TOME XIX · CHAPITRE V

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Résumé

1722 : l'échange des princesses le 9 janvier — l'infante vers Paris, Mlle de Montpensier vers Madrid. L'« usurpation des Rohan » : les « ruses, artifices, manèges » du prince de Rohan, « tous inutiles auprès du marquis de Santa-Cruz, qui le force à céder sur ses chimères » — l'auteur en garde « la copie authentique et légalisée » ; les présents du roi « pitoyables » ; pourquoi les grands d'Espagne espagnols « n'en prennent point la qualité dans leurs titres » ; les « avances singulières » du cardinal de Rohan depuis Rome et sa « sottise énorme » en partant ; l'échange dans l'île des Faisans ; les présents de la reine douairière.

Les entrées

1722
« L'année 1722 commença par l'échange des princesses, futures épouses du roi et du prince des Asturies, dans l'île des Faisans, de la petite rivière de Bidassoa qui sépare les deux royaumes, où on avoit construit une maison de bois à cet effet, mais toute simple en comparaison de celle qui avoit servi en 1659 aux célèbres conférences du cardinal Mazarin avec don Louis de Haro, à la signature de la paix dite des Pyrénées. »
Échange des princesses (9 janvier)
L'échange se fit le 9 janvier, mais non sans que Saint-Simon eût prévu « toute la coupable complaisance du cardinal Dubois pour les folles chimères des Rohan » : « le rang de la maison de Rohan, acquis ou arraché pièce à pièce, ne remontoit pas plus haut que le dernier règne. Il étoit sans titre et sans prétexte que la volonté du feu roi. »
Usurpation des Rohan
L'usurpation visée : le prince de Rohan « n'avoit voulu être chargé de l'échange de la part du roi que pour les fortifier de ce qu'il se proposoit d'y usurper » — l'Altesse, que Dubois lui ferait donner dans l'acte français signé par le frère du cardinal.
Ruses, artifices, manèges du prince de Rohan, tous inutiles auprès du marquis de Santa-Cruz, qui le force à céder sur ses chimères dans l’acte espagnol, dont j’ai la copie authentique et légalisée
Prévenus par Saint-Simon via le duc de Liria, Santa-Cruz « monta aux nues ». Rohan multiplia les mezzo termine — renoncer mutuellement aux qualifications, « se faire princes l'un l'autre en se passant mutuellement l'Altesse » (ce dont Santa-Cruz « se moqua avec beaucoup de mépris »), enfin garder l'Excellence pour le seul Espagnol. Santa-Cruz trancha : « ils étoient tous deux grands de leur pays, dans la même commission, par conséquent égaux de tous points » ; il menaça de renvoyer l'infante et de dépêcher à Madrid. « Cette réponse si précise accabla le prince de Rohan. Il céda tout court, et se consola par ce titre escroqué dans l'acte françois. C'est de la sorte que se bâtissent les titres de princes de nos gentilshommes françois, pièce à pièce. » Saint-Simon se fit expédier par La Roche les copies certifiées des deux actes : « ils sont actuellement sous mes yeux, dans le second portefeuille de mon ambassade, à l'heure que j'écris. »
Présents du roi aux Espagnols, pitoyables
« Les présents du roi aux Espagnols » furent indignes : Santa-Cruz « ne put s'empêcher de me montrer le sien en souriant, ni moi d'en hausser les épaules. Ces pierreries en petit nombre étoient pitoyables. Les Espagnols s'en moquoient tout haut, et j'en mourois de honte. Ce n'étoit pas l'occasion d'épargner cinquante mille écus. Mais la canaille en retient toujours quelque coin, dans quelque élévation que l'aveugle fortune la pousse. »
Grands d’Espagne, espagnols, n’en prennent point la qualité dans leurs titres, et pourquoi
« Les grands espagnols ne prennent jamais dans leurs titres la qualité de grands d'Espagne » : la raison affichée « n'est qu'une rodomontade espagnole » — leurs noms devant suffire — « mais le fond est le même qui leur fait cacher leur ancienneté avec tant de soin : en prenant la qualité, les actes feroient foi du temps qu'ils auroient commencé à la prendre » ; ils n'omettent en revanche « aucune de leurs charges, même de leurs commanderies, qui sont communes à la plus petite noblesse et à leurs propres domestiques ».
Avances singulières que le cardinal de Rohan me fait faire de Rome ; leur motif
Dès son arrivée à Rome, le cardinal de Rohan avait inondé Saint-Simon d'avances par le canal du cardinal Gualterio — « on ne peut être plus étonné que je le fus d'avances si fortes, si continuelles, et auxquelles rien n'avoit donné lieu ». Le motif : Dubois « lui avoit donné sa parole que, devenu cardinal par son secours, il le feroit déclarer premier ministre » ; Rohan, croyant qu'« un premier ministre cardinal qui se prétendoit prince » ne serait pas du goût de Saint-Simon, voulait le gagner d'avance. « Tout tomba dès qu'il fut parti de Rome, comme de chose non avenue. »
Sottise énorme du cardinal de Rohan partant de Rome
« Le cardinal de Rohan, également dupe du fripon et de sa propre ambition, donna en plein dans ce panneau dont un enfant se seroit gardé » — car « si le cardinal Dubois se trouvoit en pouvoir de faire un premier ministre, il ne préféreroit personne à lui-même ». Sottise énorme : « il fut assez imprudent pour en faire part au pape, en prenant congé de lui, et le dire franchement à plusieurs cardinaux, en sorte qu'il en laissa le bruit répandu et tout commun à Rome. Porté sur les ailes d'une si ferme et si douce espérance, il arriva à Paris le 28 décembre 1721. »
Échange des princesses dans l’île des Faisans
L'échange même : l'infante partit d'Oyarzun, Mlle de Montpensier de Saint-Jean-de-Luz ; elles « se trouvèrent en même temps vis-à-vis l'île des Faisans, où elles entrèrent en même temps » et « en sortirent en même temps : l'infante menée par le prince de Rohan, et Mlle de Montpensier par le marquis de Santa-Cruz ». Aucun domestique français ne passa la Bidassoa ; l'infante ne fut suivie que de doña Maria de Nieves, sa gouvernante.
Présents et prostitution de rang de la reine douairière d’Espagne, à qui je procure un payement sur ce qui lui étoit dû
« La pauvre reine douairière d'Espagne s'épuisa pour elles en présents magnifiques de pierreries et de bijoux à leur passage à Bayonne ; et par une prostitution de flatterie qu'elle apprenoit de ses extrêmes besoins, elle voulut traiter Mlle de Montpensier en princesse des Asturies : elle lui donna un fauteuil et la visita chez elle. » Saint-Simon s'en servit pour lui procurer « un payement assez gros » sur ses arrérages, « mais ce fut tout ».
Je vais faire la révérence à Leurs Majestés Catholiques
La quarantaine finie deux jours avant l'arrivée de la princesse, Leurs Majestés voulurent voir l'ambassadeur « dès le lendemain » : « je résistai jusqu'à un commandement absolu, auquel il fallut obéir, quoique fort rouge, quelques drogues qu'on m'eût fait employer pour me dérougir. »
Matière de cette audience
Matière de l'audience : la promotion de Toisons par l'empereur, avec le fils aîné du duc de Lorraine. Saint-Simon devait « empêcher le roi d'Espagne de montrer trop de ressentiment » pour ne pas troubler Cambrai, et le porter « à faire acheter désormais au duc de Lorraine son consentement par beaucoup de délais, et de fatiguer longuement l'inquiétude et la patience de ce prince ». Leurs Majestés « n'eurent pas de peine à vouloir bien mépriser extérieurement cette entreprise » et à faire « doucement sentir » au duc de Lorraine « le peu de considération qu'il méritoit des deux couronnes ».
Conte singulièrement plaisant par où elle finit
L'audience finit par le conte du roi — « c'est donc à condition que vous n'en parlerez à qui que ce soit, sans exception » : le cardinal Borgia avait rapporté de Rome que le cardinal de Rohan y « remportoit peu de crédit », et que « ses fatuités et le soin de sa beauté, quoique à son âge, avoit été jusqu'à se baigner souvent dans du lait pour se rendre la peau plus douce et plus belle ; que, quelque secret qu'il y eût apporté, la chose avoit été sue avec certitude, et avoit indigné les dévots, et attiré le mépris et les railleries des autres. Et là-dessus le roi et la reine à commenter, et eux et moi à rire de tout notre cœur. » « J'en parle ici pour la première fois, après la mort du roi d'Espagne. »
Le roi, la reine et le prince des Asturies vont, comme à la suite du duc del Arco, voir la princesse à Cogollos
Le jour même, Leurs Majestés et le prince, « avec des habits communs et sans aucune sorte d'accompagnement, montèrent dans un carrosse de suite du duc del Arco » qui allait complimenter la princesse à Cogollos : le duc « allongea exprès » son compliment « pour donner à sa royale suite le temps de la bien considérer » — mais « une dame venue avec deux hommes à la suite d'un troisième gâta tout le mystère. La princesse se douta de la qualité de ces suivants, se jeta à leurs mains pour les baiser et en fut aussitôt embrassée. »
Je vais saluer la princesse à Cogollos, puis à Lerma, à son arrivée
Le lendemain matin, Saint-Simon et Maulevrier firent les huit lieues de Cogollos saluer la princesse « qui achevoit de s'habiller » : « la duchesse de Monteillano, les autres dames, Santa-Cruz aussi, firent tout ce qu'ils purent pour que la princesse nous dît quelque mot, sans avoir pu y parvenir. Ils y suppléèrent par toutes les civilités possibles. » Retour en hâte pour l'arrivée à Lerma.
Chapelle
La chapelle de Lerma : un retranchement au bout d'une très grande salle, « le prie-Dieu du roi placé vis-à-vis de l'autel, précisément comme le prie-Dieu du roi à Versailles, mais plus près de l'autel, avec deux carreaux à côté l'un de l'autre ».
J’y précède tranquillement le nonce, sans faire semblant de rien
« Je me mis à côté du carreau du roi, à droite tout au bord en dehors du tapis » — précédant tranquillement le nonce : « le nonce arrivant à moi me marqua sa surprise par gestes, et répétant : Signor, signor ! et moi, qui avois résolu de n'y rien comprendre, je lui montrai le cardinal en riant, et lui reprochai de ne l'avoir pas mieux instruit pour l'honneur du sacré collège. Cette plaisanterie fit si heureusement diversion qu'il ne fut plus question d'autre chose. »
Rare et plaisante ignorance du cardinal Borgia, qui célèbre le mariage, dont la cérémonie extérieure est différente en Espagne
Car le cardinal Borgia donnait la comédie : « pontificalement revêtu, apprenant sa leçon entre deux aumôniers qui lui tenoient un grand livre ouvert. Le bon prélat n'y savoit lire ; il s'efforçoit, lisoit tout haut et de travers. Les aumôniers le reprenoient, il se fâchoit et les grondoit, jusqu'à se tourner à eux et à leur secouer le surplis. » À l'annonce du roi : « Qu'ils attendent, s'écria le cardinal en colère, je ne suis pas prêt » — « et le cardinal continua sa leçon, plus rouge que sa calotte et toujours furibond ». « Le roi ni la reine ne purent se contenir, ni personne de ce qui en fut témoin. »
Célébration du mariage, l’après-dîner du 20 janvier
La célébration eut lieu l'après-dînée du 20 janvier — « les mariages en Espagne se font l'après-dînée, et commencent à la porte de l'église comme les baptêmes » — le prince et la princesse à genoux sur leurs carreaux, le cardinal « en face qui faisoit des grimaces du dernier embarras ». « Parmi ce divertissement, je remarquai un contentement extrême dans le roi et la reine de voir accomplir ce mariage. »
Je suis fait grand d’Espagne de la première classe, conjointement avec un de mes fils à mon choix, pour en jouir actuellement l’un et l’autre ; et la Toison donnée à l’aîné, sans choix
La cérémonie finie, le roi vint droit à Saint-Simon : « Monsieur, je suis si content de vous en toutes manières, et de celle en particulier dont vous vous êtes acquitté de votre ambassade auprès de moi, que je veux vous donner des marques de ma satisfaction, de mon estime et de mon amitié. Je vous fais grand d'Espagne de la première classe, vous et en même temps celui de vos deux fils que vous voudrez choisir pour en jouir en même temps que vous ; et je fais votre fils aîné chevalier de la Toison d'or. » « Aussitôt je lui embrassai les genoux, puis je lui baisai la main. »
Je donne à l’instant la grandesse au cadet
« Dès qu'ils approchèrent, j'appelai le cadet, et lui dis d'embrasser les genoux du roi qui nous combloit de grâces, et qui le faisoit grand d'Espagne avec moi » — le but unique de l'ambassade, atteint dans l'instant même.
Remerciement
Suivit le remerciement à la reine : « je me baissai fort bas devant la reine ; je lui fis mon remerciement particulier, puis lui présentai mes enfants, le cadet le premier. La reine nous reçut avec beaucoup de bonté et nous dit mille choses obligeantes. » Puis, chez Grimaldo : « je lui fis les remerciements que je lui devois avec grande effusion de cœur. J'étois au comble de ma joie de me voir arrivé au seul but qui m'avoit fait désirer l'ambassade en Espagne, et je le lui devois presque entièrement. »
Compliments de toute la cour
« Je fus comme enlevé par la foule qui s'empressa autour de moi à me faire des compliments » — plus d'une heure durant. « J'affectai fort de témoigner aux grands d'Espagne que j'avois toute ma vie eu une si haute idée de leur dignité, qu'encore que j'eusse l'honneur d'être revêtu de la première du royaume de France, je me trouvois fort honoré de l'être de la leur. »
Je me propose, sans en avoir aucun ordre et contre tout exemple en Espagne, de rendre public le coucher des noces du prince et de la princesse des Asturies ; et je l’exécute, et je l’obtiens
Le coucher public : « la modestie et la gravité des Espagnols ne leur permet pas de voir coucher des mariés ». Sans aucun ordre, jugeant qu'un mariage sans consommation « au moins présumée » resterait fragile aux yeux de l'Europe « conjurée pour rompre l'union des deux couronnes », Saint-Simon le proposa en audience — avouant « que ce que je prenois la liberté de leur représenter venoit uniquement de moi et de mes réflexions ». « Ces raisons emportèrent Leurs Majestés Catholiques » ; le plan — rideaux ouverts des trois côtés, la cour admise en foule un quart d'heure, Popoli et la Monteillano glissés sous les rideaux pour ne pas perdre de vue les époux, puis le prince ramené dans son appartement — fut approuvé et exécuté de point en point : « on sut au bal qu'il y auroit coucher public. Il ne m'en parut que de la surprise, mais nul mécontentement. Personne ne s'en alla après le bal. »
Bonté et distinction sans exemple du roi d’Espagne pour moi et pour mon fils aîné au bal, dont je m’excuse par ménagement pour les seigneurs espagnols
Au bal, bonté sans exemple : le roi fit dire qu'il y aurait dans l'embrasure « un tabouret pour le nonce, un pour moi, un autre pour Maulevrier, et un quatrième que Sa Majesté avoit expressément commandé pour mon fils aîné » convalescent. « Je sentis toute la distinction de mon fils, ni duc, ni grand, assis où nul duc ni grand ne s'assied » : « je suppliai le roi de me permettre de renvoyer mon fils aîné avant le bal, à cause de sa santé, et j'évitai de la sorte un honneur qui auroit pu donner lieu à du mécontentement. » Il n'eut d'ailleurs « pas grand repos » sur son tabouret, « tant on me fit danser de menuets et de contredanses ».
Mesures que je prends pour éviter que le coucher public ne choque les Espagnols
Pour prévenir l'improbation des Espagnols, Saint-Simon alla « faire une confidence » au marquis de Villena, « Espagnol au dernier point » et oracle de la cour : celui-ci répondit « que les usages des différents pays n'étoient pas des lois qui ne dussent pas céder à des considérations aussi importantes », et promit de s'expliquer publiquement au sortir du bal. « Il me tint exactement parole, et le succès en fut tel que personne n'osa se montrer scandalisé d'une nouveauté si grande et si peu attendue. »
Vin et huile détestablement faits en Espagne, mais admirablement chez les seigneurs
Au souper du duc del Arco, « une oille excellente » et « d'excellent vin de la Manche » : « le vin et l'huile que les seigneurs font faire chez eux, pour eux, sont admirables, et condamnent bien la paresse publique qui des mêmes crus en fait dont on ne peut pas seulement souffrir l'odeur ».
Jambons de cochons nourris de vipères, singulièrement excellents
« On y servit aussi de petits jambons vermeils, fort rares en Espagne même, qui ne se font que chez le duc d'Arcos et deux autres seigneurs, de cochons renfermés dans des espèces de petits parcs remplis de halliers où tout fourmille de vipères, dont ces cochons se nourrissent uniquement. Ces jambons ont un parfum admirable, et un goût si relevé et si vivifiant qu'on en est surpris, et qu'il est impossible de manger rien de si exquis. »
Évêques debout au bal, en rochet et camail
Au bal, « le duc d'Abrantès, évêque de Cuença, un autre évêque voisin, deux évêques in partibus suffragants de Tolède, et le grand inquisiteur, furent au bal tout du long en rochet et camail, leur bonnet à la main » — debout.
Cardinal Borgia n’y paroît point
« L'évêque diocésain de Burgos, exilé pour son attachement fort marqué à l'archiduc, ne put s'y montrer, et le cardinal Borgia n'y put être par ses prétentions. »
Vélation ; ce que c’est
La Vélation : « en Espagne, où on marie l'après-dînée ou le soir, la noce entend le lendemain la messe du mariage qui n'a pu se dire la veille, pendant laquelle se font les cérémonies extérieures, et où les mariés sont mis sous le poêle » — tenu par deux aumôniers du roi « qu'on appelle en Espagne sommeliers de courtine ». Le cardinal Borgia « ne me parut guère plus habile qu'aux cérémonies, et se barbouilla fort encore ».
J’y précède encore le nonce, sans faire semblant de rien
« Le nonce, qui vint en même temps, me fit civilité, se mit auprès de moi, du côté de l'autel, comme la veille, et m'y parut tout accoutumé » — la préséance acquise sans un mot.
Maulevrier n’y paroît point, parti furtivement dès le matin de son quartier pour Madrid, qui en est fort blâmé
« Maulevrier ne parut point, et nous sûmes après, car il ne m'en avoit pas ouvert la bouche, qu'il étoit parti ce même matin de son quartier pour retourner à Madrid » — manquant « de propos délibéré une fonction où le caractère dont il étoit honoré l'obligeoit d'être présent ». Au dîner du duc del Arco, « la surprise de l'absence de Maulevrier fit à demi-bas le tour de la table, et fut d'autant plus blâmée qu'il n'étoit pas aimé ».
Conduite réciproque entre lui et moi pendant les jours du mariage
Pendant les jours du mariage, « ma grandesse et l'éclat des compliments et de l'applaudissement public le hérissa tellement qu'il ne put se contenir, jusque-là que les courtisans se divertirent à lui en faire compliment comme d'une chose agréable à la France, pour l'embarrasser. Ils l'appeloient le chat fâché et se moquoient de lui ; à moi-même il ne put s'empêcher de m'en faire un compliment sur ce même ton, et fort court, que je pris pour bon. » Le coucher public, appris « crûment, comme une nouvelle », acheva de le courroucer.
Étrange conduite et prétentions de La Fare
Autre mécontent surprenant : La Fare, qui reçut pourtant la Toison en même temps que le fils aîné — « qui eût dit à son père que ce fils auroit la Toison, jamais il n'auroit pu le croire ». Voyant la grandesse, « cet homme si fort du monde, doux, poli, gai, en reçut les compliments avec un sec, un court, un air, un ton qu'il ne pouvoit avoir emprunté que de Maulevrier ». « Cette ambition lui tourna tellement la tête qu'il se mit à hasarder des propos comme s'il étoit ambassadeur de M. le duc d'Orléans, et à le prétendre » — et à vouloir la grandesse pour lui-même, pestant « contre la faiblesse de M. le duc d'Orléans, qui ne se soucioit point de sa grandeur ».
Ma conduite à cet égard
Saint-Simon lui remontra que le régent, « quelque grand prince qu'il fût, ne laissoit pas d'être sujet du roi, dont la qualité ne comportoit pas d'envoyer en son nom des ambassadeurs » — feu Monsieur lui-même n'en avait jamais eu ; et que cette prétention donnerait cours aux « horreurs tant débitées » en accusant le régent « de vouloir déjà trancher du souverain ». « Mais les vérités les plus palpables ne trouvent point d'entrée dans un esprit prévenu et que l'ambition aveugle » ; La Fare bouda. Saint-Simon en écrivit « un petit mot au cardinal Dubois, mais court et fort en douceur » — la réponse de Dubois fit que La Fare « n'osa plus parler de caractère » — et tout au long à Belle-Ile. « Depuis notre retour en France nous avons été amis. Il est étonnant combien l'ambition ouvre l'esprit le plus médiocre, et combien il est des gens à qui tout réussit, dont on ne se douteroit jamais. »

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