TOME XII · CHAPITRE XV

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Résumé

Le journal des derniers jours : le roi refuse de nommer aux bénéfices vacants — scrupule ultime ; la « mécanique de l'appartement » pendant la maladie ; l'extrémité, les derniers sacrements, le codicille achevé, les paroles au duc d'Orléans ; la « scélératesse des chefs de la constitution » jusqu'au chevet ; les adieux du roi — à Mme de Maintenon, aux courtisans, au petit Dauphin : « Mignon, vous allez être un grand roi… » ; les ordres pour Vincennes ; les papiers brûlés, le cœur aux Jésuites ; la « présence d'esprit » du mourant ; Le Brun et son élixir malmenant Fagon ; le duc du Maine ; Mme de Maintenon se retire à Saint-Cyr.

Les entrées

Reprise du journal des derniers jours du roi
« Le vendredi 23 août, la nuit fut à l'ordinaire, et la matinée aussi » : reprise du journal des derniers jours, avec le travail avec le P. Tellier, le dîner debout en robe de chambre, les après-dînées avec les bâtards, Mme de Maintenon et les dames familières ; ce même jour le roi « apprit la mort de Maisons, et donna sa charge à son fils, à la prière du duc du Maine ».
Il refuse de nommer aux bénéfices vacants
Le P. Tellier fit « inutilement des efforts pour faire nommer aux grands et nombreux bénéfices qui vaquoient, c'est-à-dire pour en disposer lui-même..., pour ne pas laisser échapper une si riche proie, ni l'occasion de se munir de créatures affidées avec lesquelles ses marchés étoient faits, non en argent, mais en cabales. Il n'y put jamais réussir. Le roi lui déclara qu'il avoit assez de comptes à rendre à Dieu sans se charger encore de ceux de cette nomination, si prêt à paroître devant lui. »
Mécanique de l’appartement du roi pendant sa dernière maladie
Mécanique de l'appartement : toute la cour dans la galerie ; les entrées dans les cabinets par la porte de glace « qui ne s'ouvroit que lorsqu'on y grattoit » ; dans le cabinet du conseil, le maréchal de Villeroy, le chancelier, les deux bâtards, M. le duc d'Orléans, le P. Tellier ; le duc de Tresmes sur la porte. « M. le duc d'Orléans se mesuroit fort à n'entrer dans la chambre qu'une fois ou deux le jour au plus » ; le roi demandait « M. du Maine souvent, peu le comte de Toulouse ».
Extrémité du roi
Le samedi 24, « sa jambe parut considérablement plus mal » ; au souper debout, le dernier, « il ne put avaler que du liquide, et il avoit peine à être regardé ». Remis au lit, « on visita sa jambe, où il parut des marques noires. Il envoya chercher le P. Tellier, et se confessa. La confusion se mit parmi la médecine..., ils avouèrent qu'ils lui croyoient une fièvre lente depuis la Pentecôte. » Le dimanche 25, fête de Saint-Louis, il voulut pourtant « que les tambours et les hautbois... lui donnassent, dès qu'il fut éveillé, leur musique ordinaire ».
Le roi reçoit les derniers sacrements
Le soir de la Saint-Louis, réveillé « la tête embarrassée », le pouls si mauvais qu'on proposa les sacrements : en un quart d'heure le P. Tellier le confessa, le cardinal de Rohan apporta le saint sacrement « par le petit escalier de ses cabinets » avec « sept ou huit flambeaux portés par des garçons bleus ». « Le roi parut très ferme, mais très pénétré de ce qu'il faisoit. » Saint-Simon, passant par hasard, en avertit Mme la duchesse d'Orléans, entourée de dames « ne pensant à rien moins », qui « n'en voulut rien croire ».
Le roi achève son codicille ; parle à M. le duc d’Orléans
« Tout aussitôt, et cet aussitôt fut un peu étrange », le chancelier présenta le codicille achevé la veille : le roi y soumettait « toute la maison civile et militaire du roi au duc du Maine immédiatement et sans réserve, et sous ses ordres au maréchal de Villeroy », maîtres uniques « de la personne et du lieu de la demeure du roi ; de Paris, par les deux régiments des gardes... ; tellement que le régent... se trouvoit à leur merci, et en état continuel d'être arrêté, et pis ». Puis il parla seul à M. le duc d'Orléans : « ce qui est terrible, avec Jésus-Christ sur les lèvres encore qu'il venoit de recevoir, il l'assura qu'il ne trouveroit rien dans son testament dont il ne dût être content. »
Scélératesse des chefs de la constitution
Le lundi 26, scène capitale : le roi attesta les cardinaux de Rohan et de Bissy « qu'il n'y avoit rien fait que ce qu'ils avoient voulu... ; que c'étoit donc à eux à répondre devant Dieu pour lui de tout ce qui s'y étoit fait... Quel affreux coup de tonnerre ! mais les deux cardinaux n'étoient pas pour s'en épouvanter. » Sur le cardinal de Noailles, le roi déclara qu'il désirait le voir : « Mme de Maintenon en fut effrayée ; le P. Tellier en trembla. » La résolution fut « de finir la scène comme ils l'avoient commencée..., en trompant le roi et se jouant de lui » : le cardinal ne serait admis qu'en acceptant la constitution. Sa réponse au chancelier « fut en peu de mots un chef-d'œuvre de religion, de douleur et de sagesse » ; et quand le détail se sut, « l'indignation générale rompit les digues ».
Adieux du roi
Les adieux : aux entrées — « Messieurs, je vous demande pardon du mauvais exemple que je vous ai donné... Je m'en vais, mais l'État demeurera... Suivez les ordres que mon neveu vous donnera, il va gouverner le royaume... Adieu, messieurs, je compte que vous vous souviendrez quelquefois de moi. » Au maréchal de Villeroy, gouverneur du Dauphin ; aux princes du sang, l'union ; aux princesses en pleurs, « qu'il ne falloit point crier ainsi ». Et au petit Dauphin : « Mon enfant, vous allez être un grand roi ; ne m'imitez pas dans le goût que j'ai eu pour les bâtiments, ni dans celui que j'ai eu pour la guerre... ; tâchez de soulager vos peuples ; ce que je suis assez malheureux pour n'avoir pu faire... Mon cher enfant, je vous donne ma bénédiction de tout mon cœur. » « Comme on eut ôté le petit prince de dessus le lit du roi, il le redemanda, l'embrassa de nouveau, et, levant les mains et les yeux au ciel, le bénit encore. Ce spectacle fut extrêmement touchant. »
Le roi ordonne que son successeur aille à Vincennes et revienne demeurer à Versailles
Rappelant M. le duc d'Orléans, il « lui ordonna de faire conduire, dès qu'il seroit mort, le roi futur à Vincennes, dont l'air est bon, jusqu'à ce que toutes les cérémonies fussent finies à Versailles et le château bien nettoyé après, avant de le ramener à Versailles, où il destinoit son séjour » — et donna ses ordres pour meubler Vincennes, où la cour n'avait pas été depuis cinquante ans, jusqu'à indiquer la cassette où trouver le plan du château pour Cavoye.
Le roi brûle des papiers, ordonne que son cœur soit porté à Paris, aux Jésuites
Le mardi 27, seul avec le chancelier et Mme de Maintenon, « il lui fit ouvrir deux cassettes pleines de papiers, dont il lui fit brûler beaucoup » ; le soir il ordonna à Pontchartrain « d'expédier aussitôt qu'il seroit mort un ordre pour faire porter son cœur dans l'église de la maison professe des jésuites à Paris, et l'y faire placer vis-à-vis celui du roi son père ».
Sa présence d’esprit et ses dispositions
Sa présence d'esprit ne le quitta point : « il avoit toujours ouï dire qu'il étoit difficile de se résoudre à la mort ; que pour lui..., il ne trouvoit pas que cette résolution fût si pénible à prendre » ; sur les restitutions : « je n'en dois à personne comme particulier ; mais pour celles que je dois au royaume, j'espère en la miséricorde de Dieu. » Aux garçons de chambre qui pleuraient : « Pourquoi pleurez-vous ? est-ce que vous m'avez cru immortel ? » Au P. Tellier, qui lui demandait s'il souffrait : « Eh ! non, c'est ce qui me fâche, je voudrois souffrir davantage pour l'expiation de mes péchés. » Et il lui échappa d'appeler le Dauphin « le jeune roi » : « Eh pourquoi ? cela ne me fait aucune peine. »
Le Brun, Provençal, malmène Fagon et donne de son élixir au roi
Le mercredi 28, « une espèce de manant provençal, fort grossier », nommé Le Brun, arriva avec un remède contre la gangrène : les médecins « y consentirent sans difficulté ». « Fagon voulut dire quelque chose ; ce manant le malmena fort brutalement, dont Fagon, qui avoit accoutumé de malmener les autres et d'en être respecté jusqu'au tremblement, demeura tout abasourdi. » Dix gouttes d'élixir dans du vin d'Alicante ; à la seconde prise, « pour le rappeler à la vie » : « À la vie ou à la mort ! tout ce qui plaira à Dieu. »
Duc du Maine
« Le soir le duc du Maine fit chez lui une gorge chaude fort plaisante de l'aventure de Fagon avec Le Brun » — trait noté en passant, sur quoi Saint-Simon promet de revenir, de la conduite du bâtard en ces derniers jours de la vie de son père.
Mme de Maintenon se retire à Saint-Cyr
Mme de Maintenon sortit de chez le roi « ses coiffes baissées, menée par le maréchal de Villeroy... jusqu'au bas du grand degré où elle leva ses coiffes. Elle embrassa le maréchal d'un œil fort sec, en lui disant : “Adieu, monsieur le maréchal !” » et s'en alla à Saint-Cyr. Rappelée le jeudi soir par le roi qui s'apercevait de son absence, elle repartit définitivement le vendredi 30 à cinq heures, après avoir « distribué ce qu'elle avoit de meubles dans son appartement à son domestique..., pour n'en sortir jamais ».
Charost fait réparer la négligence de la messe
Le jeudi 29, plus de messe depuis la veille et l'on n'y comptait plus : « le duc de Charost, capitaine des gardes, qui s'étoit aussi glissé dans la chambre, le trouva mauvais avec raison, et fit demander au roi... s'il ne seroit pas bien aise de l'entendre. Le roi dit qu'il le désiroit..., et on continua les jours suivants. »
Rayon de mieux du roi
Ce même jeudi matin, « il parut plus de force, et quelque rayon de mieux qui fut incontinent grossi » : le roi mangea « deux petits biscuits dans un peu de vin d'Alicante avec une sorte d'appétit ».
Solitude entière chez M. le duc d’Orléans
Effet immédiat : « j'allai ce jour-là sur les deux heures après midi chez M. le duc d'Orléans, dans les appartements duquel la foule étoit au point depuis huit jours... qu'une épingle n'y seroit pas tombée à terre. Je n'y trouvai qui que ce soit. Dès qu'il me vit, il se mit à rire et à me dire que j'étois le premier homme qu'il eût encore vu chez lui de la journée, qui, jusqu'au soir fut entièrement déserte chez lui. Voilà le monde. »
Misère de M. le duc d’Orléans
Profitant du loisir, Saint-Simon reconnut « qu'il n'étoit plus le même pour la convocation des états généraux », et lui arracha l'aveu honteux du marché passé, par Mme la duchesse d'Orléans, avec le maréchal de Villeroy : la conservation du chancelier Voysin dans toutes ses fonctions, contre la révélation du codicille et la promesse de « n'en point profiter dans toute son étendue ». « J'avoue que je fus outré d'un commencement si foible et si dupe » : le jeu joué « entre M. du Maine et Mme la duchesse d'Orléans, pour lui faire peur par le maréchal de Villeroy », conservait à si bon marché « leur créature abandonnée » — et rien n'était réglé quant au duc du Maine, « maire du palais » faisant du régent « un fantôme... et une victime sans cesse sous le couteau ». « Je le laissai fort pensif et fort repentant d'une si lourde faute. »
Il change sur les états généraux et sur l’expulsion du chancelier
Le jeudi soir démentit le mieux : la tête s'embarrassa, et vers onze heures « la gangrène se trouva dans tout le pied, dans le genou, et la cuisse fort enflée. Il s'évanouit pendant cet examen. » S'apercevant de l'absence de Mme de Maintenon « qui ne comptoit plus revenir », il « la demanda plusieurs fois dans la journée... Il l'envoya chercher à Saint-Cyr ; elle revint le soir. »
Le roi, fort mal, fait revenir Mme de Maintenon de Saint-Cyr
Le samedi 31 au soir, on lui dit les prières des agonisants : « l'appareil le rappela à lui. Il récita des prières d'une voix si forte qu'elle se faisoit entendre à travers celle du grand nombre d'ecclésiastiques... À la fin des prières, il reconnut le cardinal de Rohan, et lui dit : “Ce sont là les dernières grâces de l'Église.” Ce fut le dernier homme à qui il parla. Il répéta plusieurs fois : Nunc et in hora mortis, puis dit : “O mon Dieu, venez à mon aide, hâtez-vous de me secourir !” Ce furent ses dernières paroles. »
Dernières paroles du roi
« Toute la nuit fut sans connoissance, et une longue agonie, qui finit le dimanche 1er septembre 1715, à huit heures un quart du matin, trois jours avant qu'il eût soixante-dix-sept ans accomplis, dans la soixante-douzième année de son règne... L'Europe ne vit jamais un si long règne, ni la France un roi si âgé. » À l'ouverture du corps, toutes les parties « si entières, si saines... qu'on jugea qu'il auroit vécu plus d'un siècle sans les fautes » qui lui mirent la gangrène dans le sang, l'estomac et les intestins « double au moins des hommes de sa taille ».
Sa mort
Le vendredi 30 avait été « aussi fâcheux » que la nuit : « un grand assoupissement, et dans les intervalles la tête embarrassée » ; un peu de gelée et d'eau pure, « ne pouvant plus souffrir le vin » ; le samedi, le remède de l'abbé Aignan envoyé par la duchesse du Maine, « excellent remède pour la petite vérole. Les médecins consentoient à tout, parce qu'il n'y avoit plus d'espérance. »
Caractère de Louis XIV
Annonce du grand portrait : « Ce fut un prince à qui on ne peut refuser beaucoup de bon, même de grand, en qui on ne peut méconnoître plus de petit et de mauvais, duquel il n'est pas possible de discerner ce qui étoit de lui ou emprunté... Rien de plus difficile à rencontrer que des gens qui l'aient connu par eux-mêmes... assez maîtres d'eux-mêmes pour en parler sans haine ou sans flatterie, de n'en rien dire que dicté par la vérité nue en bien et en mal. Pour la première partie on peut ici compter sur elle ; pour l'autre on tâchera d'y atteindre en suspendant de bonne foi toute passion. »

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