TOME XVII · CHAPITRE XV
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Résumé
La promotion de dix cardinaux, « discutée » un à un : Spinola, Althan, Perreira, Gesvres ; la « sagesse et dignité des évêques polonais » ; Bentivoglio récompensé de ses œuvres ; « Bossu, dit Alsace », malmené par l'empereur ; Belluga et sa « double et sainte magnanimité » ; Salerne ; et Mailly — son ambition, sa conduite, sa haine du cardinal de Noailles « et ses causes », ses « sentiments étranges sur la constitution ». Pourquoi les nonces de France ne reçoivent plus les marques qu'en rentrant en Italie ; le commerce avec Rome « étroitement et sagement défendu » aux évêques.
Les entrées
- Promotion de dix cardinaux
- « Le pape fit une promotion de dix cardinaux dont un réservé in petto. La France n'en eut point, parce que Bissy avoit passé sur son compte dans les derniers temps de la vie du roi, à la faveur de la constitution. » Les neuf déclarés : Gesvres, archevêque de Bourges, pour la Pologne ; Mailly, archevêque de Reims, proprio motu ; Spinola, nonce à Vienne ; Bentivoglio, nonce à Paris ; Bossu, archevêque de Malines, proprio motu ; Perreira pour le Portugal ; Althan pour l'empereur ; Belluga, évêque de Murcie, pour l'Espagne ; et le P. Salerne, jésuite.
- Leur discussion
- « Il n'y a point de remarque à faire sur Spinola, nonce à Vienne, ni sur Althan et Perreira, nommés par l'empereur et par le roi de Portugal ; il y en a sur les six autres. On n'en pervertira le rang que sur Mailly, dont on parlera le dernier. »
- Spinola, Althan, Perreira
- Spinola, Althan — « frère de son favori et évêque de Vaccia » — et Perreira y la Cerda passèrent donc sans remarque, promus par leurs couronnes.
- Gesvres
- Gesvres, camérier d'honneur d'Innocent XI qui « l'avoit tellement pris en affection », dut quitter Rome lors de la rupture des franchises et reçut Bourges « pour prix de son obéissance et de l'abandon de ses espérances », qu'il ne regarda « que comme une planche après le naufrage ». Il « passa plus de trente ans de sa vie à pourchasser le cardinalat », enchaînant les nominations de Pologne — Conti, Auguste de Saxe, Stanislas, Auguste encore — « archevêque de nom sans presque jamais de résidence, épargnant tout pour ses agents à Rome ». Parvenu enfin à la pourpre, « voilà de ces traits des jugements de Dieu qui confondent les hommes : Gesvres fut encore moins cardinal qu'il n'avoit été archevêque. Idolâtre de sa santé et de ses écus..., il vécut dans sa maison solitaire où sa pourpre ne lui fut d'aucun usage, que pour la voir dans ses miroirs et s'entendre donner de l'Éminence par ses valets. » Il se défit de Bourges pour l'abbé de Roye, « qu'il voulut mordicus », « et fit toujours de grandes aumônes dans l'archevêché ».
- Sagesse et dignité des évêques polonois
- « Les évêques polonois, tous sénateurs du royaume, ont eu le bon sens de ne céder point aux cardinaux, en sorte qu'il n'y a guère que l'archevêque de Gnesne qui le puisse être, parce qu'étant primat du royaume et régent dans l'interrègne il n'y a point de difficulté avec lui ; c'est ce qui rend la nomination de Pologne facile à obtenir aux étrangers. »
- Bentivoglio
- « Bentivoglio avoit quitté tard un régiment de cavalerie qu'il commandoit au service de l'empereur pour entrer en prélature. Sa naissance lui valut en moins de rien la nonciature de France, où il se signala par toute la débauche, les emportements, les fureurs dont on a parlé ici... Il ne les signala pas moins à l'unique conclave où il se trouva, et assez peu après il mourut d'un emportement de colère qui l'étouffa et en délivra le monde. »
- Bossu, dit Alsace, et comment ; est malmené par l’empereur
- Bossu, Hennin-Liétard, frère du prince de Chimay « mort mon gendre », fut élevé à Rome par les jésuites, qui « suppléèrent à ses talents qui en tout genre étoient nuls, mais en firent un grand dévot » — « des aveugles-nés de grande naissance... sont merveilleusement propres à la société » — et lui valurent Malines. Ils le firent comprendre dans la promotion « sans aucune participation de la cour de Vienne » ; l'empereur, furieux, « saisit les revenus du nouveau cardinal », qui dut aller « demander pardon de sa faute » à Vienne, y fut retenu six mois et « y reçut tous les dégoûts dont on put s'aviser ». Il prit le nom de cardinal d'Alsace, prétendant sortir « des anciens comtes d'Alsace : on en rit en Flandre ; mais partout ailleurs il ne put le faire passer et ne fut jamais que le cardinal de Bossu. »
- Belluga ; sa double et sainte magnanimité
- Belluga « arriva à la pourpre par des sentiers plus droits » : bon gentilhomme castillan d'une rare piété, il avait, dans l'extrémité de la guerre, « fourni seul, gratuitement, deux mois de subsistance à l'armée », puis, sur la surtaxe de la Crusade, « résisté avec la plus grande fermeté aux ordres réitérés du roi ». Promu pendant sa disgrâce, il « déclara qu'il n'accepteroit jamais la pourpre sans la permission du roi » ; au bref impératif du pape, « ce sublime Espagnol » répondit « qu'il n'y alloit ni de la religion ni de l'Église qu'il fût cardinal ou qu'il ne le fût pas, mais qu'il y alloit du devoir et de la conscience d'un sujet d'obéir à son roi ». Philippe V finit par dépêcher deux courriers, l'un avec ordre d'accepter, l'autre portant sa nomination : « l'affaire fut finie avec une gloire sans égale pour Belluga, qui... vint présenter sa barrette au roi d'Espagne, la recevoir de sa main, et l'en remercier comme ne la tenant que de ses bienfaits. Ce contraste fut un peu fort pour les cardinaux d'Alsace et de Mailly. » Retiré plus tard à Rome, sa vertu « lui acquit une vénération... pendant toute sa longue vie ».
- Salerne
- Salerne, jésuite napolitain, eut « l'honneur de la conversion » d'Auguste de Saxe — qui sut être « catholique et roi de Pologne » sans cesser d'être « chef et protecteur né des protestants d'Allemagne », tandis que son épouse, luthérienne inflexible, se retira dès qu'elle sut sa conversion — puis celle, secrète, du prince électoral : « il l'accompagna dans tous ses voyages, déguisé en cavalier ; il le confessoit et le dirigeoit, et... lui disoit la messe avant que la suite du prince le sût éveillé, dont il avoit une permission du pape. » Il porta au pape la nouvelle de la conversion déclarée et du mariage autrichien, « qui le récompensa du chapeau. C'étoit un homme d'esprit et d'intrigue, doux, honnête, insinuant, et dont les mœurs et la conduite n'ont point reçu de blâme. »
- Mailly ; son ambition ; sa conduite
- Mailly, « sans ailes comme en avoit eu Gesvres, ne visa pas moins haut » : « mis dans l'Église malgré lui..., ni étude ni savoir d'aucune espèce, ni aptitude ni volonté d'en acquérir », il « vécut longtemps les coudes percés dans un recoin de Saint-Victor » jusqu'à ce que le mariage de son frère avec la nièce « à la mode de Bretagne » de Mme de Maintenon lui valût abbaye et place d'aumônier du roi. Parvenu « à force de bras » à l'archevêché d'Arles, il mit à profit le voisinage d'Avignon pour se lier avec le vice-légat Gualterio — liaison tournée « en amitié intime qui ne finit qu'avec leur vie », et qui forma celle de Saint-Simon avec Gualterio — et entretint « dans le plus ténébreux secret » un commerce caché avec Rome, s'attirant des brefs du pape.
- Pourquoi les nonces de France, devenant cardinaux, n’en reçoivent plus les marques qu’en rentrant en Italie
- Gualterio, devenu nonce puis cardinal, « s'étoit noyé à Rome par la visite qu'il fit en partant de France aux bâtards ; ce qui a fait que depuis lui aucun nonce n'a reçu la calotte rouge à Paris, et que, sur le point de leur promotion, ils ont toujours été rappelés et ne l'ont reçue qu'à l'entrée de l'Italie. »
- Tout commerce étroitement et sagement défendu aux évêques, etc., de France avec Rome, et comment enfin permis
- « Depuis la fin de la Ligue et la force du règne de Henri IV, il étoit aussi sagement qu'étroitement défendu à tous évêques, bénéficiers et ecclésiastiques d'avoir aucun commerce avec Rome, sans une permission expresse » du secrétaire d'État, limitée à l'affaire et au temps : « c'étoit un crime, et sévèrement châtié, qu'y écrire même une seule fois. » Ce n'est qu'à la fin du règne que « l'affaire de la constitution, qui fit tant de fripons, d'ambitieux et de fortunes, et le crédit et l'intérêt du P. Tellier énervèrent cette loi si salutaire, puis l'anéantirent, dont la France sent encore tout le poids et le malheur ». Mailly, surpris en cette faute « à l'occasion des reliques de saint Trophime », faillit s'y perdre — orage que Mme de Maintenon eut grand-peine à calmer.
- Haine de Mailly contre le cardinal de Noailles, et ses causes
- Sa haine des Noailles venait de loin : les Mailly « n'avoient pu digérer la fortune si supérieure de la nièce véritable » de Mme de Maintenon. Dans une assemblée du clergé présidée par le cardinal de Noailles, l'archevêque d'Arles, « sourdement étayé des jésuites, leva le masque et lui rompit publiquement en visière » ; le cardinal « le confondit..., et il fut blâmé publiquement de toute l'assemblée » ; le roi « lava doucement la tête à l'archevêque, et l'obligea d'aller faire des excuses au cardinal... Voilà ce qu'il ne pardonna jamais aux Noailles, et qui le rendit l'ennemi ardent et irréconciliable du cardinal de Noailles tout le reste de sa vie. »
- Sentiments de Mailly étranges sur la constitution
- Ses sentiments sur la constitution furent d'une étrange franchise : il dit à Saint-Simon lui-même, « dans le feu de l'affaire..., qu'il ne se soucioit de la constitution comme telle en façon du monde ; qu'il ne l'avoit jamais soutenue avec ardeur, comme il feroit toujours, que parce que le cardinal de Noailles étoit contre, et qu'il auroit été contre avec la même violence, si le cardinal de Noailles avoit été pour. Il ne me dissimula pas aussi que la vue prochaine du chapeau lui avoit fait faire les fortes démarches qu'il avoit crues utiles pour se l'assurer et se l'accélérer. »
- Comment transféré d’Arles à Reims
- À la mort de l'archevêque Le Tellier en 1710, le P. Tellier voulut à Reims « un homme à tout faire pour les jésuites » et « un ennemi du cardinal de Noailles, qui, par l'éminence de ce grand siège, devînt un personnage... D'autres qualités, il ne s'en embarrassa guère, l'autorité et la violence suppléant aisément à tout. » Mailly fut transféré d'Arles à Reims et « gagna tout à ce changement », sans perdre ses facilités de commerce avec Rome.
- Sa conduite dans ce nouveau siège
- À Reims, uni à Bentivoglio — « tous deux dévorés du désir de la pourpre, et tous deux persuadés qu'ils ne se la pouvoient accélérer qu'en mettant tout en feu » —, Mailly « n'aspira plus qu'à se faire le martyr de Rome » : lettres et mandements multipliés, dont l'un fut brûlé par arrêt du parlement, à quoi il répondit en fondant « une messe à perpétuité dans son église, à pareil jour, pour remercier Dieu d'avoir été trouvé digne de participer aux opprobres de son fils unique pour la justice » — espérant provoquer un éclat qu'on lui refusa, car on ne pouvait agir contre un pair qu'au parlement toutes chambres assemblées. « Sa conduite scandalisa jusqu'aux plus emportés constitutionnaires » ; mais il flatta aussi les homélies latines du pape, « pour l'ordinaire pitoyables », en se distillant « en remercîments et en éloges. Ils achevèrent de gagner et de déterminer le pape, qui le fit cardinal, sans participation de la France ni de pas un de ses parents ou amis de ce pays-ci. »
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