TOME X · CHAPITRE VII

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Résumé

Effiat avertit le duc d'Orléans et lui donne « un pernicieux conseil, qu'il se hâte d'exécuter » — demander lui-même la Bastille ; crayon d'Effiat ; la conduite que le prince aurait dû tenir. Le duc d'Orléans « totalement déserté et seul au milieu de la cour » : « je lui reste unique » — la fidélité qui honore le mémorialiste ; il l'empêche d'un cruel affront à La Feuillade ; les bruits « entretenus avec grand art » ; l'alarme des amis de l'auteur sur sa conduite ; le service de Maréchal au prince. Pensions distribuées dans la maison des défunts ; mort de Seignelay ; Maillebois…

Les entrées

Effiat avertit M. le duc d’Orléans et lui donne un pernicieux conseil, qu’il se hâte d’exécuter
Saint-Simon trouva Mme la duchesse d'Orléans « désolée » : le marquis d'Effiat était venu de Paris la veille au soir les avertir « des bruits affreux qui y étoient universellement répandus », et presser M. le duc d'Orléans d'obtenir du roi « qu'il lui permît de se remettre à la Bastille, de faire arrêter Humbert et tous ceux de ses gens que le roi jugeroit à propos ». « Madame, m'écriai-je, eh ! que prétend faire M. le duc d'Orléans ? — Monsieur, me dit-elle, il est allé parler au roi ce matin » : il l'avait trouvé « fort sérieux et fort froid, même fort sec » ; la Bastille reçue avec « un air de dédain » ; à force d'instances, le roi consentit seulement à ce qu'Humbert s'y remît de lui-même. Le lendemain, le roi « avoit changé d'avis sur Humbert…, et qu'il n'y seroit pas reçu » ; sur l'insistance du prince, « le roi lui avoit tourné le dos ». Humbert, déjà parti pour la Bastille, y avait été refusé.
Crayon d’Effiat
Crayon d'Effiat : « un homme de beaucoup d'esprit et de manége, qui n'avoit ni âme ni principes, qui vivoit dans un désordre de mœurs et d'irréligion public, également riche et avare, d'une ambition qui toujours cherchoit par où arriver…, insolent au dernier point avec M. le duc d'Orléans même », qui du temps où, « âme damnée » du chevalier de Lorraine, il gouvernait Monsieur « à baguette », « s'étoit accoutumé à le craindre et à admirer son esprit ». Malgré tant de vices, il était bien voulu du roi et de Mme de Maintenon pour avoir aidé à réduire Monsieur au mariage de son fils. Surtout, « il s'étoit sourdement livré et vendu à M. du Maine » et était devenu l'ami du maréchal de Villeroy. « Le conseil qu'il avoit donné étoit si mauvais, pour un homme surtout d'autant d'esprit…, qu'il me fut fort suspect. »
Conduite que M. le duc d’Orléans devoit tenir
Ce qu'il fallait faire, selon Saint-Simon : loin de se ravaler « à la condition des plus petites gens, d'un valet même d'une maison volée », prendre l'affaire « sur le haut ton, et en prince de son rang » ; demander justice au roi « avec hauteur » devant toute la cour ; faire publiquement « le parallèle exact et juste de son intérêt et de celui de M. du Maine », qui « l'auroit fait trembler avec toute sa faveur » ; rappeler la cassette de Mercy et la lettre du prince Eugène — « alors il faudroit en venir au grand remède » —, les poisons familiers à la maison d'Autriche (le prince électeur de Bavière, la reine d'Espagne), accusation qui « soulageoit le roi et Mme de Maintenon sur ce qu'ils avoient de plus cher » ; et lâcher « des expressions obscures qui eussent donné à courir à M. du Maine ». Car « un ennemi public et déclaré est bien moins à craindre que des mines chargées continuellement sous les pieds ». Voilà « sans doute ce que le duc du Maine redouta, et qu'il sut parer avec adresse par le prompt usage du marquis d'Effiat ».
M. le duc d’Orléans totalement déserté et seul au milieu de la cour
Dès le premier éclat, M. le duc d'Orléans « fut non-seulement abandonné de tout le monde, mais il se faisoit place nette devant lui chez le roi et dans le salon, et, s'il y approchoit d'un groupe de courtisans, chacun sans le plus léger ménagement faisoit demi-tour à droite ou à gauche, et s'alloit rassembler à l'autre bout, sans qu'il lui fût possible d'aborder personne que par surprise, et même aussitôt après, il étoit laissé seul avec l'indécence la plus marquée. Jusqu'aux dames désertèrent un temps Mme la duchesse d'Orléans, et il y en eut qui ne la rapprochèrent plus. »
Je lui reste unique
« Je fus le seul, je dis exactement l'unique, qui continuai à voir M. le duc d'Orléans à mon ordinaire, et chez lui et chez le roi, à l'y aborder, à nous asseoir tous deux en un coin du salon, où assurément nous n'avions aucun tiers à craindre, à me promener avec lui dans les jardins, et à la vue des fenêtres du roi et de Mme de Maintenon. À Versailles je vivois dans le même commerce de tous les jours » — fidélité solitaire dont Saint-Simon tire une juste fierté, et qui fondera la confiance du futur Régent.
Je l’empêche de faire un cruel affront à La Feuillade
« Il lui revint que La Feuillade tenoit à Paris les propos les plus injurieux sur lui ; la furie le transporta, et j'eus toutes les peines du monde de l'empêcher de le faire insulter, et de sa part, à grands coups de bâton. C'est l'unique fois que je l'ai vu en furie, et se porter à une telle extrémité » — trait unique d'emportement chez ce prince si débonnaire, que Saint-Simon retint au bord de l'éclat.
Crises et bruits contre M. le duc d’Orléans entretenus avec grand art et toujours
« Après avoir si pitoyablement enfourné, il fallut laisser passer l'orage ; mais l'orage étoit trop soigneusement entretenu pour passer. Il fut soutenu avec la même frayeur de son approche, la même aliénation jusqu'au dernier Marly de la vie du roi…, et quand les bruits faiblissoient dans Paris et dans les provinces, il s'y trouvoit des émissaires adroits et attentifs à les renouveler, et d'autres à en faire retentir l'écho à la cour, et cela dura toujours, et bien après le roi, avec le même art. »
Alarme de mes amis sur ma conduite avec M. le duc d’Orléans
« M. de Beauvilliers, le chancelier, tous mes amis et amies, m'avertissoient sans cesse que j'allois me perdre par une conduite si opposée à l'universelle » : ne pas rompre était tolérable, mais vivre avec lui « publiquement, et dans les jardins de Marly sous les yeux du roi…, c'étoit une folie inutile à M. le duc d'Orléans » qui finirait par le perdre. « Je tins ferme, je trouvai que le cas d'aussi rares malheurs étoit celui non-seulement de n'abandonner pas ses amis quand on ne les croyoit pas coupables, mais celui encore de se rapprocher d'eux de plus en plus pour son propre honneur, pour la consolation qu'on leur devoit…, et pour montrer au monde l'indignation qu'on avoit de la calomnie… Je fus insensible à tout ce qu'on put me dire ; et je ne cessai pas un jour de voir M. le duc d'Orléans et d'ordinaire deux et trois heures de suite. »
Service de Maréchal à M. le duc d’Orléans
Ce fut encore Maréchal qui empêcha Humbert d'entrer à la Bastille. Trouvant le roi « plein de la chose » dans sa garde-robe, il osa, « avec sa vertueuse liberté » : « Que prétendez-vous par là, sire ? afficher partout la honte prétendue de votre plus proche famille ? et quel en sera le bout ?… Si par impossible…, vous trouvez ce qu'on vous fait chercher, feriez-vous couper la tête à votre neveu qui a un fils de votre fille…? Et si vous ne trouvez rien, comme sûrement il n'y a rien à trouver, [irez-vous] faire dire à tous ses ennemis et les vôtres, que c'est qu'on n'a pas voulu trouver ?… révoquez la permission tout à l'heure, et ôtez-vous de la tête des horreurs, des noirceurs fausses qui ne sont bonnes qu'à abréger vos jours. » Le roi dit sur-le-champ « qu'il avoit raison ». Fagon et Bloin « n'avoient pas dit un seul mot » ; Saint-Simon embrassa Maréchal « de sa vertueuse bravoure qui avoit si bien réussi ».
Deux cent trente mille livres de pensions et vingt mille livres distribuées dans la maison du Dauphin et de la Dauphine
Le roi pensionna toute la maison des défunts : douze mille livres à la duchesse du Lude, neuf mille continuées à la comtesse de Mailly, six mille à chaque dame du palais, neuf mille à Mme Cantin et à Boudin, trois mille à Dionis ; douze mille à Dangeau, chevalier d'honneur, autant au maréchal de Tessé, leurs six mille conservées aux menins, dix mille à du Chesne, cinq mille à Bachelier, neuf mille à Dodart, six mille à la nourrice du dernier Dauphin ; « et mit toutes ces femmes auprès de celui qui restoit, qui en eut ainsi trente-deux ». Le Fèvre, trésorier général, eut « vingt mille livres une fois payées, que lui avoit coûté sa charge ».
Mort de Seignelay ; son caractère
« Seignelay mourut fort brusquement d'une manière de pourpre. Il étoit encore fort jeune, et quoique fort gros il excelloit à danser. Il s'étoit fait aimer et estimer à la guerre et à la cour », avait apprivoisé La Salle — dont on lui avait acheté la survivance de la charge de maître de la garde-robe du roi et « qui le regardoit comme son fils » —, « et il étoit parvenu aux bontés du roi fort marquées. Ce fut un vrai dommage. Il étoit gendre de la princesse de Furstemberg, dont il ne laissa qu'une fille fort riche, aujourd'hui duchesse de Luxembourg. »
Maillebois maître de la garde-robe sans qu’il lui en coûte rien, et La Salle en tire le double
« La Salle y gagna une seconde fois sa charge, dont il fit aussitôt le marché avec Desmarets pour son fils Maillebois, aujourd'hui chevalier de l'ordre et maréchal de France, de la charge et non de la survivance, moyennant cinq cent mille livres », plus trois années d'appointements arriérés, en conservant « son logement et les grandes entrées. Il n'en coûta rien à Desmarets ; le roi lui donna deux cent mille livres, et à son fils un brevet de retenue du reste » — l'art du contrôleur général de se servir au passage.
Douze mille livres de pension à Goesbriant
Ce ne fut pas tout pour Desmarets : « il obtint en même temps pour Goesbriant, son gendre, chevalier de l'ordre, et qui avoit un bon gouvernement, douze mille livres de pension » — cumul des grâces sur une même famille en pleine détresse des finances.
Survivance des gouvernements de Béarn, Bayonne, etc., au duc de Guiche
Peu de jours après, le roi donna au duc de Guiche « la survivance de son père des gouvernements de basse Navarre, Béarn, Bigorre, Bayonne et Saint-Jean-Pied-de-Port, qui est un morceau de près de cent cinquante mille livres de rente, et où sont toutes leurs terres » — consolidation du fief héréditaire des Gramont.
Tallard duc vérifié
« En même temps il fit le maréchal de Tallard duc vérifié ; de cette dernière grâce je n'en ai point su l'intrigue ni l'anecdote. Peut-être fut-ce un fruit de la nouvelle faveur du maréchal de Villeroy ; au moins le nouveau duc fut déclaré un jour ou deux après une fort longue audience que le roi avoit donnée au maréchal de Villeroy, le soir, chez Mme de Maintenon. »
Appartement de Monseigneur donné à M. [le duc] et Mme la duchesse de Berry ; le leur aux fils du duc du Maine : et au prince de Dombes, la survivance du gouvernement de Languedoc
Le roi donna, « avec une légère augmentation, l'appartement de Monseigneur, qu'occupoit le Dauphin, à M. [le duc] et à Mme la duchesse de Berry, et le leur aux deux fils du duc du Maine, avec la survivance de son gouvernement de Languedoc à l'aîné » — lequel « alloit avoir douze ans, et le cadet ne passoit pas sept et demi », et tous deux avaient déjà depuis près de deux ans les survivances de l'artillerie et des Suisses. Les bâtards du bâtard s'installaient au cœur de Versailles pendant que le royaume pleurait ses princes.
Estaing vend sa charge dans la gendarmerie
Estaing, « lieutenant général de mérite et de bonne maison », avait gardé jusqu'alors sa compagnie de gens d'armes-Dauphin « dans l'idée chimérique que la gendarmerie s'étoit faite » qu'elle menait à l'ordre du Saint-Esprit ; « et la vendit dès qu'il ne vit plus qu'un Dauphin dans la première enfance » — lui qui « par sa naissance, son mérite et ses services, n'avoit pas besoin de ce chausse-pied pour être chevalier de l'ordre ».
Chimère de ce corps sur l’ordre du Saint-Esprit
D'où venait cette chimère ? De deux exemples de 1688 : La Trousse, « par la protection de Louvois, dont il étoit le parent et l'affidé », et Villarceaux, dont le père était l'ami intime de Mme de Maintenon. « De là la gendarmerie prit prétention que ces charges donnoient l'ordre », parce que le Dauphin n'ayant point de maison, elles faisaient toute la sienne. « Ils vouloient ignorer que le Dauphin n'a point de maison, parce qu'il n'est qu'un avec le roi, dont tous les officiers grands et petits le servent », et qu'il ne présente donc « point de son chef de chevaliers de l'ordre à faire ».
Digression sur le prétendu droit des fils de France, etc., de présenter au roi des sujets pour être faits chevaliers de l’ordre
Longue digression érudite sur le « prétendu droit » des fils et filles de France et du premier prince du sang de présenter des chevaliers : « rien d'écrit qui puisse appuyer quoi que ce soit de cette prétention ». Henri III, instituteur, fit dix promotions sans un seul présenté ; sous Henri IV, le conte de La Frette — à qui le roi aurait répondu sur « Domine, non sum dignus » : « Je le sais bien, je le sais bien, mais mon cousin le comte de Soissons m'en a prié » — « porte à faux », cette formule n'ayant « jamais été prononcée ». Rien sous Louis XIII en 1619 ni 1633. Le premier exemple date de 1661 (deux chevaliers pour Monsieur), étendu en 1688 (promotion du marché du mariage de M. le duc de Chartres), et exploité sans mesure par M. le Duc en 1724, « où il fourra le chien, le chat et le rat ». Conclusion : ces nominations multipliées rendraient l'ordre « bien moins certain auprès du roi qu'au service de ces princes ».
Plaisante anecdote sur la promotion d’Étampes à l’ordre du Saint-Esprit
Plaisante anecdote de 1688 : d'Étampes, qui prétendait l'emporter sur Châtillon nommé par Monsieur, attendit ce prince « dans sa garde-robe, caché », lui tint des « mots nouveaux…, jusqu'à oser mettre l'épée à la main et menacer Monsieur de courre sus à Châtillon partout. Monsieur, qui craignoit un scandale étrange…, fit tout ce qu'il put pour apaiser d'Étampes » ; le voyant « résolu à l'éclat le plus grand ou à être certain de l'ordre avant de sortir ou de laisser sortir Monsieur de cette garde-robe, il lui en renouvela parole…, le fit nommer par M. le duc de Chartres, et c'est de ce prince que j'en tiens l'histoire. »

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