TOME VIII · CHAPITRE XVIII
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Résumé
Suites de la trahison : réflexion sur le rang de prince étranger et son époque ; le temporel du cardinal saisi ; ordre du roi au parlement de lui faire son procès ; conduite de sa maison ; la lettre du roi au cardinal de La Trémoille et ses réflexions ; Bouillon décrété de prise de corps — puis tout s'arrête et les procédures tombent ; réflexion sur les cardinaux français. De Bar, le faussaire des Bouillon, se tue à la Bastille ; Baluze destitué et chassé, son Histoire de la maison d'Auvergne condamnée au pilon ; les collations du cardinal commises aux ordinaires.
Les entrées
- Réflexion sur le rang de prince étranger ; son époque
- Réflexion sur « le danger du rang de prince donné à des gentilshommes françois, inconnu avant la puissance des Guise » : « devenus princes, ils deviennent honteux de demeurer sujets ». Le vicomte de Turenne, comme ses pères, avait fidèlement servi Henri IV « jusqu'au moment que ce monarque lui procura Bouillon et Sedan. Ce fut l'époque de ses félonies, dont le reste de sa vie et celle de ses deux fils fut un tissu » — que ses fils n'abandonnèrent que par impuissance et par « les monstrueux avantages que le cardinal Mazarin leur procura dans ses frayeurs personnelles ». Tel est aussi le danger de permettre à ce dangereux rang des alliances étrangères.
- Temporel du cardinal de Bouillon saisi
- « Quoique ce fût la morsure d'un moucheron à un éléphant, le roi s'en sentit horriblement piqué. » Il reçut la lettre le 24 mai et rendit en même temps un arrêt en son conseil d'en haut qui, en attendant les procédures du parlement, « mit en la main du roi tout le temporel du cardinal », déclarant « que sa lettre est encore plus criminelle que son évasion » — saisie générale des immenses bénéfices et du patrimoine que le fugitif n'avait pu soustraire.
- Ordre du roi au parlement de lui faire son procès
- Le lendemain 25, le roi remit la lettre à d'Aguesseau, procureur général, « lui fit remarquer qu'elle étoit toute de la main du cardinal de Bouillon, et lui ordonna de la porter au parlement, et d'y former sa demande de faire le procès au cardinal de Bouillon comme coupable de félonie » : la voie judiciaire solennelle était ouverte contre le doyen du sacré collège, chose sans exemple depuis des générations.
- Conduite de sa maison
- Conduite concertée de la maison : les neveux, « exactement avertis », vinrent le jour même à Versailles ; d'abord n'osant paraître, ils ne furent point mal reçus — le roi « leur dit qu'il les plaignoit d'avoir un oncle si extravagant ». Mme de Bouillon, malade ou faisant la malade à Paris, « écrivit au roi des compliments pleins d'esprit et de tour » — on verra pourquoi cette lettre d'une femme dont le mari était si à portée du roi. « Tout étoit concerté » : M. de Bouillon se trouvait à Évreux, qu'on envoya avertir, « et qui trouva tout cela fait en arrivant pour guider après ses démarches ».
- Lettre du roi au cardinal de La Trémoille
- Le 26, le roi écrivit au cardinal de La Trémoille, chargé de ses affaires à Rome, avec copie de la lettre du cardinal pour en rendre compte au pape : « il y a longtemps que j'aurois pardonné au cardinal de Bouillon ses désobéissances…, s'il m'eût été libre d'agir comme particulier dans une affaire où la majesté royale étoit intéressée ». Il y détaille ses adoucissements successifs, dénonce « un sujet qui joint la désobéissance à l'oubli de son état et à l'ingratitude », craint que « cette ambition sans bornes… ne cause pas un jour quelque désordre dans l'Église », et ordonne : le regarder « non-seulement comme un sujet rebelle, mais comme se glorifiant de son crime », et en écarter tous les Français de Rome.
- Réflexions sur cette lettre
- « Cette lettre reçut peu d'approbation » : on trouva peu décent qu'un si grand monarque, « si délicat sur le point de son autorité », répondît à un manifeste par « comme un autre manifeste, qui descendoit dans un si bas détail de justification », et qu'il montrât craindre un concert du fugitif avec le pape. « Cette promptitude et cette manière basse de la prévenir n'étoit bonne qu'à lui faire sentir ses forces. » Le cardinal « s'en enorgueillit davantage » : il écrivit au président de Maisons une lettre « plus violente encore que celle qu'il avoit écrite au roi », et fit répandre des écrits sur l'immunité prétendue des cardinaux de toute justice séculière.
- Cardinal de Bouillon, etc., décrétés de prise de corps par le parlement, qui après s’arrête tout court, et les procédures tombent
- Le parlement rendit un arrêt de prise de corps contre le cardinal, le sieur de Certes, gentilhomme employé dans ses intrigues, et un jésuite qui s'en était fort mêlé ; « mais quand il fallut aller plus loin, il se trouva arrêté par la difficulté des procédures et cette immunité des cardinaux, confirmée par tant d'exemples que les rois n'ont pu franchir ». Les jésuites, « de tout temps aux Bouillon », soutinrent sourdement ce danger de tout leur crédit ; et le procès même signifié au pape « tomba de faiblesse et s'exhala, pour ainsi dire, par insensible transpiration ».
- Réflexion sur les cardinaux françois
- « Belle leçon aux plus puissants princes » : en élevant leurs sujets au cardinalat, ils créent une grandeur « inutile à leurs intérêts », bonne seulement « à envahir trois ou quatre cent mille livres de rente en bénéfices ». Le cardinal français « est en France l'homme du pape contre le roi, l'État et l'Église de France ; se rend chef et le tyran du clergé, trop ordinairement du ministère…, est hardi à tout parce qu'il est inviolable, établit puissamment sa famille, et, quand il a tout obtenu, est libre après de commettre, tête levée, tous les attentats que bon lui semble sans jamais pouvoir être puni d'aucun ».
- De Bar, faussaire des Bouillon, se tue à la Bastille
- On se souvint de l'arrêt de la chambre de l'Arsenal du 11 juillet 1704 « contre la fausseté prouvée et avouée du célèbre cartulaire de Brioude, et contre Jean-Pierre Bar, son fabricateur » : celui-ci, « se voyant trompé dans l'espérance de protection et d'impunité que lui avoit donnée le cardinal de Bouillon et sa famille, qui l'avoient mis en besogne, se cassa la tête contre les murs de sa chambre à la Bastille » — Saint-Simon le tient de Maréchal, mandé auprès du mourant, « à qui il ne cacha pas le désespoir qui le lui avoit fait faire, et qui en mourut deux jours après ».
- Baluze destitué et chassé
- On s'indigna contre Baluze « et cette magnifique généalogie bâtie sur cette imposture qu'il fit imprimer à Paris avec privilège sous son nom, avec le titre d'Histoire généalogique de la maison d'Auvergne » : le savant bibliothécaire, qui avait prêté sa plume et son crédit à la chimère des Bouillon au mépris de l'arrêt de l'Arsenal, « fut privé de sa chaire de professeur au Collège royal et chassé à l'autre bout du royaume ».
- Arrêt du conseil qui condamne au pilon son Histoire généalogique de la maison d’Auvergne bon à voir
- L'arrêt du conseil du 1er juillet 1710, inséré au texte, révoque le privilège d'impression de l'Histoire généalogique, « pour être cancellé », et ordonne « qu'il sera fait recherche exacte de tous les exemplaires dudit ouvrage, qui seront déchirés et mis au pilon », l'ouvrage ne pouvant « être fait que pour appuyer une usurpation criminelle et ménagée depuis longtemps par les artifices les plus condamnables ». D'Argenson, lieutenant général de police, en fut chargé ; « on imprima quantité d'exemplaires de cet arrêt, on les distribua à pleines mains…, pour rendre la chose plus authentique ».
- Collations du cardinal de Bouillon commises aux ordinaires des lieux
- Le peu de patrimoine que le cardinal n'avait pu soustraire « fut incontinent confisqué » — le temporel de ses bénéfices étant déjà saisi — et le 7 juillet parut une déclaration du roi « qui, privant le cardinal de Bouillon de toutes ses collations, les attribuoit aux évêques dans le diocèse desquels ces bénéfices se trouveroient situés » : dépouillé de toute juridiction bénéficiale, l'abbé de Cluni voyait passer aux ordinaires ce qui avait fait des décennies durant l'instrument de son crédit.
- Tout monument de prétendue principauté ôté des registres des curés de la cour, et des abbayes de Cluni et de Saint-Denis, par ordre du roi
- Le roi fit la guerre aux monuments : arrêt du parlement du 2 janvier 1711 commettant le lieutenant général de Lyon à visiter Cluni et à y « faire entièrement biffer et effacer » tous les monuments et écritures de la fausse descendance des fondateurs — le cardinal y avait fait conduire les corps de son père, de sa mère, de plusieurs neveux, se faisant « de leur sépulture des titres et des monuments de grandeur ». Les registres des curés de Paris, Fontainebleau, Saint-Germain et Versailles furent rapportés, la qualité de prince « rayée, biffée et annotée en marge » ; et à Saint-Denis, une lettre de cachet fit ôter les armes des Bouillon de la chapelle de Turenne — où ils les avaient glissées en fraude, contre les défenses expresses du roi —, « ce qui fut assez légèrement exécuté ».
- Nouvelles félonies du cardinal de Bouillon à Tournai
- Le cardinal « éclata sur toutes ces exécutions avec plus d'emportement que jamais ». Il avait déjà gardé si peu de mesure « qu'il avoit officié pontificalement dans l'église de Tournai au Te Deum de la prise de Douai » ; et de Tournai, où il avait fixé sa demeure, il écrivit une grande lettre à M. de Beauvau, évêque de la ville lors de sa prise — qui n'avait voulu « ni chanter le Te Deum, ni prêter serment, ni demeurer » —, l'exhortant « à retourner à Tournai et à s'y soumettre à la domination présente », lettre où il « ne ménageoit aucun venin ».
- Duc de Bouillon bien avec le roi ; sa femme et ses fils mal, et ses neveux
- Face au roi, le duc de Bouillon avait « le mérite de cinquante années de domesticité et de familiarité, celui de la plus basse flatterie et d'une grande assiduité ; et par-dessus ceux-là…, il avoit fort peu d'esprit » — le roi disait « que c'étoit un bon homme ». Mais tout le reste était mal : le duc d'Albret, jamais vu ni aimé ; le chevalier de Bouillon, « d'une débauche démesurée », disait du roi « que c'étoit un vieux gentilhomme de campagne dans son château qui n'avoit plus qu'une dent, et qu'il la gardoit contre lui » ; le comte d'Évreux boudait depuis Lille ; et des fils du comte d'Auvergne, prêtres tous deux, l'un était « fort méprisable et méprisé », l'autre « une manière d'hébété obscur ».
- Duc de Bouillon parle au roi et au chancelier
- Dans cet état pressant, le duc prit le roi dans son lit, « avec la commodité, le loisir et le tête-à-tête de cette privance des grandes entrées » : il déplora sa condition et les folies de son frère, « pria, pressa, conjura le roi d'arrêter les effets de sa colère, et, pour un coupable…, ne pas flétrir sa maison ». Le roi, « quelque temps froid et silencieux », puis ramené à ses bontés, répondit qu'il distinguerait volontiers sa personne de son « frère rebelle et criminel », mais que le déni d'être son sujet « portoit coup pour toute sa maison », et que c'était au duc « à voir ce qu'il pouvoit faire pour donner lieu à éviter ce que ce déni méritoit ». Le duc courut chez le chancelier.
- Écrivant au roi, [il] n’avoit jamais signé sujet, et ne put être encore induit à s’avouer l’être
- Le fait, « et ce fait est inconcevable » : avec toutes les injures qu'il disait de son frère, le duc « ne s'estimoit pas plus que lui son sujet » — « jamais, en écrivant au roi, il n'avoit mis le mot de sujet », omission jusque-là tolérée ; c'était pour soutenir cet usage que Mme de Bouillon avait écrit. Le chancelier, par des raisons péremptoires — fiefs mouvants et jamais souverains, échange prodigieusement avantageux, « pas un mot des droits… de la souveraineté ni dans le contrat d'échange, ni dans le brevet » —, essaya de le porter « à se reconnoître sujet du roi par un écrit signé par lui, par ses enfants et par ses neveux : tout fut inutile ». Pressé par sa famille même, il répondit avec indignation « qu'il étoit trop maltraité pour y consentir ».
- Articles proposés au roi, à faire porter de sa part au parlement, sur la maison de Bouillon
- On proposa alors au roi un biais « plus juridique et plus exempt de tout soupçon » : quinze articles que le procureur général ferait dire au parlement contre les Bouillon assignés — Sedan, fief de Mouzon et arrière-fief de la couronne ; Bouillon, mouvant de Reims, toujours revendiqué par les évêques de Liège ; la maison de La Marck n'ayant jamais prétendu à la souveraineté ; les fiefs passés aux La Tour « par la seule protection du roi Henri IV » ; la postérité d'Acfred, duc de Guyenne, éteinte ; le nom d'Auvergne usurpé sur la foi du faux cartulaire de Brioude ; défenses de porter nom, armes et titre de prince ; enfin « que les seigneurs de la maison de La Tour sont seigneurs françois, sujets du roi…, se diront tous, s'avoueront, se soussigneront tels », avec réparations et amendes.
- Justice et usage de ces articles
- Justice de ces articles : « tous vrais, justes, conséquents », procédant « par maximes tirées ex visceribus causae » ; ils n'attaquaient ni l'échange ni même le rang de prince étranger, « inconnu au parlement, et grâce du roi », et étaient « de la plus pure compétence du parlement ». Assignés, les Bouillon auraient dû répondre : acquiescer anéantissait leur chimère « par leur propre aveu subsistant à toujours dans les registres » ; contester les faisait condamner « avec plus de solennité ». Et un procès entre le roi et eux, « non pour des terres et de l'argent…, mais pour raison de la qualité de sujet », eût été « un très-singulier spectacle » — montrant que la chimère réservait « des prétentions réelles sur des provinces… pour d'autres temps ».
- Fausse et criminelle rature dans les registres du parlement
- Trait plus difficile encore que tous leurs monuments frauduleux : dans la partie enregistrée de l'échange au parlement, où figurent « les noms de prétendue souveraineté et principauté de Sedan, Bouillon, etc., le mot de prétendue y est rayé ». « Or cette rature, qui est un attentat, et qui a été soufferte, ne prouve que l'attentat, le crédit pour la tolérance et une hardiesse inouïe » : nulle radiation ne se peut faire sur les registres du parlement qu'en vertu d'un arrêt et d'une note marginale le constatant ; « comme il n'y a ni note marginale ni arrêt…, il résulte qu'elle est un pur attentat, et que cette radiation est nulle de tout droit ».
- Le roi ordonne à d’Aguesseau, procureur général, de procéder sur ces articles au parlement, qui élude et sauve la maison de Bouillon
- Le roi sentit l'équité des articles, manda Pelletier, premier président, et d'Aguesseau, et ordonna de procéder. Mais le procureur général, « si éclairé, si estimé, de mœurs si graves », était l'ami intime du duc d'Albret : après force protestations d'obéissance, « il fit bientôt naître des difficultés », multiplia « des volumes de mémoires en forme de questions raisonnées, dans le dessein d'ennuyer le roi et de lui faire quitter prise », donna sa parole par écrit puis revint avec un nouveau mémoire sur le parti que les alliés pourraient tirer de Bouillon et Sedan. Le roi, « fatigué à la fin et excédé…, aima mieux surseoir l'exécution de ses ordres ». Le chancelier, outré, « le traita en petit procureur du roi de siége subalterne » ; lui demeura « consolé sans doute d'avoir sauvé son bon ami et sa maison d'un naufrage si certain ».
- Infidélité de Pontchartrain en faveur du cardinal de Bouillon
- Trois canaux dans l'affaire : l'ami intime que Saint-Simon ne nomme point (les ordres pour Cluni), le chancelier, et Pontchartrain, chargé par sa charge de Saint-Denis, « qui le fit avec tant d'éclat et de partialité en même temps pour les Bouillon » — il tenait à grand honneur d'avoir épousé leur issue de germaine — qu'on lui enleva le canal du procureur général. L'occasion de revenir à la charge s'offrit par la prise d'un vaisseau « chargé d'argent, de meubles et de papiers du cardinal de Bouillon ; mais Pontchartrain vendu aux Bouillon, qui avoit la marine dans son département, étouffa la prise et fit tout rendre au cardinal ».
- Réflexions
- Réflexion amère : « Telle fut l'issue d'une affaire de cet éclat, où le roi, l'État et tout ce qui le compose avoit un si grand intérêt, et de la colère et des menaces si publiques et si justes d'un roi si absolu, contre un rebelle » — tout s'évanouit dans les difficultés d'un procureur général infidèle et d'un secrétaire d'État vendu. « Ainsi sont servis les rois qui ne parlent à personne, et les royaumes qui sont gouvernés comme le nôtre. »
- Mort du prince d’Auvergne
- Le cardinal « n'eut pas longtemps à rouler ses grands projets sur la Hollande » : deux mois après son évasion, le prince d'Auvergne — ce neveu qu'il destinait au stathoudérat — mourut de la petite vérole, « et laissa son oncle dans la plus inexprimable douleur ; ce fut le commencement de sa chute aux Pays-Bas, d'où il ne put depuis se relever ni même en Italie ». Le déserteur ne laissa qu'une fille, qui épousa longtemps après le prince palatin de Sultzbach, d'où « le prince de Sultzbach d'aujourd'hui, qui va succéder à tous les États et à la dignité de l'électeur palatin ».
- Le roi défend à ses parents d’en porter le deuil, et fait défaire le frère de l’abbé d’Auvergne d’un canonicat de Liége
- Le roi, « intérieurement piqué », défendit à M. de Bouillon et à tous les parents du prince d'Auvergne d'en porter le deuil, « et lui dit tout crûment qu'il étoit réputé mort du jour que, par arrêt du parlement, il avoit pour sa désertion été pendu en Grève, en effigie. On prit la liberté à l'oreille de trouver cela petit, et la marque d'une colère impuissante. » Il fit en même temps commander au frère de l'abbé d'Auvergne de se défaire d'un canonicat qu'il avait à Liège : « sur ce point au moins et sur le deuil il fut obéi ».
- Cardinal de Bouillon se fait abbé de Saint-Amand contre les bulles données, sur la nomination du roi, au cardinal de La Trémoille
- Le roi avait donné l'abbaye de Saint-Amand en Flandre au cardinal de La Trémoille, qui en avait les bulles ; l'abbaye étant tombée aux mains des ennemis, le cardinal de Bouillon « s'avisa sur la fin de l'année de s'en faire élire abbé par la moindre partie des moines » — vingt-deux protestèrent. « Il ne laissa pas d'être curieux de voir ce premier suffragant de l'Église romaine…, qui ne veut plus songer qu'à servir Dieu et son Église, se faire élire contre les bulles du pape et, malgré lui et le pourvu, jouir à main armée des revenus de l'abbaye par la protection seule des hérétiques. »
- Le roi désire inutilement de faire tomber la coadjutorerie de Cluni
- Les moines de Cluni « furent excités sous main de chercher s'il n'y avoit point de moyens qui pussent leur donner lieu d'attaquer la coadjutorerie de l'abbé d'Auvergne ; le roi même voulut bien qu'ils sussent que cela lui seroit agréable, autre marque d'impuissante colère quand on a en main, avec justice et raison, tout ce qu'il faut pour tirer la vengeance la plus durable et la plus sensible. L'affaire apparemment se trouva si bien cimentée qu'on ne put y réussir. »
- Extraction, fortune et mariage du prince de Berghes avec une fille du duc de Rohan
- Le prince de Berghes — de la maison de la mère du cardinal de Bouillon — revint de l'armée de Flandre « épouser une fille du duc de Rohan dont il se vouloit défaire à bon marché ». C'était « un très-laid et vilain petit homme, de corps et d'esprit, dont il avoit fort peu » ; mais sa sœur, Mlle de Montigny, chanoinesse de Mons, « belle et bien faite et d'un air fort noble », fut aimée de l'électeur de Bavière jusqu'à sa mort : l'électeur obtint pour le frère de sa maîtresse une compagnie des gardes du corps du roi d'Espagne à Bruxelles, la Toison d'or « et enfin la grandesse ». Il mourut sans enfants ; « sa sœur en est devenue grande dame ».
- Perte du duc de Mortemart au jeu
- Le duc de Mortemart, qui avait porté la capitulation de Douai — commission triste dont il s'acquitta « si mal que le roi en fut embarrassé par bonté » —, se mit au retour à jouer à l'hombre tête à tête avec d'Isenghien, qui gagnait malgré lui « avec toute l'honnêteté du monde », et y perdit « jusqu'à près de cent mille francs ». Grand bruit ; le roi choqué, Beauvilliers au désespoir, sa fille grosse « s'en blessa de déplaisir ». Chevreuse et Beauvilliers, préférant par conscience payer marchands et prêteurs avant les dettes du jeu, « en essuyèrent force blâme » ; Saint-Simon eut « grande peine à leur faire entendre combien l'honneur étoit intéressé à payer promptement les dettes du jeu ». Mortemart céda son régiment à vendre à d'Isenghien, et Beauvilliers acheva de tout payer.
- Le secrétaire du maréchal de Montesquiou passe aux ennemis avec ses chiffres
- Aventure plus fâcheuse pour finir : « le secrétaire du maréchal de Montesquiou, gagné depuis longtemps par le prince Eugène, craignit enfin d'être découvert, et, tout à la fin de la campagne, disparut, et s'en alla à Douai avec tous les chiffres et les papiers de son maître. On changea tous les chiffres, mais on ne put douter que tout ce qu'on avoit cru de plus secret ne l'avoit pas été pour les ennemis. »
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