TOME XII · CHAPITRE XIII
Lire le texte intégral du chapitre →
Résumé
Le duc de Noailles « apprend enfin sa destination » et fait à l'auteur de « folles propositions ». Le duc d'Orléans « ne peut se résoudre » à se passer du parlement et « se dégoûte » des états généraux — la double reculade fondatrice. La duchesse d'Orléans, en crainte des pairs sur la première séance des bâtards, a recours à l'auteur qui la rassure — tout en déclarant que si les princes du sang attaquent les bâtards, « les pairs les attaqueront à l'instant ». Prise du roi avec le procureur général sur l'enregistrement de la constitution ; dernier retour de Marly ; l'« espèce de journal du roi » commence.
Les entrées
- Le duc de Noailles apprend enfin sa destination
- Le roi diminuant si considérablement, Saint-Simon obtint « de mettre fin aux angoisses du duc de Noailles » : le prince lui permit de lui dire sa destination aux finances et celle de son oncle. « Il est difficile d'exprimer, et tout à la fois de contenir plus de joie ; le sentiment fut le premier ressort, la vanité le second » — protestations « de la plus parfaite amitié, de la confiance la plus entière..., de la reconnoissance la plus vive » de tout ce que Saint-Simon avait fait pour lui. La porte ouverte sur le futur, ils raisonnèrent des chefs des conseils, de d'Antin, et disputèrent « en amitié pour les sceaux », que Noailles désirait pour le procureur général et Saint-Simon pour le père d'Aguesseau.
- Folles propositions qu’il me fait
- Puis les folles propositions : fortifier Paris — « et où les matériaux ? Où les millions ?... quelle garnison pour le défendre ? » ; transporter à Versailles cours supérieures et écoles — lieu « sans rivière ni eau bonne à boire, qui n'est que sable ou boue » ; enfin « démolir Versailles, d'en emporter tout à Saint-Germain ». « À ce troisième sproposito la parole me manqua. Voici un fou, me dis-je à moi-même, qui me va peut-être sauter aux yeux : “Eh ! qu'ai-je fait ? et que vont devenir les finances ?” » Réponse : « Monsieur, quand vous aurez les fées à votre disposition avec leurs baguettes, je serai de votre avis pour ceci. »
- M. le duc d’Orléans ne peut se résoudre à ne pas passer par le parlement pour sa régence, et se dégoûte du projet d’assembler les états généraux
- Sur la fin de Marly, le prince avait traité des états généraux avec Noailles, et « il me parut bientôt après que M. le duc d'Orléans n'étoit plus si déterminé à les assembler. Je le vis aussi mollir tout à fait à l'égard du parlement pour la régence » — le dépôt du testament servant de prétexte à sa faiblesse. Saint-Simon sacrifia l'article du parlement pour sauver celui des états, « mais avec peu de progrès jusqu'à la veille de la mort du roi qu'il me déclara nettement qu'il n'y falloit plus penser. Dès lors j'en vis assez pour mal augurer des affaires. Je sentis l'intérêt du duc de Noailles, qui, dans le plan de la convocation des états généraux, n'auroit pas été maître dans les finances. Avec le projet d'assembler les états généraux tomba celui de la banqueroute : il ôtoit trop les moyens de pêcher en eau trouble » — et avec eux les taxes, les remboursements et la multiplication des récompenses.
- Mme la duchesse d’Orléans, en crainte des pairs pour la première séance au parlement après le roi sur les bâtards, a recours à moi
- Tout à la fin de Marly, Mme la duchesse d'Orléans « me tourna sur ses frères » : après des détours empêtrés — « car l'orgueil luciférien souffroit bien d'en venir là » — elle demanda que les pairs ne fissent rien à la première séance du parlement « contre le rang de mes frères ».
- Je la rassure, et pourquoi, en lui déclarant que si les princes du sang les attaquent, en quelque temps que ce soit, les pairs les attaqueront à l’instant
- Saint-Simon promit de les en détourner, « et je m'y engage d'autant plus librement que je ne vois pas qu'ils y pensent. Mais tout d'un temps, madame..., qu'elle prenne garde aux princes du sang... : tenez-vous au moins pour avertie que si les princes du sang les attaquent, dans l'instant même nous revendiquerons notre rang à ce qu'il n'y ait personne dans l'intervalle entre les princes du sang et nous. » La promesse ne coûtait guère : « il n'y avoit pas moyen d'attaquer les bâtards et le bonnet tout à la fois » dans une séance si chargée d'affaires d'État.
- Prise du roi avec le procureur général sur l’enregistrement pur et simple de la constitution
- Le dimanche 11 août, le roi, qui avait mandé le procureur général d'Aguesseau, « eut une forte prise » avec lui sur l'enregistrement pur et simple de la constitution — la seconde en quatre jours. « Il ne se sentoit pas en état d'aller lui-même au parlement comme il l'avoit annoncé... Il n'en fut que plus outré contre le procureur général, jusqu'à sortir de son naturel, et en venir aux menaces de lui ôter sa charge en lui tournant le dos. Ce fut ainsi que finit cette audience dont ce magistrat ne fut pas plus ébranlé. »
- Dernier retour de Marly
- « Le samedi 10 août, il se promena, avant dîner, dans ses jardins à Marly ; il en revint à Versailles sur les six heures du soir pour la dernière fois de sa vie, et ne revoir jamais cet étrange ouvrage de ses mains. »
- Espèce de journal du roi jusqu’à sa fin
- Commence l'espèce de journal : le vendredi 9 août, dernière chasse au cerf « dans sa calèche qu'il mena lui-même » ; le 12, dernière marche, se plaignant « d'une sciatique » ; le 13, dernier grand couvert ; le 15, l'Assomption, messe dans son lit ; puis chaque jour, nuits « inquiètes et altérées », conseils tenus du lit, musiques chez Mme de Maintenon, jusqu'au 20 août où « il ne sortit plus de son appartement, et ne s'habilla plus ». Fagon proposa enfin une assemblée de médecins, dont les huit consultés « n'eurent garde de rien dire que les louanges de Fagon ».
- Audience de congé de l’ambassadeur de Perse
- Le mardi 13 août, dernier effort : « donner, en revenant de la messe, où il se fit porter, l'audience de congé, debout et sans appui, à ce prétendu ambassadeur de Perse... Ce fut la dernière action publique du roi, où Pontchartrain trompoit si grossièrement sa vanité pour lui faire sa cour. Il n'eut pas honte de terminer cette comédie par la signature d'un traité dont les suites montrèrent le faux de cette ambassade. »
- Détail de la santé du roi et des causes de sa mort
- Détail des causes : depuis plus d'un an la santé tombait, et Fagon, « fort tombé de corps et d'esprit, fut de tout cet intérieur le seul qui ne s'aperçut de rien ». Maréchal alla vers la Pentecôte avertir Mme de Maintenon d'une « petite fièvre lente, interne » encore curable : « elle se fâcha, et tout ce qu'il remporta de son zèle fut de la colère. » Fagon emmaillotait le roi la nuit « dans un tas d'oreillers de plume » qui le faisaient suer ; du bourgogne coupé « si vieux qu'il en étoit usé » ; et cet été, contre le resserrement, force fruits à la glace, figues « pourries à force d'être mûres », « une quantité prodigieuse de salade », épices au double : « tant d'eau et tant de fruits, sans être corrigés par rien de spiritueux, tournèrent son sang en gangrène..., et furent cause de sa mort, comme on le reconnut à l'ouverture de son corps », dont les parties « si belles et si saines qu'il y eut lieu de juger qu'il auroit passé le siècle », l'estomac et les boyaux « au double de l'ordinaire ». « On ne songea aux remèdes que quand il n'en fut plus temps. »
- Magnifique entrée à Paris du comte de Ribeira, ambassadeur de Portugal
- Le dimanche 18 août, « le comte de Ribeira, ambassadeur extraordinaire de Portugal, dont la mère... étoit sœur du prince et du cardinal de Rohan, fit à Paris son entrée avec une magnificence extraordinaire, et jeta au peuple beaucoup de médailles d'argent et quelques-unes d'or ».
- J’obtiens de M. le duc d’Orléans qu’il continuera à Chamillart sa pension de soixante mille livres et la permission de le lui mander
- L'état du roi fit penser Saint-Simon à Chamillart et à sa pension de soixante mille livres : « j'en demandai la conservation et l'assurance à M. le duc d'Orléans, et je l'obtins aussitôt avec la permission de le lui mander à Paris. » Chamillart, « fort touché de la maladie du roi, et fort peu de toute autre chose », en fut « agréablement surpris... et bien sensible à un soin de ma part qu'il n'avoit pas eu pour lui-même. Je n'ai rien fait qui m'ait donné plus de plaisir. »
- Le duc de Noailles, seul d’abord, puis aidé du procureur général, me propose l’expulsion radicale des jésuites hors du royaume
- Le dimanche 18 au soir, chez le duc de Noailles, celui-ci proposa « de chasser tous [les jésuites] de France..., et d'appliquer leurs biens aux universités » — et le procureur général, sortant du cabinet, appuya froidement « que c'étoit la meilleure et la plus utile chose que l'on pût faire au commencement de la régence ». Saint-Simon, stupéfait, leur opposa la cause, le comment et les suites : nul délit depuis Henri IV « sur lequel on pût fonder le bannissement du plus obscur particulier » ; l'impossibilité matérielle — la France n'est pas la Sicile de Maffei, « point de mer..., ni de grande muraille comme à la Chine » ; Rome, l'Espagne « si publiquement jésuite », toutes les puissances catholiques, tous les réguliers effrayés d'un tel exemple ; le tout tenté « par un régent accusé de n'avoir point de religion ». « Quand j'eus fini, je vis deux hommes étonnés et fâchés qui ne purent répondre un seul mot..., et qui en même temps me déclarèrent l'un et l'autre que je ne les avois point persuadés... Ils persistoient, le dirai-je ? à aboyer à la lune. »
- Retour de Mme de Saint-Simon des eaux de Forges à Versailles
- Le mardi 20 août, « Mme de Saint-Simon, que j'avois pressée de revenir, arriva des eaux de Forges. Le roi entrant après souper dans son cabinet l'aperçut. Il fit arrêter sa roulette, lui témoigna beaucoup de bonté sur son voyage et son retour... Ce fut la dernière femme de la cour à qui il ait parlé... Mme de Saint-Simon me dit le soir qu'elle n'auroit pas reconnu le roi, si elle l'avoit rencontré ailleurs que chez lui. »
- Dames familières
- Les dames familières — Mmes de Lévi, Dangeau, Caylus et d'O — furent admises pour aider à la conversation chez Mme de Maintenon, puis vinrent chez le roi « quand il ne put plus sortir » ; les journées demeuraient remplies « par ses bâtards, bien plus M. du Maine que le comte de Toulouse, et souvent M. du Maine y demeuroit avec Mme de Maintenon seule..., entrant et sortant toujours par le petit degré du derrière des cabinets, en sorte qu'on ne le voyoit jamais entrer ni sortir. »
- Duc du Maine chargé de voir la gendarmerie pour, au nom et avec l’autorité du roi, qui l’avoit fait venir et n’en put faire la revue
- Le jeudi 22 août, ne pouvant voir la gendarmerie qu'il avait fait venir, le roi « mit à profit pour le duc du Maine jusqu'à sa dernière faiblesse. Il le chargea d'aller faire la revue de ce corps d'élite en sa place, avec toute son autorité..., les accoutumer de son vivant à le considérer comme lui-même. » Mais la peur saisit du Maine, « ce foible échappé des Guise et de Cromwell » : par Mme de Ventadour, excitée du maréchal de Villeroy, on donna envie au petit Dauphin d'y aller — « l'habit uniforme de capitaine de gendarmerie se trouva tout fait pour M. le Dauphin, qui avoit pris les chausses depuis fort peu ».
- Mon avis là-dessus à M. le duc d’Orléans
- Saint-Simon proposa au duc d'Orléans une vengeance de théâtre : suivre du Maine « en courtisan, comme il auroit fait le roi même..., ne lui parler jamais que chapeau bas..., et là montrer ce roi de carton pâmé d'effroi et d'embarras » — « j'avoue que, s'il eût été possible, j'eusse acheté cher de pouvoir être alors M. le duc d'Orléans pour vingt-quatre heures. Tel qu'étoit M. du Maine, je ne sais s'il n'en seroit pas mort de peur. » Mais « la faiblesse de M. le duc d'Orléans ne fut pas capable d'une si délicieuse comédie » : il alla simplement à la revue, où du Maine « pâlit en le voyant » ; tout le monde indigné « le laissa pour accompagner toujours M. le duc d'Orléans, sans qu'il y mît rien du sien » ; la gendarmerie même s'indigna, et « tout y courut au premier, et laissa l'autre qui en demeura confondu ».
- Je me joue de Pontchartrain
- « Je me donnai en miniature de particulier le plaisir que M. le duc d'Orléans n'avoit osé prendre » : tombant « comme une bombe » chez Pontchartrain, il le trouva enfermé avec Besons et Effiat, ses nouveaux protecteurs, et jouit trois quarts d'heure de l'agonie du « détestable cyclope », le rassurant qu'un homme si nécessaire à la marine ne pouvait être remplacé — « je me plus diverses fois à appuyer à demi [ses craintes], à voir pâlir mon homme, puis à le rassurer » — tout en étant « journellement assuré par M. le duc d'Orléans qu'il ne le laisseroit pas en place ».
- Je méprise Desmarets
- Desmarets aussi « se souvint alors que j'étois au monde » : Louville vint parler pour lui, puis une lettre pressante de la duchesse de Beauvilliers au nom aussi de la duchesse de Chevreuse. Réponses respectueuses, refus inébranlable : « Desmarets étoit un homme dont je m'étois bien su passer jusqu'alors, et dont je ne voulois ouïr parler de ma vie. »
- Le roi, hors d’état de s’habiller, veut choisir le premier habit qu’il prendra
- Le 22 août au soir, le roi « ordonna à son coucher au duc de La Rochefoucauld de lui faire voir le lendemain matin des habits pour choisir celui qui lui conviendroit en quittant le deuil » du prince François de Lorraine — lui qui ne marchait plus, ne s'habillait plus, ne pouvait plus rien avaler de solide.
- Courte réflexion
- « Il comptoit encore, comme on le voit ici, de guérir, puisqu'il comptoit de s'habiller encore, et qu'il voulut se choisir un habit pour quand il le pourroit mettre. Aussi voit-on la même suite de conseils, de travail, d'amusements ; c'est que les hommes ne veulent point mourir, et se le dissimulent tant et si loin qu'il leur est possible. »
◀ Chapitre précédent · ← Retour à la table des chapitres · Chapitre suivant ▶
© 2025-2026 - Jonathan Teyssandier - All rights reserved