TOME V · CHAPITRE XVI
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Résumé
Le procès Rohan-Guéméné sur le nom et les armes de Rohan : matière et « cause ridicule » du procès, parti que le duc de Rohan aurait dû prendre, l'excuse du roi « en plein chapitre » des trois seuls ducs d'âge non compris dans la promotion de 1688, les raisons de l'aversion du roi pour Rohan, la « raison secrète » qui le raidit. Éclat du procès ; conduite de Mme de Soubise qui le fait évoquer devant le roi ; le « conseil curieux » où il se juge ; Rohan gagne entièrement « avec une acclamation publique » ; licence des plaintes des Rohan, réduits aux désaveux.
Les entrées
- Oublis
- Aveu du mémorialiste : malgré son soin « de ne dire que la plus exacte vérité, mais de la ranger encore dans l'ordre précis des temps », deux affaires de 1703 lui ont échappé, « l'une sur la maison de Rohan, l'autre sur la maison de Bouillon. Il faut donc avant d'aller plus loin réparer cette faute dès que je m'en aperçois. »
- Procès intentés par le prince de Guéméné au duc de Rohan sur le nom et armes de Rohan
- Le procès du prince de Guéméné au duc de Rohan « sur le nom et armes de Rohan » : Guéméné envoie « un exploit, sans aucune civilité préalable », concluant à ce que les enfants du duc « eussent à quitter le nom et les armes de Rohan », que seul le duc et son fils aîné pourraient porter à cause du titre.
- Matière de ce procès
- Fond de l'affaire : Henri IV avait érigé Rohan en duché-pairie (1603) avec clause d'extinction en ligne masculine ; la fille unique du grand duc de Rohan, « peut-être alors la plus grande héritière qui fût dans le royaume », épousa en 1646, malgré sa mère huguenote, Henri Chabot, seigneur de Saint-Aulaye, « un des hommes de France le mieux fait », appuyé de Gaston et de M. le Prince, qui lui firent ériger de nouveau Rohan en duché-pairie (1648). Le contrat de mariage imposa « que les enfants qui en naîtroient porteroient à toujours, et à leur postérité, le nom et les armes de Rohan, ce qui fut exécuté sans difficulté aucune » plus de soixante ans.
- Cause ridicule de ce procès
- Cause ridicule du procès : à Londres, le prince de Guéméné, venu « acheter des chevaux » et vivant « dans l'avarice et l'obscurité », fut piqué du brillant accueil fait au prince de Léon et au chevalier de Rohan : « l'extrême bêtise n'empêche pas l'orgueil ; il s'imagina que son nom de Guéméné le faisoit ignorer, tandis que celui de Rohan procuroit à ses cousins toutes les prévenances ». « Il n'y a si mauvaise affaire qui ne trouve des avocats avides de gagner. »
- Parti que le duc Rohan devoit prendre
- Le parti que le duc de Rohan aurait dû prendre, selon Saint-Simon : aller remercier Guéméné « du joug de son nom dont il vouloit bien le délivrer », demander conjointement au roi de biffer le nom de Rohan de tous ses actes, et « se montrer en effet ravi d'espérer de pouvoir reprendre son nom et ses armes » — les Chabot « sont connus dès avant 1050 » : « point d'aigreur, point de procédés, une hauteur accablante par son seul poids ». Mais « une hauteur tranquille, simple, sortie de la nature des choses, n'étoit pas pour naître de M. de Rohan. Il aima mieux s'abaisser et s'avilir même en croyant faussement se relever. »
- Excuse du roi, en plein chapitre, des trois seuls ducs ayant l’âge, non compris dans la promotion de 1688
- Rappel de l'excuse inouïe du roi en plein chapitre de l'ordre, pour les trois seuls ducs d'âge non compris dans la promotion de 1688 : de Ventadour, « qu'il n'avoit pas voulu exposer son ordre dans les cabarets et les mauvais lieux de Paris » ; de Brissac, « qu'il n'avoit pu se résoudre à le prostituer en des lieux encore plus infâmes » ; « de M. de Rohan enfin, que pour celui-là il n'y avoit rien à dire, sinon qu'il ne l'avoit jamais aimé, et qu'il falloit au moins lui en passer un. Cela fut net. »
- Raisons de l’aversion du roi pour le duc de Rohan
- Raisons de cette aversion : outre son « humeur fort désagréable », le roi « ne lui avoit jamais pardonné d'avoir rompu son mariage avec la fille unique du duc de Créqui pour faire celui de la fille unique de Vardes » — Créqui aimé du roi, Vardes exilé « pour avoir manqué personnellement au roi en chose essentielle ». Et Mme de Soubise, « toute Rohan, et enivrée du rang qu'elle avoit procuré à son mari et à ses enfants », n'avait rien fait pour son frère qu'elle haïssait.
- Raison secrète qui fait raidir le duc de Rohan à soutenir ce procès
- La raison secrète qui fit raidir le duc de Rohan : une chimère — « piqué de n'avoir point été chevalier de l'ordre », il voulait « persuader qu'il avoit suivi le sort des Rohan » et, sa mère lui ayant apporté tous les biens de la maison, prétendre au même rang de prince : « avant la comédie de Georges Dandin, où M. et Mme de Sotenville prétendirent que le ventre anoblissoit, on n'en avoit jamais vu former de prétention ». C'est ce qui l'entraîna à soutenir le nom et les armes de Rohan pour ses enfants.
- Éclat du procès
- Éclat du procès : « les écrits volèrent de part et d'autre. Le public en fut avide, même les pays étrangers. La maison de Rohan y perdit » : voulant « s'élever au-dessus de toute noblesse, en princes d'une classe hors du niveau », elle irrita tout le monde ; il lui fallut recourir « à des mensonges, à des contradictions incontinent et cruellement relevés ». Le duc de Bourgogne, « qui lisoit tout avec l'application d'un homme qui veut s'instruire pour faire justice », fut mis au fait de ce que les Rohan avaient tant d'intérêt à cacher ; la veille du jugement, le marquis d'Ambres coupa court aux harangues du coadjuteur de Strasbourg : « cela s'appelle soutenir une odieuse cause par des propos encore plus odieux ».
- Conduite de Mme de Soubise
- Conduite de Mme de Soubise : après une neutralité « qui n'en avoit que l'apparence », « elle leva le masque, se mit à la tête du conseil de M. de Guéméné, et fit avec lui cause commune à découvert » — l'affaire ne s'appela bientôt plus « que celle du duc de Rohan et de Mme de Soubise ».
- qui le fait évoquer devant le roi
- Son crédit fit évoquer l'affaire « à la propre personne » du roi, jugée en son cabinet par les conseils des dépêches et des finances réunis, avec le bureau de d'Aguesseau : « tout étoit donc la cour, son pays et son règne », et le rapporteur, maître des requêtes, avait « une fortune à faire ».
- Conseil curieux où le procès se juge
- Conseil curieux : le roi ouvre par un préambule inouï — « je dois justice à tout le monde… ; mais pour de grâce, je n'en dois à personne, et je vous avertis que je n'en veux faire aucune au duc de Rohan ». Six heures de séance. Le rapporteur conclut pour le duc de Rohan ; d'Aguesseau, si timide d'ordinaire, « s'énonça avec un poids nouveau et saisit une autorité inconnue » cinq quarts d'heure durant ; Chamillart, qui avait dit au roi à l'oreille qu'il serait pour Mme de Soubise, fut « entraîné par la force et le torrent de d'Aguesseau ». Le chancelier, ami intime de Mme de Soubise, tenta d'écraser le jeune prince par « un long discours qui parut moins d'un chancelier que d'un avocat de réplique » — « il s'y trompa » : le duc de Bourgogne répliqua une heure et demie, « ce que je vous répondrai, monsieur, c'est que je ne trouve pas de question en ce procès, et que je suis surpris de la hardiesse de la maison de Rohan à l'entreprendre » — « de cette manière il fit l'arrêt ».
- Le duc de Rohan gagne entièrement son procès avec une acclamation publique
- Le roi, prenant pour la première fois un troisième parti, opina « en juge ordinaire » un quart d'heure, « plein de dignité et de justesse », et commanda au chancelier de dresser l'arrêt avec le duc de Rohan, « le plus hors d'atteinte d'aucun retour ». À la sortie, le duc de Bourgogne annonce lui-même : « vous avez gagné entièrement, et je suis ravi de vous l'apprendre », et l'embrasse. « L'antichambre, et tout aussitôt le reste de l'appartement, retentit des cris de joie et de battements de mains, auxquels la cour de Marbre répondit jusqu'à l'indécence… On crioit tout haut : Nous avons gagné, ils ont perdu ! »
- Licence des plaintes des Rohan, qui les réduisent aux désaveux et aux excuses de Mgr le duc de Bourgogne et au duc de Beauvilliers
- Amertume et licence des Rohan : ils accusèrent le duc de Beauvilliers de s'être « rendu maître des voix de tous ses amis » et d'avoir « instruit Mgr le duc de Bourgogne à faire un plaidoyer contre eux » — « la chose étoit bien éloignée de l'austérité des mœurs de M. de Beauvilliers ». Cette licence relevée, « il fallut s'excuser, se dédire, en venir aux justifications, aux déguisements, aux pardons avec le prince et le gouverneur ». Le soulèvement général les toucha profondément, « surtout l'abandon des Bouillon leurs semblables ».
- Le roi sauve le prince de Guéméné d’un hommage en personne au duc de Rohan ; qui l’accorde au roi par procureur pour cette fois
- Suite piquante : Guéméné relevait « en juveigneur » du duc de Rohan et ne lui avait jamais rendu foi et hommage ; le duc saisit féodalement la terre. Pour la délivrer, il fallait que Guéméné vînt en personne « se mettre à genoux, sans épée ni chapeau, devant le duc de Rohan ». Mme de Soubise fit tant « que le roi fit pour elle ce qu'il n'avoit jamais fait : il s'abaissa à demander grâce au duc de Rohan…, comme feroit un particulier ». Le duc accorda que l'hommage se rendrait « pour cette fois par procureur au sien, et répéta bien au roi, et après tout le monde, que c'étoit au roi, non au prince de Guéméné, qu'il l'accordoit ».
- Branche de Gué de L’Isle, ou du Poulduc, de la maison de Rohan, attaquée par Mme Soubise, maintenue par arrêt contradictoire du parlement de Bretagne
- Leçon bretonne : la branche de Gué de L'Isle, ou du Poulduc, issue d'Éon, cadet d'Alain VI, vicomte de Rohan — ruinée mais « en possession paisible du nom et des armes de Rohan » depuis plus de trois cent cinquante ans — fut attaquée par les Soubise, qui crurent « avec de l'argent et du crédit, pouvoir lui enlever son état et le faire passer pour un bâtard ou pour un usurpateur ». « Ce fut un soulèvement général dans toute la Bretagne » : du Poulduc produisit ses titres et obtint au parlement de Bretagne, le 21 janvier 1669, « un arrêt contradictoire qui le maintint dans la possession de son état ».
- Persécution au P. Lobineau, bénédictin, et mutilation de son Histoire de Bretagne
- Persécution du P. Lobineau, bénédictin, auteur d'une Histoire de Bretagne : M. de Strasbourg « y voulut faire insérer ce qui lui convenoit » — la descendance chimérique « d'un Conan Mériadec qui n'exista jamais, prétendu roi de Bretagne dans les temps fabuleux ». Le moine résista, « souffrit une persécution violente et même publique », disputa les retranchements « pied à pied avec courage ; mais à la fin, il fallut céder et insérer faussement du Mériadec ». Il s'en plaignit à qui voulut l'entendre et « en encourut pour toujours la disgrâce des Rohan, qui surent lui en faire sentir la pesanteur jusque dans le fond de son cloître ». « Avec ces mutilations, l'ouvrage parut fort défiguré…, un grand dommage, parce qu'ils l'estimèrent excellent et fort exact d'ailleurs. »
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