TOME XVII · CHAPITRE II
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Résumé
La conduite des bâtards après la chute : O et Hautefort « détournent le comte de Toulouse de suivre la fortune de son frère » — caractère et propos d'Hautefort ; la conversation avec Valincourt sur Toulouse et les bâtards, les remerciements transmis, l'assurance qu'il « s'en tiendra à sa conservation » ; Toulouse voit le Régent et revient au conseil. Les du Maine se retirent à Sceaux ; Toulouse et Mme Sforze « blâment fortement » la duchesse d'Orléans de ne point voir l'auteur ; elle, « outrée » que Toulouse n'ait pas suivi du Maine.
Les entrées
- Conduite des bâtards
- Au sortir du cabinet du conseil, les deux frères « descendirent dans l'appartement du duc du Maine, où ils s'enfermèrent avec leurs plus confidents. Ils les surent si bien choisir, que nul n'a su ce qu'il s'y passa » — le cardinal de Polignac toujours avec eux. Saint-Simon s'étonne qu'ils n'aient pas tenté le lit de justice : « la peur extrême, qui fut visible dans le duc du Maine, ne lui permit pas sans doute d'y penser... Il avoit vu le régent si libre dans sa taille, qu'il ne douta jamais qu'il ne fût bien préparé à tout ; et moins un grand coup, et si secrètement préparé, étoit de son génie, plus il redouta tout ce qu'il en ignoroit. »
- O et Hautefort détournent le comte de Toulouse de suivre la fortune de son frère
- Le comte de Toulouse « fit contenance de vouloir s'en aller à la suite de son frère. » Mais d'O, « qui avoit conservé sur son esprit comme dans sa maison une espèce de majordomat d'ancien gouverneur, l'en détourna » — attaché au duc du Maine, « mais plus encore à son intérêt, qui n'étoit pas d'anéantir son maître et de le confiner à la campagne » ; et « la franchise avec laquelle le chevalier d'Hautefort lui avoit parlé acheva de lui faire prendre le bon parti ».
- Caractère et propos d’Hautefort à son maître
- Hautefort, son écuyer et lieutenant général de mer, était « un rustre qui, sans aucune vertu ni philosophie, s'étoit persuadé d'affecter l'une et l'autre pour se faire admirer aux sots ». Il dit net à son maître « qu'il étoit la dupe de gens qui ne l'avoient jamais aimé, qui avoient toujours tout fait sans lui..., et dont les entreprises folles les avoient conduits au point où ils se trouvoient » ; qu'il s'agissait de « s'enterrer tout vif dans Rambouillet avant quarante ans, où, après les premiers jours d'admiration des sots, chacun le laisseroit là » ; que lui-même « avoit compté être avec un prince du sang, vrai ou d'apparence..., et avec un amiral..., mais que, pour s'enfouir tout vivant dans Rambouillet, il le prioit de n'y pas compter. On assure que rien ne donna tant à penser au comte de Toulouse que cette déclaration si prompte » : « il prit son parti de conserver son rang et son état ordinaire. »
- Conversation entre Valincourt et moi sur le comte de Toulouse et les bâtards
- Dès le samedi, Saint-Simon fit venir Valincourt et lui parla « franchement sur le choix que le comte de Toulouse avoit à faire », lui révélant tout : « c'étoit moi qui avois imaginé, proposé, et fait agréer la déclaration en faveur du comte de Toulouse » ; il le pria « de parler si fortement à son maître, qu'il ne se perdît pas pour son frère », et le pressa surtout de le faire paraître dès le lendemain au conseil de régence.
- Il revient aussi me faire les remercîments du comte de Toulouse et m’assurer qu’il s’en tiendra à sa conservation
- Valincourt « revint peu après me faire les remercîments du comte de Toulouse, et me dire que, malgré sa douleur et toutes les persécutions de famille, il demeureroit et se trouveroit le lendemain au conseil. Cela me rafraîchit fort le sang, car j'en prévoyois l'affaiblissement et la chute même du parti du duc et de la duchesse du Maine, et la division prochaine des deux frères. » Sur la question compliment ou silence, le comte fit savoir le soir même « qu'il sentoit moins sa distinction que le malheur de son frère, auquel même elle le rendoit plus sensible, et qu'il désiroit que M. le Duc et moi ne lui dissions rien ».
- Le comte de Toulouse voit le régent, vient au conseil
- Le comte vit le régent le samedi soir — « cela se passa courtement, mais bien entre eux » — puis, le dimanche, « tint le conseil de marine à l'ordinaire, et vint l'après-dînée au conseil de régence avec un air froid, sérieux et concentré ». Saint-Simon lui glissa à l'oreille « que c'étoit, ce jour-là, la première fois que je m'asseyois au-dessous de lui avec plaisir. Son remercîment tint de sa nature ; il fut très froid... Ce froid dura quelque temps..., mais peu à peu nous revînmes ensemble en notre premier état. »
- Le duc et la duchesse du Maine se retirent à Sceaux
- Mme du Maine et ses enfants s'étaient retirés le soir même à l'hôtel de Toulouse, où « le maréchal de Villeroy, M. de Fréjus et très peu d'autres les y virent ». Le samedi, Mme la duchesse d'Orléans y alla : « nouvelles douleurs, Mme du Maine au lit, immobile comme une statue. » Le lendemain dimanche, « M. et Mme du Maine s'en allèrent à Sceaux ».
- Le comte de Toulouse et Mme Sforze blâment fortement et souvent Mme la duchesse d’Orléans de ne me point voir
- Saint-Simon sut par la duchesse Sforze que le comte de Toulouse « blâmoit fort Mme la duchesse d'Orléans de ne me point voir, jusqu'à l'en avoir bien fait pleurer, par tout ce que lui et Mme Sforze lui avoient souvent dit là-dessus ».
- Elle est outrée qu’il n’ait pas suivi le duc du Maine, qui est fort mal traité par sa femme
- « Mme la duchesse d'Orléans étoit outrée de ce qu'il étoit demeuré, et n'avoit rien oublié pour l'engager à suivre le sort de son frère et servir la passion du duc du Maine et la rage de la duchesse du Maine. » Quant au couple de Sceaux : Saint-Simon laissa « M. du Maine en proie à ses perfidies, et Mme du Maine à ses folies, tantôt immobile de douleur, tantôt hurlante de rage, et son pauvre mari pleurant journellement comme un veau des reproches sanglants et des injures étranges qu'il avoit sans cesse à essuyer de ses emportements contre lui ».
- Séditieux et clandestin usage de feuilles volantes en registres secrets du parlement
- Le parlement, « retourné à pied des Tuileries au palais, avec aussi peu de satisfaction par les rues qu'il en avoit eu en venant, y respira de la frayeur et de la honte qu'il avoit essuyées, et tâcha de s'en venger clandestinement, en faisant écrire sur une feuille volante de registres secrets et fugitifs, qu'il n'avoit ni pu ni dû opiner au lit de justice, et sa protestation contre tout ce qui s'y étoit fait ».
- Le premier président mandé et cruellement traité par la duchesse du Maine
- Mme du Maine avait envoyé chercher le premier président sitôt rentré chez lui : « il n'osa désobéir... Il fut reçu avec un torrent d'injures et de reproches, et traité comme le dernier valet qu'on eût surpris en friponnerie ; il n'eut jamais le temps de s'excuser ni de répondre... Après une heure de ce torrent d'horreurs..., il s'en revint chez lui avec ce surcroît de rage... Il leur étoit trop indignement et abandonnément vendu pour être plaint de personne. Un moins malhonnête homme que lui en seroit crevé. »
- Blamont, président aux enquêtes, et deux conseillers enlevés et conduits en diverses îles du royaume
- Le lundi 29 août, « vingt-sept mousquetaires, commandés par leurs officiers, et partagés en trois détachements, avec un maître des requêtes à chacun, allèrent, avant quatre heures du matin, enlever de leur lit » Blamont, président aux enquêtes, et les conseillers Saint-Martin et Feydeau de Calendes : « leur frayeur fut mortelle, mais leur résistance nulle », et ils furent conduits séparément « le premier aux îles d'Hyères, le second à Belle-Île, le troisième dans l'île d'Oléron..., mortellement effrayés de se voir le Mississipi pour leur plus prochaine terre ». On ne trouva rien chez les deux conseillers, « mais infiniment chez Blamont ».
- Mouvements inutiles du parlement
- Le parlement s'assembla, députa aux femmes des exilés et au roi et au régent — harangue du premier président « pressante, mais en termes très mesurés et très respectueux », réponse « grave et vague » ; le palais fermé lundi et mardi ; mais « cette grande résolution, qui alloit à suspendre tout cours de justice..., et à essayer un second tome du fameux Broussel de la dernière minorité, ne put se soutenir. Dès le mercredi le parlement reprit de lui-même ses ordinaires fonctions » ; le « manége aussi ridicule qu'infructueux » des gens du roi dura jusqu'au 7 septembre, et le président des vacations, voyant les exilés hors d'atteinte, « épargna ensuite une importunité inutile » au régent.
- Effet de ce lit de justice au dehors et au dedans du royaume Raisons qui me détournèrent de penser alors à l’affaire du bonnet
- « L'honneur que cette exécution fit au régent dans les pays étrangers est incroyable » — le roi de Sicile s'expliquant « en propres termes » qu'on pouvait enfin traiter avec un prince qui ne se laissait plus « arracher son pouvoir par des légistes » ; les autres parlements « s'affermirent dans l'obéissance », et la Bretagne « commença par ce coup à rentrer peu à peu dans l'obéissance » : « voilà comme la fermeté est le salut des États. » Quant au bonnet, Saint-Simon explique pourquoi il n'y songea pas : ne pas « surcharger la faiblesse du régent », ne pas embarrasser la réduction des bâtards « d'une autre affaire si inférieure » ; la réduction avait « M. le Duc pour garant » et le parlement pour elle, tandis que le bonnet, portant sur les présidents à mortier, n'aurait eu « de garantie que la durée de la colère et de la fermeté d'un régent qui ne connoissoit ni l'une ni l'autre », prêt aux « mezzo-termine, rapatriages, conciliations... à nos dépens » : « il falloit quelquefois savoir demeurer en souffrance. »
- M. le Duc en possession de la surintendance de l’éducation du roi
- Dès le lendemain, M. le Duc « prit possession de la surintendance de l'éducation du roi et en fit les fonctions. Il s'établit peu de jours après dans l'appartement que le duc du Maine occupoit aux Tuileries. » L'après-dînée même du lit de justice, le maréchal de Villeroy, avec M. de Fréjus et toute l'éducation, « alla piaffant, quoique enrageant, à l'hôtel de Condé, où les souples respects d'une part, et les faux compliments de l'autre, donnèrent une autre sorte de spectacle » ; et dès le lendemain M. le Duc accompagna publiquement le roi au Cours, « au lieu du duc du Maine ».
- Sage avis de Mme d’Aligre
- Mme d'Alègre vint avouer, « parmi toutes ses enveloppes ordinaires, ses phrases suspendues et souvent coupées », que ses avis « si fort hiéroglyphiques » n'avaient tendu qu'à dénoncer « la dangereuse cabale qui se brassoit de longue main » ; et elle avertit de ne pas s'endormir : « quelque étourdis qu'ils fussent d'un coup auquel ils ne s'attendoient pas..., ils n'en seroient que plus enragés et plus unis..., pour profiter de plus en plus des dispositions de l'Espagne, irritée au dernier point du dernier traité. »
- Mauvaise sécurité du régent
- Saint-Simon en rendit compte au régent, mais trouva « un homme si à son aise d'être au lendemain de cette grande crise..., qu'il s'y étoit replongé tout à fait comme un homme qui s'étend dans son lit en arrivant d'une grande course » : « il m'assura qu'après une telle touche il n'avoit rien à craindre de personne, sans que je le pusse jamais tirer pour lors d'un si dangereux préjugé. » Saint-Simon outrepassa sa commission en priant Mme d'Alègre « d'avoir les yeux bien ouverts, et de m'avertir de tout ce qu'elle pourroit soupçonner ou découvrir ».
- Création personnelle d’un second lieutenant général des galères en faveur du chevalier de Rancé
- Vint alors une grâce chère entre toutes : le chevalier de Rancé, frère du « saint et fameux abbé de la Trappe », « de bien loin, et en tout genre, le plus ancien officier de toutes les galères..., premier chef d'escadre, commandant du port de Marseille », gardant « toute sa tête et toute sa santé » à plus de quatre-vingt-quatre ans, vint à Paris : « il ressembloit tant à M. de la Trappe, que je dirai sans scandale que j'en devins amoureux, et qu'on rioit de voir que je ne pouvois cesser de le regarder. » Saint-Simon emporta du régent « la création d'un second lieutenant général des galères, sans pouvoir être remplie après le chevalier de Rancé, et dix mille livres d'appointements » — grâce personnelle que les cris du chevalier de Roannois firent pourtant renaître une fois à sa mort.
- Folie du duc de Mortemart, qui envoie au régent la démission de sa charge pour la seconde fois
- Autre affaire : le duc de Mortemart, gendre de M. de Beauvilliers, dont Saint-Simon rappelle les anciens traits contre lui, s'engagea dans une nouvelle dispute avec le maréchal de Villeroy « où le premier poussa les choses d'autant plus loin qu'il avoit plus de tort ». Le régent ayant décidé pour le maréchal, Mortemart, piqué, « n'en fit pas à deux fois et lui envoya la démission de sa charge de premier gentilhomme de la chambre, avec une lettre fort peu ménagée ».
- Je la fais déchirer avec peine, et j’obtiens après la survivance de sa charge pour son fils
- Saint-Simon arriva comme le régent venait de la lire, « en furie » et résolu de le prendre au mot — « il me fit entendre que j'étois venu tout à propos. L'horreur que je sentis de la dépouille de M. de Beauvilliers, et de m'en revêtir aux dépens de ses petits-fils, m'inspira la plus nerveuse éloquence » : « il étoit fait et payé, tout régent qu'il étoit, pour souffrir toutes les sottises et tous les égarements du gendre de M. de Beauvilliers... La démission fut sur-le-champ mise en pièces. » Deux mois après, craignant toujours « la sombre folie » du duc, il obtint sans en parler à personne la survivance de la charge pour son fils « qui n'avoit pas sept ans », et mena les duchesses de Beauvilliers et de Mortemart en remercier publiquement le régent : « rien au monde ne m'a jamais tant fait de plaisir, et toute cette famille n'a jamais oublié ce service. »
- Ma dédaigneuse franchise avec le duc de Mortemart
- Mortemart vint le remercier trois jours après : « je lui répondis froidement qu'il ne m'en devoit aucun, parce que je n'avois rien fait pour lui, mais tout par mon tendre, fidèle et reconnoissant souvenir de M. le duc de Beauvilliers... La franchise d'une si sèche réponse abrégea la visite, qui finit froidement, mais poliment, sans que depuis j'aie ouï parler de lui. » Sa femme, « qu'il tenoit étrangement captive, dont la vertu, la piété, l'esprit et la conduite méritoient un tout autre mari », vint le lendemain « me remercier avec la plus grande effusion de cœur... Elle mourut bientôt après, sans que son mari sentît une si grande perte. »
- Survivances des gouvernements du duc de Charost à son fils ; de grand maître de la garde-robe ; des gouvernements de Normandie et de Limousin, aux fils des ducs de La Rochefoucauld, de Luxembourg et de Berwick, et du pays de Foix au fils de Ségur, qui épouse une bâtarde, non reconnue, de M. le duc d’Orléans
- Cette survivance en occasionna d'autres : au duc de Charost, Saint-Simon conseilla de demander pour son fils, plutôt que la charge de capitaine des gardes, « ses gouvernements de Calais et de Dourlens, et sa seule lieutenance générale de Picardie, qui est une grâce de quatre-vingt mille livres de rente » — obtenue deux jours après ; suivirent le duc de La Rochefoucauld (grand maître de la garde-robe), le duc de Luxembourg (gouvernement de Normandie), le duc de Berwick (Limousin) ; et Ségur, maître de la garde-robe du régent, qui « épousa la bâtarde non reconnue de M. le duc d'Orléans et de la comédienne Desmares », reçut de l'argent et la survivance du gouvernement du pays de Foix qu'avait son père.
- La Fare, lieutenant général de Languedoc, et l’abbé de Vauréal maître de l’oratoire
- La Fare acheta une lieutenance générale de Languedoc du comte du Roure ; et l'abbé de Vauréal eut permission d'acheter « la charge de maître de l'oratoire, qui n'a point de fonctions, mais les entrées de la chambre, et cinq ou six mille livres d'appointements » — bagatelle que Saint-Simon ne mentionne qu'à cause de « la singulière et fort étrange fortune que ce Vauréal a faite depuis » : « c'est un grand drôle, d'esprit et d'intrigue, d'effronterie sans pareil..., riche et de la lie du peuple... ; son nom est Guérapin, et son état premier franc galopin. »
- Gouvernement de Douai à d’Estaing
- Le gouvernement de Douai, vacant par la mort du vieux Pomereu, alla au marquis d'Estaing, « lieutenant général qui avoit servi en Italie et en Espagne sous M. le duc d'Orléans, et qu'il aimoit et estimoit fort avec raison ».
- Mme la duchesse d’Orléans, qui s’étoit tenue enfermée depuis le lit de justice, revoit le monde et joue
- « Dernière bagatelle : Mme la duchesse d'Orléans, qui s'étoit tenue sous clef depuis le lit de justice, s'en ennuya enfin, et rouvrit ses portes et son jeu à l'ordinaire. »
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