TOME XVII · CHAPITRE XVII
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Résumé
L'auteur prévient : la « sécheresse où ces Mémoires vont tomber, et ses causes » — les sources se tarissent avec la mort des amis informateurs. La chute du cardinal Albéroni : dona Laura Piscatori, nourrice et assafeta de la reine, son caractère — la main obscure du renvoi ; Albéroni arrêté en chemin « emportant le testament original de Charles II », rendu « à force de menaces » ; la « joie publique en Espagne et dans toute l'Europe » ; Marcieu le garde à vue jusqu'à Marseille, « qui ne reçoit nulle part ni honneur ni civilité » ; ses « folles lettres au régent sans réponse » ; un « aveuglement étrange ».
Les entrées
- Sécheresse où ces Mémoires vont tomber, et ses causes
- « Nous voici arrivés à une époque bien curieuse ; mais quel dommage que Torcy n'ait pas poussé plus loin qu'il n'a fait le recueil des extraits des lettres que le secret de la poste lui ouvroit, et quel déplaisir de ce que le crédit imposant et toujours augmentant de l'abbé Dubois sur M. le duc d'Orléans ne lui permettoit plus sa confiance accoutumée !... Je n'y veux et n'y puis écrire que ce qui a passé sous mes yeux ou ce que j'ai appris de ceux-là mêmes par qui ont passé les affaires. J'aime mieux avouer franchement mon ignorance que de hasarder des conjectures qui sont souvent peu différentes des romans. »
- Chute du cardinal Albéroni qui se retire en Italie
- « Les tyrans et les scélérats ont leur terme, ils ne peuvent outrepasser celui que leur a prescrit l'arbitre éternel de toutes choses. » Albéroni, « accoutumé à tenir le roi et la reine d'Espagne dans ses fers et dans la prison la plus étroite..., à ne voir, à ne sentir, à ne respirer que par lui », avait poursuivi un plan fou contre toute l'Europe, dont l'Espagne épuisée ne pouvait soutenir le poids. Le régent et Dubois, « sans cesse sourdement occupés des moyens de sa chute, crurent ce moment favorable, ils surent en profiter » : « Albéroni, au moment le moins attendu, reçut un billet du roi d'Espagne, par lequel il lui ordonnoit de se retirer à l'instant sans voir ni écrire à lui ni à la reine, et de partir dans deux fois vingt-quatre heures pour sortir d'Espagne... Je sais seulement qu'il obéit et qu'il prit son chemin par l'Aragon. »
- Dona Laura Piscatori nourrice et assafeta de la reine d’Espagne
- L'instrument fut la nourrice de la reine, qu'Albéroni redoutait entre tous les Parmesans : « une grosse paysanne du pays de Parme » nommée Dona Laura Piscatori, que la reine « avoit toujours aimée, et qui la fit peu après son assafeta, c'est-à-dire sa première femme de chambre, mais qui en Espagne est tout autrement considérable qu'ici ».
- Son caractère
- « Laura avoit de l'esprit, de la ruse, du tour, des vues à travers la grossièreté extérieure de ses manières, qu'elle avoit conservées ou par habitude, peut-être aussi par politique..., et, comme les personnes de cette extraction, parfaitement intéressée. » Plus sensible aux « coups de caveçon » d'Albéroni qu'à ses ménagements, sachant qu'il voulait la renvoyer à Parme, « elle fut aisément gagnée par l'argent du régent et l'intrigue de l'abbé Dubois pour hasarder d'attaquer Albéroni auprès de la reine, et par elle auprès du roi, comme un ministre qui avoit ruiné l'Espagne... Laura réussit. »
- Albéroni arrêté en chemin, emportant le testament original de Charles II et quelques autres papiers importants, qu’il ne rend qu’à force de menaces
- « On eut si peu de précaution à l'égard de ses papiers et des choses qu'il emportoit, qui furent immenses en argent et en pierreries, que ce ne fut qu'après les premières journées que le roi d'Espagne fut averti que le testament original de Charles II ne se trouvoit plus » — ce titre « si précieux par lequel Charles II nommoit Philippe V roi d'Espagne », qu'Albéroni emportait peut-être pour « gagner les bonnes grâces et la protection de l'empereur ». « On envoya arrêter Albéroni. Ce ne fut pas sans peine et sans les plus terribles menaces qu'il rendit enfin le testament, en jetant les plus hauts cris, et quelques autres papiers importants. »
- Joie publique en Espagne de sa chute, et dans toute l’Europe
- « La terreur qu'il avoit imprimée l'étoit si profondément que jusqu'à ce moment personne n'osa parler ni montrer sa joie, quoique parti. Mais cet événement rassurant contre le retour, ce fut un débordement sans exemple d'allégresse universelle, d'imprécations et de rapports contre lui au roi et à la reine. » Le régent et Dubois éclatèrent : « c'étoit leur ouvrage qui renversoit leur ennemi personnel, et avec lui le mur de séparation si fortement élevé par Albéroni entre le régent et le roi d'Espagne, et du même coup l'obstacle unique de la paix » — même joie en Italie, à Vienne, à Londres, « jusqu'aux Hollandois ».
- Marcieu garde honnêtement à vue le cardinal Albéroni jusqu’à son embarquement à Marseille, qui ne reçoit nulle part ni honneur ni civilité
- Le régent dépêcha le chevalier de Marcieu à la frontière pour « accompagner [Albéroni] jusqu'au moment de son embarquement en Provence..., lui faire éviter les grandes villes..., ne pas souffrir qu'il lui fût rendu aucune sorte d'honneur, surtout empêcher quelque communication que ce pût être..., en un mot, le conduire civilement comme un prisonnier gardé à vue » — précaution justifiée par les pratiques bretonnes encore ouvertes.
- Sa conduite en ce voyage
- Albéroni « sut s'accommoder à un si grand et si prompt changement d'état, se posséder, ne se hasarder à aucun refus..., dissimulant tout, et montrant, sans s'en lasser, de prendre Marcieu comme un accompagnement d'honneur » ; il s'embarqua en arrivant à la Méditerranée. C'est dans ce voyage que Marcieu apprit de lui « l'anecdote si curieuse touchant la disgrâce de la princesse des Ursins, convenue entre les deux rois ». En Italie, la colère de l'empereur et l'indignation de Rome le réduisirent « à se tenir longtemps errant et caché, et il ne put approcher de Rome que par la mort du pape ».
- Folles lettres d’Albéroni au régent sans réponse
- Dernière marque « de rage, de désespoir et de folie » : il écrivit de Montpellier puis de Marseille au régent « des offres de lui donner les moyens de faire la plus dangereuse guerre à l'Espagne », gardant « peu de décence sur le roi et la reine d'Espagne », et ajoutant « que le pape, l'empereur et Leurs Majestés Catholiques rendroient compte à Dieu de l'avoir empêché d'avoir les bulles de l'archevêché de Séville... Voilà donc tout à la fois le comble du crime et de la folie. Aussi M. le duc d'Orléans ne lui fit aucune réponse. »
- Aveuglement étrange de souffrir dans le gouvernement aucun ecclésiastique, encore pis des cardinaux
- D'où cette réflexion « sur l'aveuglement de souffrir des ecclésiastiques dans les affaires, surtout des cardinaux, dont le privilège le plus spécial est l'impunité de tout ce qui est de plus infamant et de plus criminel en tout genre. Ingratitude, infidélité, révolte, félonie, indépendance, sans qu'il en soit rien... Sans remonter pour la France aux cardinaux Balue, Lorraine, Guise..., les cardinaux de Retz, Bouillon, et celui-ci en rafraîchissent l'importante leçon que le cardinal Dubois, s'il eût vécu, eût certainement renouvelée aux dépens de M. le duc d'Orléans, s'il l'avoit pu. Ce n'est pas idée, imagination, mais réalité effective, dont il prenoit déjà sourdement toutes les mesures et les dimensions. »
- Cause de la rage d’Albéroni
- La cause de la rage d'Albéroni était son grand dessein avorté : « il vouloit Tolède », s'était fait donner Malaga et sacrer, puis nommer à Séville à la mort du cardinal Arias : « cardinal et archevêque, rien ne le pouvoit plus tirer d'Espagne... Appuyé de la sorte, il arrivoit au but qu'il s'étoit proposé de se faire redouter par le roi et la reine, et de devenir même à découvert le tyran de l'Espagne » — et même tombé du ministère, « inviolable par sa pourpre, et à la tête du clergé..., quel odieux personnage, mais quel puissant ne fût-il pas demeuré ! » C'est ce projet, brisé par « l'opiniâtre et heureux refus des bulles de Séville », qui le rendit si longtemps inflexible sur la démission de Malaga.
- But de tout ministre d’État ecclésiastique ou qui parvient à se mêler d’affaires
- « Tout ecclésiastique qui arrive, de quelque bassesse que ce puisse être, à mettre le pied dans les affaires, a pour but d'être cardinal et d'y sacrifier tout sans réserve. Cette vérité est si certaine, et tellement fortifiée d'exemples de tous les temps jusqu'aux nôtres, qu'elle ne peut être considérée que comme un axiome le plus évident et le plus certain. »
- Disposition du roi très différente, et sa cause, pour M. le duc d’Orléans et pour l’abbé Dubois, également haïs du maréchal de Villeroy et de l’évêque de Fréjus
- Éclaircissement sur les dispositions du jeune roi : « rien de si désagréable que l'énonciation, le forcé et faux palpable de toutes les manières et de tout l'extérieur de l'abbé Dubois, même en voulant plaire. Rien de plus gracieux ni de plus agréable que l'énonciation, l'extérieur et toutes les manières de M. le duc d'Orléans, même sans penser à plaire. » Le roi, « très glorieux, très sensible », était choqué de « l'air de familiarité et de liberté » de Dubois, dont Villeroy et Fréjus, qui haïssaient également les deux hommes, « exagéroient les airs peu respectueux et indécents..., et l'éloignoient de lui, pour ainsi dire à la tâche ».
- Conduite de tout cet intérieur
- Fréjus, « moins plein de soi et plus clairvoyant que le maréchal de Villeroy », ménageait le régent en attendant son heure. Celui-ci charmait le roi par sa conduite au travail : « jamais la moindre liberté, bien moins de familiarité, mais avec grâce » ; sur toute grâce à donner, il proposait, disait son avis, « mais que ce n'étoit pas à lui à donner, que le roi étoit le maître » — « Mais n'êtes-vous pas le maître ? Je ne suis ici que pour vous rendre compte, vous proposer, recevoir vos ordres et les exécuter. » « Cette conduite... charmoit le petit monarque ; il se croyoit un homme, il comptoit régner et en sentoit tout le gré à celui qui le faisoit ainsi régner. »
- M. le duc d’Orléans résolu de chasser le maréchal de Villeroy et de me faire gouverneur du roi
- Délivré d'Albéroni, voyant la paix venir et la conspiration atterrée, le régent restait embarrassé « des finances et de l'administration de Law, et d'achever de vaincre le parlement » ; or le maréchal de Villeroy, remis de ses frayeurs, « avoit repris tous ses grands airs et ses tons de roi de théâtre..., vouloit toujours représenter M. de Beaufort » au parlement et aux halles, et le régent craignait « un ralliement public avec le parlement sur le désordre de Law ». Saint-Simon croit que Law lui-même, « qui sentoit mieux que personne l'état où il avoit mis les finances et son propre danger », le pressa d'agir : « tout se passoit tellement sans moi que je n'eus pas la moindre idée qu'il fût question de se défaire du maréchal de Villeroy. »
- Il me le dit
- Un jour de travail, à la fin de 1719, le régent, s'échauffant sur Villeroy, « se leva tout d'un coup, et me dit que cela n'étoit plus tenable, car ce fut son expression ; qu'il vouloit et alloit le chasser, et, tout de suite, que je fusse gouverneur du roi. Ma surprise fut extrême, mais je ne perdis pas le jugement. Je me mis à sourire et répondis doucement qu'il n'y pensoit pas. — Comment, reprit-il, j'y pense très bien, et si bien que je veux que cela soit. »
- Je l’en détourne
- Saint-Simon l'en détourna : convenant de tout sur le maréchal, il montra la différence avec le duc du Maine — Villeroy « sans esprit ni mérite, peu dangereux par conséquent, adoré du peuple..., orné du masque d'honnête homme..., chéri du parlement » ; le vrai remède était de changer de conduite avec lui : ainsi réduit, « il l'anéantissoit ; le chassant, il en faisoit un personnage, une idole du parlement, du peuple, des provinces, un point de ralliement ». Quant à la place, il rappela sa propre doctrine : le régent, « si cruellement, si iniquement, mais si universellement accusé de toutes les horreurs », ne devait jamais mettre auprès du roi personne qui lui fût attaché — « ce raisonnement si vrai et si fort... me rendoit par excellence l'homme de toute la France sur qui le choix devoit le moins tomber... ; aussi croirois-je lui rendre le plus mauvais et le plus dangereux office de l'accepter. » Le régent « resta court et pensif, se promenant la tête basse sept ou huit pas en avant et autant en arrière » ; il y revint « deux ou trois autres fois, mais toujours plus faiblement », et convint enfin « qu'il n'y songeroit plus, et qu'il en useroit avec le maréchal de Villeroy comme je le lui avois proposé ; mais il n'en eut pas la force. Il le traita toujours de même. » Saint-Simon, dégoûté — « l'abbé Dubois si fort et si publiquement le maître absolu » —, se réduisit « à ne vouloir plus me mêler de rien, et à voir M. le duc d'Orléans courtement et précisément pour le nécessaire... Ainsi finit l'année 1719. »
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