TOME XVII · CHAPITRE XIV
Lire le texte intégral du chapitre →
Résumé
« Mississippi tourne les têtes » — la folie de la rue Quincampoix ; Law veut se pousser « et pour cela se faire catholique » : l'abbé Tencin « reçoit sans bruit son abjuration » — d'où la double digression sur cet abbé et sa sœur la religieuse, « maîtresse de l'abbé Dubois », deux caractères d'intrigants ; Tencin part pour Rome pour le chapeau de Dubois, « admonesté en plein parlement en partant » ; Law achète l'hôtel Mazarin pour sa banque. Morts de Conflans, du « célèbre P. Quesnel » — le père du jansénisme moderne —, de Blécourt, de la princesse de Guéméné ; retour de Berwick.
Les entrées
- Mississipi tourne les têtes
- « La banque de Law et son Mississipi étoient lors au plus haut point. La confiance y étoit entière. On se précipitoit à changer terres et maisons en papier, et ce papier faisoit que les moindres choses étoient devenues hors de prix. Toutes les têtes étoient tournées. Les étrangers envioient notre bonheur, et n'oublioient rien pour y avoir part. Les Anglois même, si habiles et si consommés en banques, en compagnies, en commerce, s'y laissèrent prendre, et s'en repentirent bien depuis. »
- Law se veut pousser, et pour cela se faire catholique
- « Law, quoique froid et sage, sentit broncher sa modestie. Il se lassa d'être subalterne. Il visa au grand parmi cette splendeur » — mais il fallait lever deux obstacles, « la qualité d'étranger et celle d'hérétique », et pour l'abjuration préalable « il fallut un convertisseur qui n'y prît pas garde de si près, et duquel on fût bien assuré avant de s'y commettre ».
- L’abbé Tencin l’instruit et reçoit sans bruit son abjuration
- « L'abbé Dubois l'avoit tout trouvé, pour ainsi dire, dans sa poche. C'étoit l'abbé Tencin, que le diable a poussé depuis à une si étonnante fortune (tant il est vrai qu'il sort quelquefois de ses règles ordinaires pour bien récompenser les siens). » L'œuvre de conversion fut consommée en secret, « de sorte que ce fut quelque temps un problème, et qu'ils sauvèrent par ce moyen... une partie du scandale et du ridicule d'une telle conversion opérée par un tel convertisseur ».
- Digression sur cet abbé et sa sœur la religieuse
- Digression sur ce couple : Tencin, « prêtre et gueux, arrière-petit-fils d'un orfèvre, fils et frère de présidents au parlement de Grenoble — Guérin étoit son nom, et Tencin celui d'une petite terre » ; sa sœur, « religieuse professe pendant bien des années dans les Augustines de Montfleury », attira « la meilleure compagnie de Grenoble à son couvent, dont la facilité de l'entrée et de la conduite ne put jamais être réprimée par tous les soins du cardinal Le Camus », avant d'en sortir « avec ferme résolution de n'y plus retourner ».
- Caractère de celle-ci
- Elle avait « infiniment plus d'esprit, d'intrigue et de débauche » que sa sœur Ferriol : le frère « fut son confident toute sa vie ; elle de lui », et la soutint « au milieu de la vie, du monde, des plaisirs et des désordres..., jusqu'au milieu de Paris, sans avoir changé d'état... On feroit un livre de ce couple honnête. » Vers la fin du feu roi, ils obtinrent de Rome de la faire chanoinesse « je ne sais d'où et où elle n'alla jamais » — solution « imperceptible en nom, en habit, en conduite ».
- Elle devient maîtresse de l’abbé Dubois
- « Bientôt après, elle devint maîtresse de l'abbé Dubois, et ne tarda guère à devenir sa confidente, puis la directrice de la plupart de ses desseins et de ses secrets... Depuis qu'il fut archevêque, encore plus lorsqu'il fut cardinal, elle devint maîtresse publique, dominant chez lui à découvert, et tenant une cour chez elle, comme étant le véritable canal des grâces et de la fortune. » Ce fut elle qui lança « son frère bien-aimé » ; son ambition « étoit donc toute tournée sur ce cher frère..., elle le fit gorger par Law, et le gorgé sut de bonne heure mettre son papier en or ».
- Caractère de l’abbé Tencin
- Caractère de l'abbé Tencin : « un esprit entreprenant et hardi qui le fit prendre pour un esprit vaste et mâle. Sa patience étoit celle de plusieurs vies..., incapable d'être rebutée par aucune difficulté ; infiniment souple, fin, discret, doux ou âpre selon le besoin..., maître signalé en artifices, retenu par rien, contempteur souverain de tout honneur et de toute religion, en gardant soigneusement les dehors de l'un et de l'autre ; fier et abject selon les gens et les conjonctures... ; surtout altéré d'or, non par avarice..., mais comme voie de parvenir à tout dans le sentiment de son néant. »
- Il va à Rome pour le chapeau de l’abbé Dubois ; est admonesté en plein parlement en partant
- Choisi pour succéder à Lafitau à Rome et « presser [la] pourpre encore fort secrète » de Dubois, Tencin dédaigna d'accommoder un procès en simonie et friponnerie intenté par l'abbé de Vessière. À l'audience de la grand'chambre — où M. le prince de Conti, « dont la malice ne dédaignoit aucune occasion », avait entraîné pairs et curieux —, il tomba dans le piège : provoqué aux négatives, il offrit le serment « qu'il n'avoit jamais traité du prieuré dont il s'agissoit ». « Ce n'est pas la peine, dit alors [l'avocat Aubry]... Voilà une pièce entièrement décisive » : « c'étoit le marché original du prieuré, signé de l'abbé Tencin. » Huées à plusieurs reprises ; « arrêt sanglant... avec dépens et amende, qui est une flétrissure » ; le premier président « l'admonesta cruellement sans épargner les termes les plus fâcheux..., et finit par le condamner à une aumône, qui est une peine infamante ». Dubois le fit pourtant « partir dès le lendemain » pour Rome : « ce n'étoit ni du mérite ni de la vertu qu'il attendoit le cardinalat. Son négociateur étoit supérieur à tout autre pour faire valoir utilement l'or, l'intrigue et les divers ressorts. »
- Law achète l’hôtel Mazarin et y établit sa banque
- Law, « fort touché d'une aventure si infâme et si publique arrivée à son convertisseur, qui ne fit pas honneur à sa conversion », « acheta un million l'hôtel Mazarin pour y mettre sa banque, qui avoit été jusqu'alors dans la maison qu'il louoit pour cela du premier président..., et acheta en même temps cinq cent cinquante mille livres la maison du comte de Tessé ».
- Mort de Conflans ; du célèbre P. Quesnel ; de Blécourt dont Louville obtient le gouvernement de Navarreins
- Moururent Conflans, « homme de beaucoup d'esprit et de savoir » ; « le fameux P. Quesnel..., à Amsterdam où la persécution l'avoit fait retirer. Si la violence lui avoit refusé d'être écouté sur son livre si singulièrement condamné par la constitution Unigenitus..., il eut au moins la consolation d'avoir vécu et de mourir en bon catholique, et de faire en mourant une profession de foi... tellement orthodoxe qu'on ne put jamais y toucher. Il avoit plus de quatre-vingts ans et travailloit toujours dans la solitude, la prière et la pénitence » ; et Blécourt, seul chargé des affaires à Madrid à la mort de Charles II — Louville obtint son gouvernement de Navarreins.
- Mort de la princesse de Guéméné
- « La princesse de Guéméné, qui étoit Vaucelas, mourut en même temps encore assez jeune. »
- Retour du maréchal de Berwick
- « Le maréchal de Berwick, qui avoit fini sa campagne par la prise d'Urgel et de Rose, arriva. »
- Porteurs de lettres en Espagne arrêtés
- « On arrêta des gens au pied des Pyrénées, qui cherchoient à se couler en Espagne par des chemins détournés. On les trouva chargés de beaucoup de lettres : c'est tout ce qu'on en a su. La politique de l'abbé Dubois... fit un secret et des lettres et de qui elles étoient. Cela fut étouffé sous un air de mépris. »
- Vaisseaux espagnols aux côtes de Bretagne
- « Il avoit paru sur les côtes de Bretagne quelques vaisseaux espagnols. Le maréchal de Montesquiou fit marcher des troupes pour leur empêcher le débarquement. Sur quoi, après diverses tentatives, ils se retirèrent. C'étoient des vaisseaux de guerre qu'on sut chargés de troupes de débarquement et de beaucoup d'armes. »
- Bretons en fuite ; d’autres arrêtés
- « Noyan, gentilhomme de Bretagne qui avoit été exilé et rappelé..., fut mis à la Bastille. Peu de jours après, les femmes de Bonamour et de Landivy, dont les maris étoient en fuite, furent arrêtées en Bretagne. Pontcallet s'en sauva en même temps. On courut inutilement après lui. »
- Profusions du régent
- « M. le duc d'Orléans ne se lassoit point de profusions ni de faire des ingrats » : plus de quatre cent mille livres à la maréchale de Rochefort, cent mille à Blansac, autant à la comtesse de Tonnerre, trois cent mille à La Châtre, autant au duc de Tresmes, deux cent mille à Rouillé du Coudray, cent cinquante mille au chevalier de Marcieu, « enfin à tant d'autres... que cela ne peut se nombrer ; sans ce que ses maîtresses et ses roués lui en arrachoient, et de plus, lui en prenoient les soirs dans ses poches ».
- Prince d’Auvergne épouse une aventurière anglaise
- « Cette soif de l'or fit faire un singulier mariage au prince d'Auvergne », nom pris par le chevalier de Bouillon : une Mme Trent, Anglaise « qui se disoit demoiselle », recueillie par charité chez Mme d'Aligre, « attrapa lestement force Mississipi de Law, qu'elle sut faire très bien valoir. Ce grand bien donna dans l'œil au prince d'Auvergne, qui avoit tout fricassé... Le mariage se fit au grand déplaisir des Bouillon. Elle mena toujours depuis son mari par le nez, et acquit avec lui des richesses immenses par ce même Mississipi » — dont elle fut « fort accusée » d'avoir détourné le portefeuille ; veuve rejetée partout, « elle se retrancha sur la dévotion, la philosophie, la chimie qui la tua à la fin ».
- Law se fait garder chez lui
- « Avec tout ce florissant Mississipi, il y eut des avis qu'on vouloit tuer Law, sur quoi on mit seize Suisses du régiment des gardes chez lui, et huit chez son frère qui étoit depuis quelque temps à Paris. »
- Caractère et fortune de Nangis et de Pezé, qui obtient le régiment du roi d’infanterie, et Nangis force grâces
- Pezé eut enfin le régiment du roi, vendu par Nangis. Deux fortunes contraires : Nangis, « porté haut sur les ailes de l'amour et de l'intrigue, déchut toujours » — « une valeur brillante et les propos d'officier niais, sans esprit et sans talent pour la guerre..., un nuage qui le porta longtemps avec éclat, mais qui, dissipé par l'âge..., laissa voir à plein le tuf et le squelette » ; il tira du marché « plus de quinze mille livres de rente de ce qui ne lui avoit jamais rien coûté, et avec cela fut assez sot pour m'en bouder toute sa vie » ; il finit chevalier d'honneur de la reine et maréchal de France « pour ne point servir..., s'ennuyant et ennuyant les autres ». Pezé, lui, « avec peu de secours, mais par de grands talents, monta toujours » : en Italie il devint « l'âme des projets et des exécutions », força « par sa valeur et par ses lumières l'envie à lui rendre justice », et « mourut des blessures qu'il avoit reçues à la bataille de Guastalla, avec l'ordre du Saint-Esprit..., allant rapidement au commandement en chef des armées ».
- Ma situation avec Fleury, évêque de Fréjus, avant et depuis qu’il fut précepteur
- Sur Fleury, évêque de Fréjus : nul commerce sous le feu roi, « mais sans aucun éloignement de part et d'autre » ; devenu précepteur, il rechercha Saint-Simon par Mme de Lévi, puis « m'attaqua de politesse..., et peu de jours après vint chez moi à l'heure du dîner m'en demander. De là, il vint assez souvent chez moi, souvent aussi dîner, et je l'allai voir quelquefois les soirs. Il étoit de bonne conversation et de bonne compagnie. »
- Caractère de Mme de Lévi
- Mme de Lévi, fille du feu duc de Chevreuse, était « une femme de beaucoup d'esprit, vive à l'excès, toujours passionnée, et ne voyant ni gens ni choses qu'à travers la passion... Elle s'étoit donc coiffée de M. de Fréjus, en vérité jusqu'à la folie, en vérité aussi en tout bien et honneur ; car cette femme, avec tous ses transports d'affection ou du contraire, étoit foncièrement pétrie d'honneur, de vertu, de religion et de toute bienséance. »
- Je propose à M. de Fréjus une manière singulière, aisée, agréable et utile d’instruction pour le roi, et je reconnois tôt qu’il ne lui en veut donner aucune
- Un soir, voyant arriver « les thèmes du roi qu'il faisoit faire aux jésuites » — « car il ne savoit du tout rien que grand monde, ruelle et galanterie » —, Saint-Simon proposa une manière singulière d'instruire le roi : tapisser la longue galerie des Tuileries, occupée par les valets du maréchal de Villeroy, des portraits amassés par Gaignières « de ce qui en tout genre... avoit figuré en France... depuis Louis XI » ; y faire causer le roi avec les petits garçons de sa cour préparés par leurs précepteurs, l'émulation aidant ; lui apprendre ainsi « les services et les desservices, les friponneries, les scélératesses, comment les fortunes se font et se ruinent..., tromper, gouverner, museler les rois..., en un mot les manéges des cours », et réserver au tête-à-tête les personnages d'après Henri IV « parce qu'il en existe encore des familles et des tenants ». « M. de Fréjus me témoigna être charmé de cet avis... Toutefois il n'en fit rien, et dès lors je compris ce qui arriveroit de l'éducation du roi. »
- Je m’engage à faire Fréjus cardinal
- Pezé proposa à Saint-Simon de travailler à faire Fréjus cardinal, « à l'insu de M. le duc d'Orléans » ; Saint-Simon sonda le terrain par sa correspondance hebdomadaire chiffrée avec le cardinal Gualterio. « Cette menée dura plusieurs mois sans beaucoup de moyens ni d'apparence, jusqu'à ce que Pezé me pria de la part de Fréjus d'abandonner l'affaire, qu'il avoit reconnue impossible à cacher au régent jusqu'au bout... Le rare est que jamais il ne m'en a parlé qu'une fois unique..., et me remercier à merveilles... Cela néanmoins serra la liaison de sorte qu'il me parloit de tout très librement..., et qu'il a continué depuis jusqu'à sa mort la même ouverture. »
- Grâces pécuniaires au duc de Brancas
- « Le duc de Brancas eut une pension, de l'argent comptant, un logement à Luxembourg. »
- Six mille livres de pension à Béthune, chef d’escadre
- « Béthune, chef d'escadre, eut une pension de six mille livres. »
- Torcy obtient l’abbaye de Maubuisson pour sa soeur
- « Torcy obtint pour sa sœur, l'abbesse de Panthemont à Paris, celle de Maubuisson que Mme de Bourbon avoit refusée. »
- Madame de Bourbon, depuis abbesse de Saint-Antoine ; quelle
- Cette Mme de Bourbon, « fille aînée de M. le Duc et de Mme la Duchesse, fort contrefaite, fort méchante, avec de l'esprit », voulut être coadjutrice de Fontevrault — Mme de Mortemart, « qui la connoissoit bien, s'y opposa toujours » ; venue au Val-de-Grâce « où elle désola le couvent », elle fut enfin abbesse de Saint-Antoine : « elle en traita cruellement les religieuses, dissipa les biens..., et en fit tant qu'à la prière de Mme la Duchesse, de M. le Duc son frère, de toute sa famille, le roi la fit enlever un matin par le duc de Noailles, capitaine des gardes du corps, et conduire en une petite abbaye, où elle est demeurée depuis honnêtement prisonnière. »
- Mort et état de l’abbé Morel
- « L'abbé Morel mourut fort vieux » : homme d'esprit lié par la débauche à Saint-Pouange, employé par Louvois puis par le roi lui-même à des négociations secrètes — « il le faisoit venir par les derrières... Il disparoissoit quelquefois..., et ses voyages furent toujours impénétrables. Il avoit pensions et abbayes, voyoit bonne compagnie..., et le roi en public lui parloit souvent et avec un air de bonté : en son genre c'étoit un personnage et un honnête homme aussi. »
◀ Chapitre précédent · ← Retour à la table des chapitres · Chapitre suivant ▶
© 2025-2026 - Jonathan Teyssandier - All rights reserved