TOME III · CHAPITRE XVII

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Résumé

Mort de Jacques II à Saint-Germain : le prince de Galles reconnu roi d'Angleterre par le roi, par l'Espagne et par le pape — Saint-Simon pèse les visites, le voyage de Fontainebleau et « l'effet de ces reconnaissances » : la signature de la grande alliance contre la France et l'Espagne. Mouvement à Naples, vice-rois changés, Louville à Fontainebleau pour le voyage d'Italie. Étrange emportement de M. le Duc contre Fiesque ; La Feuillade, son caractère et son mariage avec une fille de Chamillart ; Fagon taillé ; Harcourt de retour ; les frères Méan enfermés à Namur ; mort de Bissy.

Les entrées

Mort du roi Jacques II d’Angleterre
Le roi d'Angleterre « ne traîna depuis qu'une vie languissante » après son inutile voyage aux eaux ; vers le 8 septembre, paralysie « à n'en laisser rien espérer ». Il reçut les derniers sacrements « avec une piété qui répondit à l'édification de sa vie », fit promettre au roi qu'on ne lui ferait « la moindre cérémonie après sa mort, qui arriva sur les trois heures après-midi du 16 septembre de cette année 1701 ». M. le prince de Conti s'était tenu à Saint-Germain sans en partir — la reine d'Angleterre et lui étant « enfants des deux sœurs Martinozzi », nièces de Mazarin. Le corps, « fort légèrement accompagné », fut mis en dépôt aux Bénédictins anglais rue Saint-Jacques « comme le plus simple particulier », en attendant des temps « apparemment du moins fort éloignés » où il pût être transporté en Angleterre ; son cœur alla aux Filles de Sainte-Marie de Chaillot. Saint-Simon salue en Jacques II sa valeur, sa bonté, « la magnanimité constante avec laquelle il a supporté tous ses malheurs, enfin une sainteté éminente ».
Le prince de Galles, son fils, reconnu roi d’Angleterre par le roi, et par le roi d’Espagne et le pape
Trois jours avant la mort, le roi prit « une résolution plus digne de la générosité de Louis XII et de François Ier que de sa sagesse » : venu à Saint-Germain le 13 septembre, il assura le mourant « qu'il pouvoit mourir en repos sur le prince de Galles, et qu'il le reconnoîtroit roi d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande ». À Marly, « ce ne fut qu'applaudissements et que louanges. Le champ en étoit beau, mais les réflexions ne furent pas moins promptes » : cette reconnaissance contredisait celle du prince d'Orange faite à Ryswick, offensait Guillaume « par l'endroit le plus sensible, et toute l'Angleterre avec lui », donnait aux alliés « beau jeu à rassembler [...] tous les princes qui y avoient contracté », et ne donnait au prince de Galles « rien de solide » — elle attachait au contraire l'Angleterre « à l'établissement de la succession dans la ligne protestante » et l'ulcérait contre « la France, qui leur vouloit donner un roi ». Le nonce du pape, par ordre anticipé, reconnut et salua aussitôt le nouveau roi.
Visites sur la mort du roi Jacques II
Le mardi 20 septembre, le roi alla à Saint-Germain « et fut reçu et conduit par le nouveau roi d'Angleterre, comme il l'avoit été par le roi son père la première fois qu'ils se virent » ; le jeune roi était en grand manteau violet, la reine sans mante et sans cérémonie ; « toute la maison royale et toutes les princesses du sang vinrent en robe de chambre faire leur visite pendant que le roi y étoit, qui y resta le dernier, et qui demeura toujours debout ». Le lendemain, le roi d'Angleterre vint à Versailles, reçu et conduit « au haut du degré » ; le roi « lui donna toujours la droite ; ils furent assis quelque temps dans des fauteuils ». Mme la duchesse de Bourgogne le reçut à la porte de sa chambre, exactement comme elle-même en avait été traitée : la réciprocité cérémonielle, notée au cordeau, valait reconnaissance en actes.
Voyage de Fontainebleau
Au sortir de cette visite, « le roi s'en alla coucher à Sceaux avec Mme la duchesse de Bourgogne, et de là à Fontainebleau » ; Monseigneur et les princes ses fils y étaient partis dès le matin, ce qui leur épargna de recevoir le nouveau roi d'Angleterre. Le voyage d'automne à Fontainebleau sert de cadre aux événements suivants — le départ sans congé de l'ambassadeur anglais, l'arrivée de Louville — et Saint-Simon y ramènera plusieurs scènes de la fin de l'année.
Jacques III reconnu par Philippe V ; effet de ces reconnoissances : signature de la grande alliance contre la France et l’Espagne
« Incontinent après, le nouveau roi d'Angleterre fut aussi reconnu par le roi d'Espagne. » Le comte de Manchester, ambassadeur d'Angleterre, ne reparut plus à Versailles « et partit, sans prendre congé ». Le roi Guillaume reçut à Loo la nouvelle de la mort de Jacques II et de la reconnaissance pendant qu'il était à table : « il ne proféra pas une seule parole outre la nouvelle, mais il rougit, enfonça son chapeau et ne put contenir son visage. » Il fit chasser de Londres Poussin, chargé des affaires de France. « Cet éclat fut suivi de près de la signature de la grande alliance offensive et défensive contre la France et l'Espagne, entre l'empereur, l'empire, qui n'y avoit nul intérêt, mais qui, sous la maison d'Autriche, n'avoit plus de liberté, l'Angleterre et la Hollande » — dans laquelle d'autres puissances furent ensuite attirées. Le roi dut augmenter ses troupes ; le cardinal d'Estrées, n'ayant plus rien à négocier à Venise, retourna à Rome. La reconnaissance de « Jacques III » a précipité la coalition.
Mouvement à Naples
« On venoit d'étouffer une révolte à Naples » : conduite par Sassinet, neveu du baron de Lisola et chargé des procurations de l'empereur, qui fut pris, elle avait pour chefs le prince de Muccia et le duc de Telena, qui se sauvèrent. « Le prince de Montesarchio, à quatre-vingts ans, monta à cheval au premier bruit avec le duc de Popoli, et, avec leurs amis, dissipèrent la canaille qui s'étoit assemblée [...]. Cela contint ceux qui avoient à perdre, et tout fut étouffé dans l'instant. » Le duc de Gaëtano, compromis, sortit de Rome dans le carrosse de l'ambassadeur de l'empereur malgré la défense du pape « sous peine de cinquante mille écus d'amende ». Le comte d'Estrées mena son escadre de Cadix à Naples, « où tout fut très promptement mis en sûreté » — le prince Eugène avait ordre d'y envoyer dix mille hommes si la révolte avait réussi.
Vice-rois changés
Remaniement des vice-royautés italiennes : le duc de Medina-Celi, qui « s'y conduisit très bien » pendant la révolte, fut rappelé en Espagne « tout à la fin de l'année, avec la présidence du conseil des Indes, riche et important emploi ». Le duc d'Escalona, « plus ordinairement nommé marquis de Villena », ancien vice-roi de Catalogne battu jadis par M. de Noailles puis par M. de Vendôme, fut envoyé vice-roi à Naples ; et le cardinal del Giudice, frère du duc de Giovenano, « grand d'Espagne de troisième classe et conseiller d'État, eut ordre à Rome d'aller par intérim vice-roi de Sicile, d'où le duc de Veragua fut rappelé ».
Louville à Fontainebleau pour le voyage du roi d’Espagne en Italie
Tout à la fin de Fontainebleau, Louville arriva de Barcelone. Il venait « en apparence pour rendre compte au roi de ce qui s'étoit passé de plus intérieur en Espagne », surtout du nouveau mariage ; « mais le but effectif de son voyage étoit d'obtenir que le roi trouvât bon que le roi son petit-fils passât à Naples sur l'escadre du comte d'Estrées [...], et qu'au printemps il se mît à la tête de l'armée des deux couronnes en Italie ». Il eut plusieurs longues audiences du roi, parfois chez Mme de Maintenon ; Beauvilliers, Torcy et le duc de Bourgogne l'entretinrent beaucoup. Saint-Simon s'en saisit à son tour « et satisfis avec lui ma curiosité à fond » — avec une plaisante condition : le roi d'Espagne avait expressément chargé Louville de faire le tour du canal de Fontainebleau, et ce fut Saint-Simon qui l'y mena tête à tête avant de le ramener à Paris, le questionnant tant en chemin « qu'il arriva sans voix et ne pouvant plus parler ».
Étrange emportement de M. le Duc contre son ami le comte de Fiesque
M. le Duc avait obtenu du roi, pour peu de chose, la jolie maison de La Touanne à Saint-Maur, dont le jardin joignait le sien. Peu après, y couchant avec cinq ou six familiers, « il s'éleva une dispute sur un fait d'histoire entre M. le Duc et le comte de Fiesque. Celui-ci, qui avoit de l'esprit et de la lecture, soutint fortement son opinion », et M. le Duc, « à qui peut-être, faute de meilleures raisons, le toupet s'échauffa à un tel excès qu'il jeta une assiette à la tête du comte de Fiesque, et le chassa de la table et du logis ». Le comte, venu pour coucher et sans voiture, « alla demander le couvert au curé ». L'affaire fit grand bruit et dura des mois ; à la fin, M. le Duc « ne demanda pas mieux que de faire toutes les avances du raccommodement. Le comte de Fiesque eut la misère de les recevoir [...] et ils vécurent tous deux ensemble depuis comme s'il ne se fût rien passé entre eux. »
La Feuillade : son caractère ; son mariage avec une fille de Chamillart
Portrait au vitriol du duc de La Feuillade, en disgrâce depuis le vol fait à son oncle : « parfaitement bien fait », d'une physionomie « si spirituelle qu'elle réparoit sa laideur », plein d'esprit, magnifique, brave, sachant « enchanter les femmes » — mais « un cœur corrompu à fond, une âme de boue, un impie de bel air et de profession ; pour tout dire, le plus solidement malhonnête homme qui ait paru de longtemps ». Sans ressource, il imagina d'épouser la seconde fille de Chamillart. Le roi arrêta d'abord tout court le ministre flatté : « Vous ne connoissez pas La Feuillade ; il ne veut votre fille que pour vous tourmenter pour que vous me tourmentiez pour lui ; or, je vous déclare que jamais je ne ferai rien pour lui. » La Feuillade ne se rebuta point, et « on ne comprend pas aisément comment [...] le roi se rendit à ses instances » : il donna deux cent mille livres à Chamillart pour ce mariage, qui y ajouta cent mille du sien. La Feuillade vécut « encore plus mal, s'il est possible », avec cette seconde femme, mais garda Chamillart ensorcelé. « On verra dans la suite combien ce mariage a coûté cher à la France. »
Fagon taillé
Fagon, premier médecin du roi, « fut taillé par Maréchal, chirurgien célèbre de Paris, qu'il préféra à tous ceux de la cour ». Le patient était redoutable : « asthmatique, très bossu, très décharné, très délicat, et sujet aux atteintes du haut mal, [c']étoit un méchant sujet en termes de chirurgie ; néanmoins il guérit par sa tranquillité et l'habileté de Maréchal, qui lui tira une fort grosse pierre. Cette opération le fit quelque temps après premier chirurgien du roi. » Le roi, « en qui pour sa santé il avoit mis toute sa confiance », marqua une grande inquiétude pour Fagon et lui donna cent mille francs à cette occasion.
Harcourt de retour d’Espagne
« Le duc d'Harcourt arriva d'Espagne et entretint longtemps le roi et Mme de Maintenon, et dès lors commença à prendre un grand vol » — l'ancien ambassadeur, artisan de la succession espagnole, rentrait auréolé de son œuvre et bien en cour auprès de la toute-puissante. Mais Saint-Simon glisse sa réserve, grosse de la suite : « il lui falloit peut-être plus de santé et sûrement plus de mesure. »
Méan doyen de Liège, son frère et leurs papiers enlevés, et enfermés à Namur
Le comte de Montrevel, qui s'était saisi de la citadelle de Liège à la prière de l'électeur de Cologne en devançant de peu les Hollandais, « fit par ordre du roi et du même électeur enlever le baron de Méan, doyen du chapitre de Liège, et son frère avec tous leurs papiers, et les fit conduire dans le château de Namur ». Deux hommes « d'une grande ambition, surtout le doyen, qui avoit beaucoup d'esprit et de hardiesse, et qui excelloit en projets, en menées et en intrigues », fort attachés au roi Guillaume : ils avaient voulu débaucher le gouverneur de Huy et projeté l'occupation de Liège par les Hollandais. « Ce fut un grand cri de tous les alliés contre la France [...]. On n'en étoit plus aux mesures, on laissa crier, et on resserra bien les deux prisonniers. »
Mort de Bissy ; sa prophétie sur son fils depuis cardinal
Le vieux Bissy, lieutenant général commandant en chef en Lorraine et dans les Trois-Évêchés, « mourut à Metz fort regretté par son équité, sa discipline et la netteté de ses mains ». Il était Thiard, d'une famille de robe bourguignonne qui donna aussi un évêque-poète ami de Ronsard. Père de l'abbé de Bissy, futur cardinal, il fit sur lui une prophétie restée fameuse : comme chacun louait le jeune abbé venu le voir à Nancy, le père, « galant homme, bon citoyen et vrai, s'en impatienta : Vous ne le connoissez pas ; voyez-vous bien ce petit prestolet-là qui ne semble pas savoir l'eau troubler, c'est une ambition effrénée qui sera capable, s'il peut, de mettre l'Église et l'État en combustion pour faire fortune. » Et Saint-Simon de conclure : « Ce vieux Bissy n'a été que trop bon prophète. »
Mort de M. de Montespan
« M. de Montespan mourut dans ses terres de Guyenne, trop connu par la funeste beauté de sa femme, et par ses nombreux et plus funestes fruits. » En une phrase, Saint-Simon expédie le mari le plus célèbre du règne : l'époux outragé de la maîtresse royale, retiré loin de la cour, dont toute l'existence publique se réduisit à ce que sa femme y fit sans lui — et dont les « fruits », les bâtards légitimés, pèseront si lourd dans les rangs et les intrigues que les Mémoires ne cessent de dénoncer. Il ne laissait qu'un fils légitime, le marquis d'Antin, né avant l'amour du roi.
Hardiesse de son fils
À peine son père mort, d'Antin, menin de Monseigneur, « qui sut tirer un grand parti de la honte de sa maison », écrivit au roi « pour lui demander de faire examiner ses prétentions à la dignité de duc d'Épernon. Tous les enfants de sa mère en supplièrent le roi après son souper, ou de le faire duc, M. le duc d'Orléans portant la parole. » Cette prétention d'Épernon, folle en droit, « fut en effet son chausse-pied » vers le duché à venir ; « mais les moments n'en étoient pas venus, un obstacle invincible l'arrêtoit encore : Mme de Montespan vivoit, et Mme de Maintenon la haïssoit trop pour lui donner le plaisir de voir l'élévation de son fils. »
Duc de Montfort capitaine des chevau-légers par la démission du duc de Chevreuse
M. de Chevreuse obtint, malgré Mme de Maintenon, « la permission de donner sa charge de capitaine des chevau-légers de la garde au duc de Montfort son fils ». Elle « ne put jamais revenir de l'affaire de M. de Cambrai à l'égard de ses anciens et persévérants amis » : elle haïssait surtout le duc de Chevreuse et la duchesse de Beauvilliers, supportait un peu mieux M. de Beauvilliers et Mme de Chevreuse ; « mais le roi étoit si parfaitement revenu pour tous les quatre, que Mme de Maintenon ne put jamais leur donner d'atteinte ». Et Saint-Simon clôt le chapitre et l'année sur une phrase d'augure : « Ainsi finit cette année et tout le bonheur du roi avec elle. »

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