TOME XI · CHAPITRE XXII

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Résumé

1715 s'ouvre : Grillo remercie pour la reine d'Espagne ; brevet de 300 000 livres à Bouillon ; pensions ; l'électeur de Bavière à Versailles, celui de Cologne prend congé ; mariage Hesse-Cassel-Suède ; morts de la princesse d'Isenghien, du comte de Grignan — le gendre de Sévigné, avec sa dépouille —, du maréchal de Chamilly, le héros modeste. Et le chapitre se ferme sur la mort de Fénelon : « caractère, vie, conduite » de l'archevêque de Cambrai — le portrait-bilan de l'homme le plus séduisant du règne, admiré et jugé.

Les entrées

Année 1715
Après le long récit ininterrompu de l'affaire du bonnet, qui « gagna le mois de mars 1715 », Saint-Simon revient sur ses pas au 1er janvier 1715 et reprend « les matières accoutumées » : audiences, grâces, morts et bénéfices de ce commencement d'année — la dernière du grand règne, dont le mémorialiste note déjà « l'état tombant du roi » que chacun observait, et où « le goût du soleil levant avoit déjà percé ».
Grillo vient faire au roi les remercîments de la reine d’Espagne
« Cette année commença par les remercîments que la reine d'Espagne fit au roi des présents qu'elle en avoit reçus par le duc de Saint-Aignan. Elle lui dépêcha le marquis Grillo, noble génois, qu'elle affectionnoit, et qu'elle fit grand d'Espagne dès qu'elle s'y fut rendue maîtresse. »
Trois cent mille livres de brevet de retenue au duc de Bouillon sur son gouvernement d’Auvergne
« M. de Bouillon obtint cent mille écus de brevet de retenue sur son gouvernement d'Auvergne » — trois cent mille livres assurées à sa succession sur cette charge de gouverneur.
Trois mille livres de pension à Arpajon ; six mille à Celi, intendant à Pau
« Le marquis d'Arpajon [obtint] mille écus de pension ; et Harlay, fils de l'ambassadeur plénipotentiaire à la paix de Ryswick, deux mille. Il étoit intendant à Pau. » Et Saint-Simon d'épingler au passage la disproportion : « le roi ne se démentit jamais en la moindre chose de sa préférence distinguée et marquée en tout de la robe sur l'épée, et du bourgeois sur le noble » — mille écus au seigneur d'épée, deux mille au fils de robin.
Électeur de Bavière à Versailles
« L'électeur de Bavière tira dans le petit parc, ce qui étoit une faveur où les fils de France avoient rarement atteint ; joua après chez Mme la Duchesse, soupa et joua chez d'Antin, ne vit point le roi, et s'en retourna. »
Électeur de Cologne y prend congé du roi et retourne dans ses États
« L'électeur de Cologne prit congé du roi dans son cabinet l'après-dînée, pour retourner enfin dans ses États ; il entra et sortit de chez le roi à l'ordinaire par les derrières » — fin discrète du long séjour en France de ce prince dépossédé puis rétabli par les traités.
Mariage du prince héréditaire de Hesse-Cassel avec la sœur du roi de Suède
« On sut en même temps que le roi de Suède, qui étoit toujours à Stralsund, avoit accordé la princesse Ulrique, sa sœur, au prince héréditaire de Hesse-Cassel, qui l'alloit épouser à Stockholm. C'est le même prince qui avoit toujours servi dans les armées des alliés contre la France, et qui fut battu en Italie par Médavy presque en même temps de la levée du siège de Turin. »
Mort de la princesse d’Isenghien (Pot), sans enfants
« Mme d'Isenghien mourut en couche d'un enfant mort. Elle étoit Pot, fille unique du dernier marquis de Rhodes, et je crois la dernière de cette illustre et ancienne maison. Elle étoit brouillée avec sa mère qui étoit Simiane, nièce du feu évêque-duc de Langres, malgré laquelle elle s'étoit mariée. Sa mort fit la réconciliation. »
Mort ; caractère et famille du comte de Grignan ; sa dépouille
« Le comte de Grignan, seul lieutenant général et commandant de Provence et chevalier de l'ordre, gendre de Mme de Sévigné qui en parle tant dans ses lettres, mourut à quatre-vingt-trois ans dans une hôtellerie, allant de Lambesc à Marseille. C'étoit un grand homme, fort bien fait, laid, qui sentoit fort ce qu'il étoit, fort honnête homme, fort poli, fort noble, en tout fort obligeant, et universellement estimé, aimé et respecté en Provence, où, à force de manger et de n'être point aidé, il se ruina. » Restaient deux filles : Mme de Vibraie, forcée par les mauvais traitements de la dernière Mme de Grignan-Sévigné « à un mariage fort inégal », et Mme de Simiane, « fille de la Sévigné, adorée de sa mère comme elle l'étoit de la sienne », dont le mari, premier gentilhomme de la chambre de M. le duc d'Orléans, obtint par l'événement la lieutenance générale de Provence.
Mort et caractère du maréchal de Chamilly ; sa dépouille
« Le maréchal de Chamilly mourut à Paris le 7 janvier..., à soixante-dix-neuf ans. C'étoit un grand et gros homme, fort bien fait, extrêmement distingué par sa valeur..., et devenu célèbre par la défense de Grave... Il étoit fort homme d'honneur et de bien..., mais il avoit si peu d'esprit qu'on en étoit toujours surpris, et sa femme, qui en avoit beaucoup, souvent embarrassée. Il avoit servi jeune en Portugal, et ce fut à lui que furent écrites ces fameuses Lettres portugaises, par une religieuse qu'il y avoit connue et qui étoit devenue folle de lui. » Sans enfants, de la maison Bouton de Bourgogne, il ne laissa vacant que le gouvernement de Strasbourg, donné au maréchal d'Huxelles.
Caractère, vie, conduite et mort de Fénelon, archevêque de Cambrai. – Menées de Fleury, évêque de Fréjus, pour être précepteur de Louis XV
Fénelon mourut à Cambrai le 7 janvier, Chirac, dépêché grâce à Saint-Simon et à sa chaise de poste, l'ayant trouvé « hors d'espérance » : « moi qu'il craignoit tant..., ce fut moi qui lui rendis le dernier service ». Suit le grand portrait : « un grand homme maigre, bien fait, pâle, avec un grand nez, des yeux dont le feu et l'esprit sortoient comme un torrent, et une physionomie telle que je n'en ai point vu qui y ressemblât... Il falloit effort pour cesser de le regarder. » « Jamais homme n'a eu plus que lui la passion de plaire, et au valet autant qu'au maître. » Ses amis soupiraient après son retour « comme les Juifs pour Jérusalem ». Exilé, il fut à Cambrai « partout un vrai prélat, partout aussi un grand seigneur, partout encore l'auteur de Télémaque », idole des troupes et adoré de son peuple ; mais « l'ambition surnageoit à tout » : les morts du Dauphin, de Chevreuse, puis de Beauvilliers l'atterrèrent — « les eaux, ainsi qu'à Tantale, s'étoient trop persévéramment retirées du bord de ses lèvres ». Il mourut « sans devoir un sou et sans nul argent », « à la porte du comble de ses désirs » ; « l'humanité rougit pour lui de Mme Guyon ». « À tout prendre, c'étoit un bel esprit et un grand homme. »
Origine de la haine implacable et de la persécution sans bornes ni mesure de Fleury, évêque de Fréjus, depuis cardinal et maître du royaume, contre le P. Quesnel et les jansénistes
« Un prélat plus heureux pour le monde, mais qui n'a voulu rendre que soi heureux, jeta en ce temps-ci le premier fondement d'un règne qui a étonné l'Europe, et qui en même temps est devenu le plus grand et le plus solide malheur de la France. Je parle du trop fameux Fleury. » Languissant à Fréjus, il manœuvra pour être précepteur de Louis XV « par ces deux dames » — Mme de Dangeau et Mme de Lévi, intimes de Mme de Maintenon — et par le maréchal de Villeroy qui l'avait protégé toute sa vie ; M. du Maine, « voyant le goût de Mme de Maintenon, se rendit aisément à le porter ». Les jésuites « le connoissoient trop pour s'y fier ; et c'est ce qui détermina sa fortune », car Mme de Maintenon les haïssait. Pour ôter tout prétexte aux refus, il quitta son évêché « sous prétexte de sa santé » : le P. Tellier « n'en sentit pas le piège » et le paya de la légère abbaye de Tournus.
La Parisière, évêque de Nîmes, Zopyre du P. Tellier
D'où vint la haine de Fleury contre les jansénistes ? Voulant « ranger les écueils » vers le préceptorat, lui qui avait « toujours laissé son diocèse en paix » consacra ses six derniers mois à Fréjus « à la recherche de la doctrine, des livres, des confesseurs, et à tourmenter le peu de religieuses de son diocèse ». Son mandement d'adieux, « dont le tour ne fut pas fort approuvé », parvint au P. Quesnel, qui « ne put résister au désir de châtier le nouveau zèle de Fleury par le ridicule de cette pièce, qu'il sut enchâsser dans sa préface avec l'ironie la plus amère, la plus méprisante... Inde iræ. Fleury, avec son air doux, riant, modeste, étoit l'homme le plus superbe en dedans et le plus implacable que j'aie jamais connu. Il ne le pardonna pas au P. Quesnel ; et c'est la cause unique qui a produit en Fleury cette fureur... qui s'est portée sans cesse aux derniers excès de cruauté et de tyrannie contre les jansénistes et les anticonstitutionnaires. »
Son invention ultramontaine ; sa misérable mort
« La Parisière, homme de la condition la plus obscure, et dont le savoir ne consistoit qu'en manèges et en intrigues, avoit succédé au savant et célèbre Fléchier en l'évêché de Nîmes. C'étoient là les gens d'élite du P. Tellier. » Instruit par lui, « il fit sourdement le zélé contre la constitution, refusa même de l'accepter », s'attira une éclatante disgrâce qui « acheva de lui ouvrir tous les cœurs opposés à la constitution » : il sut ainsi « tout le secret de gens opprimés qui se concertent. Ce nouveau Zopyre mit en mémoires toutes ses connoissances et les envoya au P. Tellier. » Puis, n'ayant plus rien à apprendre, « il monta tout à coup en chaire dans sa cathédrale, fit un sermon foudroyant contre les réfractaires..., reçut là même la constitution » et reparut à Versailles « avec un front d'airain ».
Mort et caractère de l’abbé de Lyonne et d’Henriot, évêque de Boulogne
Ce fut La Parisière « qui dans la suite se licencia de donner l'exemple de consulter les évêques et les universités d'Espagne, de Portugal et d'Italie, sur la constitution, qui n'avoient garde de n'y pas adhérer, dans la frayeur de l'inquisition, et dans l'opinion ultramontaine de l'infaillibilité du pape. Ce malheureux, abhorré partout et dans son diocèse, y mourut banqueroutier, et en homme sans foi ni loi, quelques années après. »
Gesvres, archevêque de Bourges, obtient la nomination au cardinalat des deux rois de Pologne, Stanislas et l’électeur de Saxe
« L'abbé de Lyonne, fils du célèbre ministre d'État, mourut aussi en ce mois de janvier. Ses mœurs, son jeu, sa conduite, l'avoient éloigné de l'épiscopat et de la compagnie des honnêtes gens. » Pour tuteur de ses bénéfices, les jésuites « découvrirent un certain Henriot de la plus basse lie du peuple, décrié pour ses mœurs et pour ses friponneries..., chez lequel il s'enrichit par la vente de toutes ses collations ». Le P. Tellier et Pontchartrain, « qui se délectoit de mal faire », firent l'impossible pour faire Henriot évêque, « sans que jamais le roi, qui étoit instruit sur ce compagnon, les voulût écouter » ; les chefs de la constitution y réussirent sous la Régence, en faisant de lui « pour mieux dire, [le] loup de Boulogne », où il « vécut et mourut en loup ». Quant à Lyonne, les vingt dernières années de sa vie, « il buvoit, depuis cinq heures du matin jusqu'à midi, vingt et quelquefois vingt-deux pintes d'eau de la Seine ».
Languet fait évêque de Soissons, et quelques autres bénéfices donnés
Gesvres, devenu archevêque de Bourges « de plein saut » en dédommagement du chapeau perdu lors de la rupture avec Innocent XI en 1688, « ne perdit jamais de vue le chapeau qu'il avoit tant espéré ». La nomination du roi Jacques n'ayant pas réussi, « il trouva moyen de se faire donner celle de Pologne par le roi Stanislas, dans le court intervalle de son règne ; et il fut encore assez habile pour obtenir la même grâce de l'électeur de Saxe, après qu'il fut remonté sur ce trône. Ce chapeau faisoit toute l'occupation et la vie de l'archevêque de Bourges », qui y arriva enfin après de longues années.
Mort et caractère de la duchesse de Nevers
Le roi, « contre sa coutume de ne donner les bénéfices que les jours qu'il avoit communié le matin », en donna à la mi-janvier, « mais seulement au fils plus que disgracié de corps, de mœurs et d'esprit, de son ministre des finances, et à trois favoris de la constitution » : l'abbé Desmarets eut Saint-Antoine aux Bois, l'abbé de Montbazon la riche abbaye du Gard — le cardinal de Rohan « s'étoit enfin trop entièrement vendu au P. Tellier » pour n'être pas payé. « Languet, de la plus nouvelle et petite robe du parlement de Dijon..., que je voyois sans cesse dans les antichambres des dames du palais, eut l'évêché de Soissons, où il fit bientôt après parler de son zèle pour la constitution » ; le frère d'Argenson passa de Dol à l'archevêché d'Embrun, et Dol échut au fils de Sourches « qui pourrissoit aumônier du roi en grand mépris ».
Infructueuse malice de M. le Prince
« La duchesse de Nevers mourut en ce temps-ci... Peu de femmes l'avoient surpassée en beauté. La sienne étoit de toutes les sortes, avec une singularité qui charmoit. » M. le Prince, « extrêmement amoureux d'elle » et « non moins malin qu'amoureux », voulut lui donner une fête et « imagina d'engager M. de Nevers de faire les vers de la pièce... dont toute la galanterie étoit pour Mme de Nevers » ; le mari y « réussit au delà des espérances de M. le Prince ». Mais « quatre ou cinq jours avant celui de la fête, il découvrit de quoi il s'agissoit, il n'en dit mot, et partit le lendemain pour Rome avec sa femme, où il demeura longtemps, et à son tour se moqua bien de M. le Prince ». « Mme de Nevers à plus de soixante ans étoit encore parfaitement belle, lorsqu'elle mourut d'une maladie fort courte. Depuis qu'elle étoit veuve, elle étoit devenue fort avare, et ne quittoit plus la duchesse du Maine. »

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