TOME V · CHAPITRE XVIII
Lire le texte intégral du chapitre →
Résumé
1707. Retranchement d'étrennes et d'une partie de la pension de Mme de Montespan ; mort de Cauvisson et sa dépouille ; survivance de secrétaire d'État au fils de Chamillart et « visites inusitées » chez lui ; bassesse de du Bourg. Morts du roi de Portugal et du prince Louis de Bade — avec sa famille ; « grandeurs de Marlborough » et entrevues étranges ; l'électeur de Cologne sacré. Naissance du second duc de Bretagne. Morts de Saint-Hermine, de Mme de Montgon, du comte de Grammont — le dernier des cyniques brillants —, de La Barre, de Mme de Frontenac ; Mme de La Vallière dame du palais ; mariage Gondrin-Noailles.
Les entrées
- Année 1707
- Ouverture de 1707 sur fond de pénurie : « la situation pressée des affaires avoit obligé le roi, depuis deux ou trois ans, à diminuer, puis à retrancher les étrennes qu'il donnoit aux fils et aux filles de France ». Le trésor royal lui apportait chaque premier de l'an trente-cinq mille louis d'or pour les siennes : « cette année, 1707, il s'en retrancha dix mille ».
- Retranchement d’étrennes et de partie de la pension de Mme de Montespan
- « La cascade en tomba sur Mme de Montespan » : de douze mille louis d'or par an, sa pension fut réduite à huit mille. « Mme de Montespan n'en témoigna pas la moindre peine ; elle répondit qu'elle n'en étoit fâchée que pour les pauvres, à qui, en effet, elle donnoit avec profusion. »
- Mort de Cauvisson ; sa dépouille
- Mort subite de Cauvisson, « sans enfants, sortant de dîner chez M. le Grand à Versailles » : d'Alègre eut sa dépouille, une des trois lieutenances générales de Languedoc.
- Survivance de secrétaire d’État au fils de Chamillart
- Chamillart obtient « la survivance de sa charge de secrétaire d'État pour son fils unique de dix-huit ans. Le prétexte fut d'épargner au père trois ou quatre heures de signatures par jour, mais dans le fait, le roi étoit aussi libéral des survivances de ces importantes charges qu'avare de toutes les autres. Il ne vouloit être servi que par de fort jeunes gens dans ses principales affaires, et croyoit montrer qu'il n'avoit besoin que de soi-même pour les gouverner » — survivances « dont les suites ont été cruelles pour l'État et pour lui ».
- Visites inusitées chez Chamillart
- Visites inusitées : « dans l'esprit de plaire » au roi — et pour marquer contre Villeroy, qui avait rompu hautement avec le ministre —, « Monseigneur et M. le duc de Berry allèrent l'après-dînée voir Mme Chamillart et faire compliment à toute la famille ; et Mme la duchesse d'Orléans, qui ne faisoit plus de visite, quitta cette morgue pour cette fois ».
- Bassesse de du Bourg
- Bassesse de du Bourg : pour le voyage du jeune Chamillart aux places frontières, « le comte du Bourg, longtemps depuis maréchal de France, n'eut pas honte de s'offrir et fut accepté pour lui servir de mentor ». La merveille fut que tous ces honneurs « ne tournèrent point cette jeune cervelle » : l'écolier « revint doux, modeste, officieux et respectueux comme s'il n'eût pas été fils du ministre favori. Il se fit aimer partout. »
- Mort du roi de Portugal
- « La mort du roi de Portugal fit un deuil de six semaines » : il ne laissait d'enfants que de sa seconde femme, sœur de l'impératrice — « l'histoire de leur mariage et de la catastrophe du roi son frère est si connue, que je n'en dirai rien ici ».
- Mort et famille du prince Louis de Bade
- Mort du prince Louis de Bade à cinquante-deux ans, filleul du roi, formé par son oncle le prince Herman, « la meilleure tête et le plus autorisé du conseil intime de l'empereur » : vainqueur des Turcs à Jagodina, Nissa, Vidin et Salankamen « où le grand vizir Cuprogli et plus de vingt mille Turcs demeurèrent sur la place », il « passa justement pour un des plus grands capitaines de son siècle ». Sa fille unique « épousa M. le duc d'Orléans, et est morte en couches de M. le duc de Chartres. Elle s'étoit extrêmement fait aimer…, sa vie en ce pays-ci, malgré sa douceur, son esprit et sa vertu, n'avoit pas été heureuse. »
- Grandeurs de Marlborough
- Grandeurs de Marlborough : l'empereur lui avait donné « une belle et riche terre en Allemagne » et fait prince de l'empire ; déclaré vicaire général de l'archiduc aux Pays-Bas — surprise « à cause de la différence de sa religion » —, il refusa, ne voulant pas « donner cette prise sur lui en Angleterre pour un emploi si passager ».
- Entrevues étranges
- Entrevues étranges près de Leipzig : le roi de Suède et le roi Auguste — « que le premier venoit de forcer à abdiquer » — se rencontrent ; « pour combler l'étonnement, il y eut incontinent après une autre entrevue entre ces deux rois de Pologne », Auguste et Stanislas.
- Électeur de Cologne sacré, etc
- L'électeur de Cologne « qui n'avoit aucuns ordres voulut enfin les recevoir. L'archevêque de Cambrai [Fénelon] le vint trouver à Lille, et en cinq jours de suite lui donna les quatre moindres, le sous-diaconat, le diaconat, le fit prêtre et le sacra évêque. Il se plut fort après aux fonctions ecclésiastiques, surtout à dire la messe et à officier pontificalement. »
- Naissance du second duc de Bretagne
- « Mme la duchesse de Bourgogne accoucha d'un duc de Bretagne fort heureusement et fort promptement le samedi 8 janvier… La joie fut grande, mais le roi, qui en avoit déjà perdu un, défendit toutes les dépenses qui avoient été faites à sa naissance. » Il écrivit même au duc de Savoie, « malgré la guerre et l'excès des mécontentements, et il en reçut une réponse de conjouissance et de remerciement ».
- Mort de Saint-Hermine
- Mort à Versailles de Saint-Hermine, frère de la comtesse de Mailly, « bon officier, maréchal de camp et inspecteur » : sa mort donna lieu « à séparer la cavalerie des dragons pour les inspections », comme Tessé et le duc de Guiche l'avaient toujours souhaité.
- Mort de Mme de Montgon
- Mort en Auvergne de Mme de Montgon, dame du palais, fille de Mme d'Heudicourt : « flatteuse, insinuante, amusante, méchante et moqueuse », elle « divertissoit fort le roi, Mme de Maintenon et Mme la duchesse de Bourgogne, qui en furent fâchées ».
- Mme de La Vallière dame du palais
- Sa place fut emportée par les Noailles pour leur fille, Mme de La Vallière, « qui avoit seule plus d'esprit, de tête et d'intrigue que tous les Noailles ensemble ; aimable quand elle vouloit, mais pleine d'humeur, et naturellement brutale ». Ils obligèrent la duchesse de Noailles, qu'ils tenaient « extrêmement recluse », à céder sa place à sa belle-sœur. « Qui eût dit au roi que cette nouvelle dame épouseroit un jour M. le comte de Toulouse ? »
- Mariage de Gondrin avec une fille du maréchal de Noailles
- Sixième mariage des Noailles, « qui eut de grandes suites pour les deux familles » : leur sixième fille épouse Gondrin, fils aîné de d'Antin — Bellegarde en dot, « et Mme de Montespan cent mille francs en pierreries ».
- Mort du comte de Grammont ; son caractère
- Mort du comte de Grammont à plus de quatre-vingt-six ans, portrait mémorable : « un homme de beaucoup d'esprit, mais de ces esprits de plaisanterie…, à trouver le mauvais, le ridicule, le foible de chacun, de le peindre en deux coups de langue irréparables et ineffaçables » ; « c'étoit un chien enragé à qui rien n'échappoit. Sa poltronnerie connue le mettoit au-dessous de toutes suites de ses morsures ; avec cela escroc avec impudence, et fripon au jeu à visage découvert. » À l'archevêque de Reims sortant piteux du cabinet : « verba volant, mais scripta manent. Je suis votre serviteur. » Mourant, entendant sa femme réciter le Pater : « Comtesse, cette prière est belle, qui est-ce qui a fait cela ? Il n'avoit pas la moindre teinture d'aucune religion. » « Avec tous ces vices sans mélange d'aucun vestige de vertu, il avoit débellé la cour… Aussi se sentit-elle délivrée d'un fléau. »
- Mort de La Barre
- « La Barre mourut en ce même temps, celui dont il a été tant parlé à propos de l'affaire qu'il eut avec Surville et qui perdit ce dernier. »
- Mort de Mme de Frontenac ; sa famille, etc
- Mort de Mme de Frontenac, dans le bel appartement de l'Arsenal que le duc du Lude lui avait donné : elle et Mlle d'Outrelaise, « qu'elle logeoit avec elle, donnoient le ton à la meilleure compagnie de la ville et de la cour, sans y aller jamais. On les appeloit les Divines. En effet, elles exigeoient l'encens comme déesses. » Son mari, « pour l'en dépêtrer et lui donner de quoi vivre », reçut en 1672 « le gouvernement du Canada, où il fit si bien longues années, qu'il y fut renvoyé en 1689 ; et y mourut à Québec ». Elle laissa son peu de bien, par amitié, à Beringhen.
- Mort de Mlle de Goello ; sa famille
- Mort de Mlle de Goello à plus de quatre-vingts ans, à l'hôtel de Soubise : « créature de tête et d'esprit », des bâtards de Bretagne, sœur de la mère de M. de Soubise. Sa mère était fille « du fameux La Varenne, marmiton, puis cuisinier, après portemanteau, ensuite le Mercure d'Henri IV » — quartier qui eût fermé le chapitre de Strasbourg au fils Soubise « sans le change donné dans les preuves » : supprimer le nom de Fouquet et donner le change avec une ancienne maison de Poitou du nom de La Varenne.
- Mort du chevalier de Gacé
- Le chevalier de Gacé, second fils du futur maréchal de Matignon, « fut tué à Lille vers ce temps-ci, chez une femme où il alloit souvent, dont le mari s'enfuit aussitôt après ». Son régiment passa au troisième fils, aujourd'hui marquis de Matignon.
- Mines inutilement cherchées aux Pyrénées
- Mines des Pyrénées : un chercheur nommé Rodes « crut ou fit accroire avoir trouvé beaucoup de veines d'or » et promit, moyennant dix-huit cents travailleurs, « un million par semaine. Cinquante-deux millions par an étoit une belle augmentation de revenu… On y prêta ses espérances, qui ne durèrent pas longtemps. On en fut pour de la dépense ; on s'y opiniâtra. Elle demeura enfin en pure perte, et on n'en parla plus. »
- Retour et personnage de Mme de Caylus à la cour
- Retour de Mme de Caylus : tant que dura la direction du P. de La Tour, « ce fut un ange » ; en d'autres mains, « l'ennui succéda au goût de la prière ». Mme de Maintenon, « contente de son obéissance, la fit revenir » ; sa beauté et son enjouement revinrent, Harcourt trouva en elle « un instrument très propre à l'aider auprès de Mme de Maintenon ». « Bientôt la chambre de Mme de Caylus devint un rendez-vous important… La dévotion enfin écoulée devint la matière des plaisanteries de Mme de Caylus », qui se moquait de ses anciennes pratiques — et se réserva toute « pour M. d'Harcourt et pour tous ses desseins ». Le roi, qui « n'avoit jamais aimé Mme de Caylus » — « il avoit cru s'apercevoir qu'elle s'étoit moquée de lui » —, l'admit à tout par complaisance.
- Union de l’Écosse avec l’Angleterre
- L'union de l'Écosse : « ce que plus exactement les Écossois appelèrent réduire l'Écosse en province ». À force « de menées, d'argent et de persévérance », le parlement d'Écosse consentit à s'abroger, moyennant douze pairs élus siégeant à Londres — « ce nombre, si inférieur…, n'étoit pas en état de rien balancer » — et le nom de « parlement de la Grande-Bretagne ». « Sans qu'on puisse comprendre comment une nation si fière, si ennemie de l'anglaise…, si jalouse de sa liberté et de son indépendance, put baisser la tête sous ce joug. »
- Marquis de Brancas et de Bay
- Le marquis de Brancas vient rendre compte des affaires d'Espagne ; il servira sous le marquis de Bay, « un Franc-Comtois, fils d'un cabaretier : homme d'esprit et de valeur, qui avoit su profiter de la rareté des sujets militaires en Espagne » jusqu'au grade de capitaine général « et, ce qui est énorme, à l'ordre de la Toison d'or. D'ailleurs il devint capable, bon général, et servit fort utilement. »
- Port-Mahon repris pour Philippe V
- Fin janvier, le frère du maréchal de Villars entre à Port-Mahon avec trois vaisseaux et neuf cents soldats, prend cinq cents hommes, attaque cinq mille miliciens et les disperse : « il y avoit plusieurs moines parmi eux qui se distinguèrent par leur opiniâtreté. Ceux qu'on prit, on les fit tous passer par les armes, personne n'ayant voulu servir de bourreau pour les pendre. Ainsi toute l'île de Minorque rentra sous la domination du roi d'Espagne. » Trois mois après, une conspiration du major de la place fut déjouée et punie.
- Envoi d’argent de Mexique par le duc d’Albuquerque
- Arrive à Brest un vaisseau du Mexique « dépêché par le duc d'Albuquerque, vice-roi de ce pays, chargé de beaucoup d'argent pour le roi d'Espagne et pour les Espagnols » — parti dès la nouvelle « que le roi d'Espagne étoit errant hors de Madrid » ; on parla d'un million d'écus pour le roi et trois pour les particuliers, voire de trente et un millions sur deux vaisseaux.
- Prise considérable en mer sur les Anglois
- Six semaines après, « Duquesne-Mosnier, sorti de Brest avec son escadre, rencontra quinze bâtiments anglois escortés de deux vaisseaux de guerre qui s'enfuirent… Il coula un de ces bâtiments bas, et envoya les quatorze autres à Brest. Ils étoient chargés de poudre, de fusils, de selles, de brides, en un mot, de tous les besoins des troupes anglaises qui étoient en Espagne, qui manquoient de tout. »
◀ Chapitre précédent · ← Retour à la table des chapitres · Chapitre suivant ▶
© 2025-2026 - Jonathan Teyssandier - All rights reserved