dépenser. Tel fut le mauvais goût du roi en toutes choses, et ce plaisir superbe de forcer la nature, que ni la guerre la plus pesante, ni la dévotion ne put émousser. »

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