TOME XIV · CHAPITRE VIII
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Résumé
1717. Singularités du collier de l'ordre envoyé au prince des Asturies — et du duc de Popoli ; Caylus obtient la Toison ; morts de Mme de Langeois et Mlle de Beuvron. L'auteur « prédit en plein conseil de régence que la constitution deviendra règle et article de foi » — le colloque curieux avec M. de Troyes ; d'Aguesseau lit au cardinal de Noailles et à lui « un mémoire transcendant » sur la constitution ; l'abbé de Castries au conseil de conscience, son caractère ; l'abbaye d'Andecy à une belle-sœur de l'auteur ; la « belle prétention » des maîtres des requêtes sur les intendances.
Les entrées
- 1717
- « L'année 1717 commença par une bagatelle fort singulière » : la question du collier de l'ordre pour le prince des Asturies — les fils du roi d'Espagne, traités en fils de France par le feu roi, portant « le cordon bleu en naissant », usage que Philippe V, « qui avoit toujours les pensées de retour bien avant imprimées, fut très soigneux de maintenir », les renonciations d'Utrecht n'y ayant rien changé sans que « les alliés ne s'aperçussent » de la contradiction.
- Singularités à l’occasion du collier de l’ordre envoyé au prince des Asturies, et par occasion du duc de Popoli
- L'assemblée aux Tuileries : le roi, non encore chevalier, assis et découvert au bout de la table du conseil, tous les chevaliers debout ; on résolut d'envoyer « deux colliers au roi d'Espagne avec une commission pour les conférer, l'un au prince des Asturies, l'autre à son gouverneur le duc de Popoli » — appuyé du précédent d'Henri IV commissionnant le maréchal de Biron à Mantes en 1591, avec au passage l'histoire d'Amyot, fils d'artisan devenu grand aumônier, dépouillé de sa charge et du cordon pour ligue — « ainsi le cardinal de Bouillon n'a pas été le premier » — et les dates de l'abjuration, du sacre et de l'absolution d'Henri IV.
- Caylus obtient la Toison
- « Ce dernier ordre [la Toison d'or] fut donné en ce temps-ci par le roi d'Espagne à Caylus que nous avons vu être allé servir en Espagne après son combat avec le fils aîné du comte d'Auvergne » — la fortune espagnole de Caylus se poursuivant de grade en honneur.
- Mort de Mme de Langeois
- « Mme de Langeois mourut le premier jour de cette année à Luxembourg à Paris, où elle avoit un appartement. Elle étoit sœur du feu maréchal de Navailles et avoit quatre-vingt-neuf ans. Son mari s'appeloit Cordouan. Le huguenotisme avoit fait ce mariage. Elle avoit été longtemps en Hollande ; elle revint se convertir et eut six mille livres de pension. »
- Mort de Mlle de Beuvron
- « Le maréchal d'Harcourt perdit Mlle de Beuvron, sa sœur, fille d'esprit, de mérite et de conduite, qui avoit de la considération, et qui s'étoit retirée depuis assez longtemps dans un couvent en Normandie. »
- Je prédis en plein conseil de régence que la constitution deviendra règle et article de foi
- La prophétie au conseil de régence : contre M. de Troyes qui exigeait « une soumission aveugle sans explication et sans réplique », Saint-Simon répondit « brusquement que dans peu la constitution feroit une belle fortune, parce que je voyois que de proche en proche elle parviendroit bientôt à devenir dogme et article de foi ». Et prenant tout le conseil à témoin : « permettez-moi de vous faire souvenir de ce qui se passe ici aujourd'hui quand la constitution aura fait enfin cette fortune. » « Pour n'en pas faire à deux fois, au bout de six mois, et même moins, je fus prophète. Le dogme, la règle de foi pointèrent. »
- Colloque curieux là même entre M. de Troyes et moi
- Le colloque : M. de Troyes s'était récrié « à la calomnie », prouvant longuement l'impossibilité de la chose — le cardinal Tolomeï s'en étant « moqué avec dérision ». La prophétie accomplie, Saint-Simon la lui resservit en plein conseil « avec un souris amer : Vous m'en croirez, monsieur, une autre fois !... nous en verrons bien d'autres. Personne ne dit mot, ni le régent non plus. Je ne vis jamais homme si piqué ni si embarrassé que M. de Troyes, qui rougit furieusement, et qui la tête basse ne répondit pas un seul mot. »
- Le procureur général d’Aguesseau lit au cardinal de Noailles et à moi un mémoire transcendant sur la constitution
- Le mémoire transcendant : chez la duchesse de Richelieu, où le cardinal de Noailles s'était réfugié fuyant la petite vérole de l'archevêché, le procureur général d'Aguesseau lut deux heures durant, porte fermée, son mémoire sur la constitution : démonstration qu'on ne pouvait recevoir une bulle « aussi contraire... à toutes les lois de l'Église, et aux maximes et usages du royaume », dans « un tissu d'une chaîne de preuves dont les chaînons sembloient naître naturellement les uns des autres », concluant à « renvoyer sa bulle » au pape. « Je fus charmé de cette pièce... Mais le malheur étoit que la religion et la vérité n'étoient pas le gouvernail de cette malheureuse affaire. »
- Abbé de Castries, archevêque de Tours, puis d’Albi, entre au conseil de conscience
- L'abbé de Castries nommé à Tours — Saint-Simon y contribua « avec force » —, sacré par le cardinal de Noailles, il entra aussitôt au conseil de conscience. « Les chefs de la constitution crièrent beaucoup du consécrateur et de la place. Leurs aboiements n'empêchèrent pas qu'Albi ayant vaqué peu de temps après, ce riche archevêché lui fût donné, en sorte qu'il n'alla jamais à Tours. »
- Son caractère
- Son caractère : « Il étoit bien fait et avoit un esprit extrêmement aimable, sage et doux, et fort sûr dans le commerce. Lui et son frère chez qui il demeuroit avoient beaucoup d'amis, et il étoit désiré dans les meilleures compagnies. Cela choqua tellement le feu roi depuis qu'on l'eut infatué de noms inconnus, et de crasse de séminaires..., que l'abbé de Castries ne put jamais devenir » évêque de son vivant. Depuis : l'ordre du Saint-Esprit, et une vieillesse « adorée dans son diocèse, où il a toujours très assidûment résidé ».
- Abbaye d’Andecy donnée à une de mes belles-soeurs
- « Je fis donner en même temps la petite abbaye d'Andecy à une sœur de Mme de Saint-Simon, religieuse de Conflans près Paris, fort sainte fille, mais qui n'étoit pas faite pour en gouverner une plus grande. Lorsque j'allai le lui apprendre, elle s'évanouit, puis refusa, et ce ne fut qu'à peine qu'on la lui fit accepter. Elle en tomba fort malade et la fut longtemps. Peu de religieuses deviennent abbesses de la sorte. »
- Belle prétention des maîtres des requêtes sur toutes les intendances
- La belle prétention des maîtres des requêtes : Le Blanc ayant obtenu l'intendance d'Auvergne pour son beau-frère Boucher, président en la cour des aides, « rien de si plaisant que le scandale que les maîtres des requêtes en prirent... Aussi firent-ils les hauts cris d'une place qui leur étoit dérobée, comme si, pour être intendant, il falloit être maître des requêtes... Ils députèrent au chancelier... Tous deux se moquèrent d'eux et tout le monde aussi. »
- Mort et caractère de l’abbé de Saillant
- « L'abbé de Saillant mourut médiocrement vieux... C'eût été un honnête homme s'il avoit eu des mœurs. La débauche, l'agrément de l'esprit et la sûreté du commerce lui avoient acquis des amis considérables, le maréchal de Luxembourg entre autres intimement, qui à force de bras lui avoit procuré quelques abbayes. »
- Je fais donner son abbaye, à Senlis, à l’abbé de Fourilles
- Le trait de l'abbaye de Senlis : de sa maison de la rue Saint-Dominique, Saint-Simon voyait chaque jour, dans le jardin des jacobins, le vieux Fourilles aveugle promené « deux et trois heures » par son fils « qui lui lisoit pendant toute la promenade ». Touché de cette assiduité, sans les connaître ni leur avoir jamais parlé, il fit donner l'abbaye vacante au jeune abbé : « Jamais gens plus étonnés qu'ils le furent quand je le leur allai dire. Je me fis un vrai plaisir d'avoir fait récompenser cette piété. »
- Mort de Mme d’Arco
- « Mme d'Arco mourut à Paris, où elle donnoit à jouer tant qu'elle pouvoit. Elle s'appeloit étant fille Mlle Popuel, étoit fort belle, et avoit été longtemps maîtresse déclarée, en Flandre, de l'électeur de Bavière, dont elle avoit eu le chevalier de Bavière. Son mari étoit frère du maréchal d'Arco. »
- Paris-égout des voluptés de toute l’Europe
- La grande diatribe : « Le goût, l'exemple et la faveur du feu roi avoit fait de Paris l'égout des voluptés de toute l'Europe » — inventaire vengeur des bâtards de France (de Charles IX aux Rothelin, « bâtards de bâtards ») et d'Europe (Angleterre, Bavière, Savoie, Danemark, Saxe, Lorraine), « jusqu'aux plus infâmes fruits des plus monstrueux incestes... d'un petit duc de Montbéliard », tous comblés en France « d'ordres, de grades plus que prématurés..., dont pas un d'eux n'eût été seulement regardé dans aucun autre pays de l'Europe » — avec l'aveu d'équité : « un bâtard d'Angleterre et un autre de Saxe ont rendu de grands services à l'État en commandant glorieusement les armées » (Berwick et le maréchal de Saxe).
- Mort du chancelier Voysin
- La mort du chancelier Voysin, apprise à souper chez Louville la veille de la Chandeleur : « le chancelier Voysin, soupant chez lui avec sa famille, se portant bien, avoit été tout d'un coup frappé d'une apoplexie, et étoit tombé à l'instant comme mort sur Mme de Lamoignon... En effet, il ne vécut guère au delà, et la connoissance ne lui revint plus. J'ai assez fait connoître ce personnage pour n'avoir rien à y ajouter. »
- Prompte adresse du duc de Noailles
- La prompte adresse de Noailles : averti dans la nuit, il « ne négligea pas une si grande occasion de s'avancer vers la place de premier ministre » : persuadé qu'il gouvernerait « cet esprit doux, incertain, qui se trouveroit comme un aveugle au milieu du bruit et des cabales », il surprit le régent au saut du lit, « l'estomac fort indigeste, et sa tête fort étourdie du sommeil et du souper de la veille », fit sortir les valets, « et dans l'instant bombarda la charge pour d'Aguesseau. Tout de suite il le manda au Palais-Royal, où il se tint jusqu'à son arrivée pour plus grande précaution... Il étoit visible qu'il avoit fait le chancelier, et il étoit bien aise que personne n'en doutât. »
- D’Aguesseau, procureur général, chancelier
- D'Aguesseau chancelier : le procureur général, qui « compta si peu que cette grande place pût le regarder » qu'il était parti tranquillement « avec sa femme à sa grand'messe de paroisse à Saint-André des Arcs », fut tiré de l'église, mené aux Tuileries où le roi « mit la main » sur la cassette des sceaux « pour la remettre à d'Aguesseau, tandis que M. le duc d'Orléans la tenoit » — chancelier et garde des sceaux le 2 février 1717, à quarante-six ans, après avocat général à vingt-deux ans et demi et procureur général à trente-deux.
- Singularité de son frère
- La singularité du frère : rentré chez lui, le nouveau chancelier monta chez son frère, « espèce de philosophe voluptueux, de beaucoup d'esprit et de savoir, mais tout des plus singuliers. Il le trouva fumant devant son feu en robe de chambre. Mon frère..., je viens vous dire que je suis chancelier. — Chancelier, dit-il ; qu'avez-vous fait de l'autre ? — Il est mort subitement cette nuit. — Oh bien ! mon frère, j'en suis bien aise ; j'aime mieux que vous le soyez que moi. C'est tout le compliment qu'il en eut. »
- Ma conduite avec le régent et avec le nouveau chancelier
- La conduite de Saint-Simon : au régent trouvé au chevet de la duchesse d'Orléans, il loua le choix — nul « plus savant, plus lumineux, plus intègre » —, ajoutant seulement le vœu « que d'Aguesseau oubliât qu'il avoit passé sa vie jusqu'alors dans le parlement, et tout ce dont il s'y étoit imbu..., parole dont il eut lieu de se souvenir depuis ». Il rappela qu'il avait lui-même jadis proposé les sceaux pour le père ; que le plaidoyer du fils dans le procès de préséance contre Luxembourg « lui avoit acquis mon cœur et mon estime », refroidis par le bonnet ; et qu'il vivrait avec lui « pour le bien des affaires » — allant le complimenter le jour même, dont le régent parut « fort soulagé » et le chancelier « infiniment touché ».
- Joly de Fleury, procureur général
- « Sa charge de procureur général fut en même temps donnée à Joly de Fleury, premier avocat général. »
- Le duc de Noailles, administrateur de Saint-Cyr avec Ormesson sous lui
- « Le duc de Noailles, qui ne négligeoit pas les moindres choses, se fit donner l'administration des biens de la maison de Saint-Cyr comme une chose de convenance qu'avoit le chancelier Voysin, et prit pour s'en mêler directement sous lui d'Ormesson, maître des requêtes alors, frère de la nouvelle chancelière. »
- Famille et caractère du chancelier d’Aguesseau
- Le grand portrait de d'Aguesseau : « beaucoup d'esprit, d'application, de pénétration, de savoir en tout genre, de gravité et de magistrature, d'équité, de piété et d'innocence de mœurs..., un homme incorruptible » — et pourtant : « il auroit été un premier président sublime, il ne l'est pas moins que, devenu chancelier, il fit regretter jusqu'aux d'Aligre et aux Boucherat. » La clef : « la longue et unique nourriture qu'il avoit prise dans le sein du parlement » lui en avait fait « une sorte de culte » — toujours pour la compagnie contre l'autorité royale, protecteur de « tout ce qui portoit robe » jusqu'aux fripons, incapable de « prononcer le blasphème de casser » (inventant la formule « comme non avenu »), esclave des formes, « père des difficultés » — « il coupoit un cheveu en quatre » —, d'une irrésolution qui faisait de chaque décision « un accouchement ». Mot de la duchesse d'Estrées : « c'est un ami travesti en ennemi. » « C'étoit précisément pour les sciences qu'il étoit né » — à la tête « de toute la littérature, des Académies, de l'observatoire », il eût excellé.
- Réponse étrange du chancelier à une sage question du duc de Grammont l’aîné
- La réponse au duc de Grammont, qui lui demandait s'il n'avait jamais pensé à un règlement abrégeant les procès et leurs friponneries : il « avoit commencé à en jeter un règlement sur le papier, mais qu'en avançant il avoit réfléchi au grand nombre d'avocats, de procureurs, d'huissiers que ce règlement ruineroit, et que la compassion qu'il en avoit eue lui avoit fait tomber la plume de la main ». Réplique de Saint-Simon : « Par la même raison il ne faudroit ni prévôts ni archers qui arrêtent les voleurs... En deux mots, c'est que la durée et le nombre des procès fait toute la richesse et l'autorité de la robe, et que par conséquent il les faut laisser pulluler et s'éterniser. »
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