TOME IV · CHAPITRE VII

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Résumé

Le cardinal Bonzi — extraction, caractère, fortune, mort : le prélat de Languedoc défait par Basville. Mort du duc de La Ferté, dernier des ivrognes magnifiques ; le P. de La Ferté jésuite ; Joyeuse aux Évêchés ; le bailli de Noailles à Malte ; Roye aux galères ; Toulouse à Toulon ; Bourgogne sur le Rhin. Villars fait demander par l'électeur d'être duc — refusé — et « remplit ses coffres » ; échoue encore à faire venir sa femme, se brouille avec l'électeur : « vues et conduite pernicieuses ». Le projet « insensé » du Tyrol et son triste succès ; le roi « amusé » par Vendôme ; Legal bat Latour à Minderkingen.

Les entrées

Cardinal Bonzi ; son extraction, son caractère, sa fortune, sa mort
« Le cardinal Bonzi mourut à Montpellier vers la mi-juillet de cette année, à soixante-treize ans » — archevêque de Narbonne, cinq abbayes, commandeur de l'ordre, dont la place alla à Portocarrero. Des premières familles de Florence, ces Bonzi tinrent Béziers « d'oncle à neveu » six fois ; celui-ci, ambassadeur à Venise, en Pologne — où il fit élire Michel Wisniowiecki —, en Espagne, eut le chapeau en 1672. Portrait séduisant : « les plus beaux yeux noirs, les plus parlants, les plus perçants [...] ; beaucoup d'esprit, de douceur, de politesse, de grâces [...] ; beaucoup d'adresse, de finesse, de souplesse, sans friponnerie, sans mensonge et sans bassesse. » Maître adoré du Languedoc, il fut détruit par Bâville, qui exploita son amour éperdu pour Mme de Gange — dont le mari profitait « de ce que toute la province voyoit, et qu'il avoit bien résolu de ne voir jamais ». Une lettre de cachet exila la belle : « de cette époque, son crédit et son autorité tombèrent entièrement » ; les vapeurs dégénérèrent en épilepsie, et il mourut « consommé par Bâville, devenu tyran de la province ». Note capitale : c'est lui qui fit la fortune du jeune Fleury, fils d'un receveur des décimes — « si elle n'avoit pris plaisir d'en insulter la France en l'en établissant roi absolu ».
Mort du duc de La Ferté
« Le duc de La Ferté mourut aussi cet été d'hydropisie, à quarante-sept ans. Sa valeur l'avoit avancé de bonne heure [...] et il faisoit espérer qu'il ne seroit pas moins bon à la tête d'une armée que le maréchal son père. Il avoit beaucoup d'esprit, ou plutôt d'imagination ou de saillies, gai, plaisant, excellent convive ; mais le vin et la crapule le perdirent après en avoir bien tué à table. » Le roi, qui avait du goût pour lui, « fit tout ce qu'il put pour le corriger de ses débauches », lui fit dire en 1688 qu'il l'eût dispensé d'âge pour l'ordre « s'il avoit voulu profiter de ses avis. Il étoit incorrigible », et ses dernières campagnes le virent « peu capable de servir par une continuelle ivresse ».
P. de La Ferté jésuite
Son frère cadet, « séduit enfant par les jésuites », se l'était fait malgré son père — qui, « le rencontrant jeune novice sur le Pont-Neuf avec le sac de quête sur le dos, le fit courre par ses valets, dont il se sauva à grand'peine ». Il devint « célèbre prédicateur ; mais il aimoit la bonne chère et la bonne compagnie et n'étoit pas fait pour être religieux. Il mécontenta les jésuites qui à la fin le reléguèrent à la Flèche, où il mourut longtemps après son frère, non, je pense, sans regretter ses vœux qui l'exclurent de succéder à la dignité de son frère, qui demeura éteinte trente-huit ans après son érection. »
Maréchal de Joyeuse gouverneur des Évêchés
« Le gouvernement de Metz, Verdun, Toul et de leurs évêchés, vacant par cette mort, fut donné au maréchal de Joyeuse » — le vieux maréchal ajoutait ainsi à ses dignités le grand gouvernement des Trois-Évêchés, clef de la frontière de l'Est.
Bailli de Noailles ambassadeur de Malte
« Le bailli de Noailles, frère du duc et du cardinal de Noailles, succéda au bailli d'Hautefeuille à l'ambassade de la religion en France » — la maison de Noailles, décidément à l'affût de tout, plaçait jusque dans l'ordre de Malte.
M. de Roye lieutenant général des galères
Le bailli de Noailles vendit sa charge de lieutenant général des galères « au marquis de Roye, capitaine de vaisseau, lors à la mer, qui avoit épousé la fille unique de Ducasse. Pontchartrain, mari de sa sœur, en fit le marché, et en eut l'agrément pour lui en son absence, ce qui le fit tout d'un coup lieutenant général des armées navales » — bel exemple d'une fortune de mer conclue par le ministre beau-frère pendant que l'intéressé naviguait.
Comte de Toulouse à Toulon
« M. le comte de Toulouse étoit parti pour Toulon » prendre le commandement de sa flotte — sa deuxième campagne d'amiral s'annonçait, cette fois vers des mers plus disputées, tandis que le maréchal de Cœuvres y préparait tout.
Duc de Bourgogne sur le Rhin
« Mgr le duc de Bourgogne [partit] pour aller prendre le commandement de l'armée du maréchal de Tallard sur le Rhin », où le prince Louis de Bade, occupé à s'opposer aux progrès de l'électeur de Bavière joint à Villars, ne pouvait pas grand-chose : « l'empire trembloit dans son centre [...], et la diète de Ratisbonne ne s'y continuoit que sous les auspices » de l'électeur. Jamais la position française en Allemagne n'avait été si prometteuse.
Villars fait demander par l’électeur de Bavière d’être duc ; est refusé ; remplit ses coffres
Villars, « dont l'audace [étoit] excitée par son bâton, et par la faveur où il se croyoit, et la gloire d'autrui qu'il avoit revêtue par la bataille de Friedlingen », profita du besoin de l'électeur « pour le forcer à demander au roi de le faire duc. La proposition parut telle qu'elle étoit, et fut refusée à plat. Alors, Villars, n'espérant plus rien de l'électeur, songea à remplir ses coffres » : sauvegardes et contributions partout, jusque sur les pays de l'électeur, « et se fit à lui des millions. Des millions ne sont pas ici un terme en l'air pour exprimer de grandes sommes, je dis des millions très réels. »
Villars échoue encore à faire venir sa femme le trouver ; se brouille avec l’électeur
Le roi avait enfin consenti, « à force d'importunité », à laisser venir la maréchale ; mais le prince Louis de Bade, « piqué du ravage de ses terres, renvoya à Villars la lettre qu'il en avoit reçue tout ouverte, sans lui faire un seul mot de réponse. La jalousie le poignardoit ; à quelque prix que ce fût il vouloit aller rejoindre sa femme. Ni les succès sur le Danube, ni le concert avec l'électeur n'étoient pas propres à avancer son dessein ; il réduisit donc ce prince à ne pouvoir demeurer avec lui, ni à espérer de rien exécuter en Allemagne. »
Vues et conduite pernicieuse de Villars
La conduite pernicieuse se lit à découvert : « Villars vouloit s'enrichir, et rejetoit tout ce qui pouvoit resserrer ses contributions et ses sauvegardes par l'éloignement de son armée, et par des entreprises faciles et utiles, mais qui, le tenant près de l'ennemi, le mettoient hors de portée de ce gain immense. D'autre part, loin de craindre de se brouiller avec l'électeur, c'étoit tout son but » — la brouille comme moyen de rappel, l'avarice et la jalousie décidant des opérations au cœur de l'Empire.
Projet insensé du Tyrol
« Cette étrange situation fit concevoir [à l'électeur] le dessein de se rendre maître du Tyrol. Villars, ravi de se délivrer de lui [...], admira et confirma ce projet qu'il avoit peut-être fait naître », le parant pour le roi d'une communication par Trente entre les armées d'Italie et de Bavière. « Rien toutefois n'étoit si palpablement insensé » : on tenait tout en Allemagne — forces ennemies moindres, pays ouvert, l'Empire au repentir, les mécontents de Hongrie aux portes de Presbourg — et on le quittait pour des Alpes « gardées et retranchées partout ». Sentence solennelle : « il étoit arrêté dans les décrets de la Providence que l'aveuglement qui mit l'État si près du précipice devoit commencer ici. » Car « tout se discutoit et se décidoit pour la guerre entre le roi et Chamillart uniquement, et presque toujours en présence de Mme de Maintenon », qui « vouloit que [Villars] fût un héros » ; le ministre novice n'osait penser autrement : « la carte blanche leur fut donc laissée. »
Le roi amusé par Vendôme
« Vendôme amusoit le roi de bicoques emportées, de succès de trois cents ou quatre cents hommes, de projets qui ne s'exécutoient pas. Ses courriers étoient continuels, qui ne satisfaisoient que le roi, par le mérite de sa naissance et les soins attentifs de M. du Maine, et par lui de Mme de Maintenon, qui lui avoient dévoué Chamillart. Vendôme, qui aimoit à faire du bruit, fut ravi de se trouver chargé de percer jusqu'à Trente » : il fit un très gros détachement et se mit en chemin, « laissant M. de Vaudemont à la tête de l'armée ».
Legal bat à Minderkingen le général Latour ; est fait lieutenant général
Beau fait d'armes sur le Danube : Legal, parti d'Ulm avec ses escadrons renforcés de dragons et de sept cents fantassins en croupe, marcha de nuit sur le général La Tour campé près de Minderkingen. Découvert par des hussards, il trouva l'ennemi en bataille, supérieur de quinze cents chevaux : « il ne leur fut répondu que l'épée à la main. » La gauche ployée fut sauvée par « le peu d'infanterie [...], la baïonnette au bout du fusil » ; quatre escadrons ennemis « furent renversés dans le Danube », quinze cents hommes tués, sept étendards pris. Du Héron y fut tué, « dont ce fut grand dommage ». « Cette action, qui fut belle, fit grand plaisir au roi, qui en fit compliment à la femme de Legal, qu'il rencontra dans la galerie, venant de la messe, et fit son mari lieutenant général. »
Triste succès du projet du Tyrol
« La course vers Trente eut le succès qu'on en devoit attendre » : l'électeur et Vendôme « furent, chacun de leur côté, arrêtés à chaque pas ». L'électeur, maître d'Innsbruck où il fit chanter le Te Deum — auquel assistèrent, prises dans la ville, « la mère de l'impératrice et l'évêque d'Augsbourg, frère de l'impératrice » —, trouva vers Brixen « toute la milice et toute la noblesse du pays en armes » et rebroussa tout court. « Il étoit temps : le pain manqua [...], et les défilés déjà assez occupés pour se remercier de n'avoir pas différé de vingt-quatre heures. » Il rejoignit Villars « avec ses troupes diminuées et horriblement fatiguées d'une course dont il ne tira pour tout fruit que la perte de tout le temps qu'il y employa ». Vendôme « eut au moins le plaisir de bombarder Trente, à qui il ne fit pas grand mal », et revint harcelé par Staremberg qui lui fit « perdre force monde en détail ».
Conduite de Vaudémont
Vaudemont, pendant ce temps, « avoit fait battre Murcé avec un gros détachement d'une manière plus que grossière », et se tenait à San-Benedetto « faisant fort le malade, pressé d'aller aux eaux. Sa conduite, toujours soutenue, rendra toujours difficile à croire qu'il ne fût pas dans la bouteille, et qu'il ne fût pressé de se mettre à quartier de ce qui alloit arriver. » L'aveuglement sur lui fut tel qu'il obtint sur-le-champ le régiment d'Espinchal pour le prince d'Elbœuf, neveu de sa femme.
Duquesne brûle les magasins d’Aquilée
« M. de Vendôme manda au roi une belle et singulière action de Duquesne-Monier, qui commandoit les vaisseaux du roi dans le golfe de Venise » : apprenant les grands magasins impériaux d'Aquilée, à sept lieues dans les terres, « il s'embarqua sur des chaloupes avec cent vingt soldats, remonta la petite rivière [...] si étroite qu'il y avoit des endroits où il ne pouvoit passer qu'une chaloupe à la fois », emporta deux forts, et Beaucaire poursuivit l'ennemi « jusque dans Aquilée qu'il pilla, brûla les magasins malgré deux cents hommes de troupes réglées [...], ne perdit presque personne ».
Naissance du duc de Chartres ; sa pension
« Le samedi 4 août, le roi étant à Marly, Mme la duchesse d'Orléans accoucha d'un prince à Versailles ; M. le duc d'Orléans vint demander au roi la permission de lui faire porter le nom de duc de Chartres, et l'honneur d'être son parrain. Le roi lui répondit : Ne me demandez-vous que cela ? [...] Je préviendrai donc votre demande, et je donne à votre fils la pension de premier prince du sang de cent cinquante mille livres. » Naissance du futur Louis d'Orléans, fils du futur Régent, comblé au berceau.
Duc d’Orléans tire du roi plus d’un million par an
Le compte y est : « cela faisoit un million cinquante mille francs à M. le duc d'Orléans, savoir : six cent cinquante mille livres de sa pension, cent mille livres pour l'intérêt de la dot de Mme la duchesse d'Orléans, cent cinquante mille livres de sa pension et cent cinquante mille livres de celle de M. le duc de Chartres âgé de deux jours, sans compter les pensions de Madame. » Le prix du mariage de 1692 continuait de se payer, année après année, au fils de Monsieur.
Règlement sur l’artillerie
« Le roi fit, quelques jours après, un règlement sur l'artillerie, dont il vendit les charges : c'étoit un objet de cinq millions. Il en laissa quelques-unes à la disposition de M. du Maine, grand maître de l'artillerie, augmenta ses appointements de vingt mille livres et lui donna cent mille écus. » L'expédient de finance tournait, comme toujours, au profit du bâtard bien-aimé.
Trésor inutilement cherché à Meudon
« Le besoin d'argent [...] fit prêter l'oreille à un invalide qui prétendit avoir travaillé autrefois à faire à Meudon une cache pour un gros trésor, du temps de M. de Louvois. On y fouilla donc et longtemps et en plusieurs endroits, maintenant toujours qu'il la trouveroit. On en fut pour la dépense de raccommoder ce qu'il avoit gâté, et pour la honte d'avoir sérieusement ajouté foi à cela. » Le trésor de Louvois valait bien la cassette de Meudon : la détresse des finances royales en était réduite aux chercheurs de trésors.
Président de Mesmes prévôt et grand maître des cérémonies de l’ordre
« M. d'Avaux vendit en ce temps-ci au président de Mesmes, son neveu, sa charge de prévôt et grand maître des cérémonies de l'ordre, avec permission de continuer à porter le cordon bleu » — charge qu'il tenait de son frère depuis 1684, lequel l'avait eue en 1671 « lors de la déroute de La Bazinière, son beau-père, fameux financier ». Ces ventes de charges de l'ordre, avec conservation du cordon aux vendeurs, expliquent « cette multiplication de cordons bleus » que l'on voit tous les jours : Saint-Simon annonce qu'il va, « une fois pour toutes », expliquer ce qui regarde les charges de l'ordre du Saint-Esprit.

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