TOME XIV · CHAPITRE PREMIER

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Résumé

Assemblées de huguenots dissipées ; le Régent, « tenté de les rappeler », le propose à l'auteur — qui l'en détourne, tout en notant son « aveuglement sur l'Angleterre ». Morts en chaîne : Bréauté « dernier de son nom », Connelaye, Chalmazel, Greder, l'archevêque de Tours — naissance et mérite —, La Porte (Chaseaux succède), Cani — sa charge à son fils enfant —, la duchesse de La Feuillade, la jeune Castries et son mari, une bâtarde non reconnue de Monseigneur ; et l'« anecdote curieuse » sur Mlle de Chausseraye.

Les entrées

Assemblées d’huguenots dissipées
« Les huguenots, dont il étoit demeuré ou rentré beaucoup dans le royaume, la plupart sous de feintes abjurations, profitoient d'un temps qui se pouvoit appeler de liberté en comparaison de celui du feu roi. » Assemblées clandestines d'abord, puis « considérables en Poitou, Saintonge, Guyenne et Languedoc » ; on marcha contre l'une, fort nombreuse, où « un prédicant faisoit en pleine campagne des exhortations fort vives. Ils n'étoient point armés et se dissipèrent d'abord ; mais on trouva tout près... deux charrettes toutes chargées de fusils, de baïonnettes et de pistolets », outre « de petites assemblées nocturnes vers les bouts du faubourg Saint-Antoine ».
Le régent, tenté de les rappeler, me le propose
De la plainte des contradictions inextricables des édits du feu roi, le régent passa à « la cruauté avec laquelle le feu roi avoit traité les huguenots, à la faute même de la révocation de l'édit de Nantes, au préjudice immense que l'État en avoit souffert... dans sa dépopulation, dans son commerce » — raisonnements « très solides et très vrais » — puis, songeant au « gain de peuple, d'arts, d'argent et de commerce » d'un rappel des huguenots, « finalement me le proposa ». Saint-Simon soupçonne l'inspiration : « dans l'extrême désir où il n'avoit cessé d'être de s'allier étroitement avec la Hollande, surtout avec l'Angleterre, depuis qu'il étoit possédé par le duc de Noailles, Canillac et l'abbé Dubois..., les soupçons ne sont pas difficiles. »
Aveuglement du régent sur l’Angleterre
Aveuglement du régent sur l'Angleterre : pour peu qu'on connût sa situation intérieure « travaillée de toute espèce de divisions et de fermentations, du mépris général du gouvernement, du nombre infini de mécontents..., on voyoit à plein que la France n'avoit rien à craindre d'elle..., qu'au contraire c'étoit l'Angleterre qui avoit tout à craindre de la France », où le régent « auroit pu y allumer un embrasement de longues années..., ou faire naître une révolution » renvoyant les Hanovre en Allemagne. « Une telle méprise dans un prince d'ailleurs si éclairé me faisoit gémir sans cesse » — mais « il me croyoit trop jacobite », et sa défiance « ôtoit toute la force à l'évidence de mes raisons ». Saint-Simon confesse lui avoir « plusieurs fois tiré de l'argent pour le Prétendant à l'insu de tous ses ministres ».
Je détourne le régent de rappeler les huguenots
Le grand plaidoyer contre le rappel : les guerres civiles « depuis Henri II jusqu'à Louis XIII », la Ligue « si près d'arracher la couronne à Henri IV » ; des sujets qui se donnaient « des places de sûreté, des garnisons, des troupes, des subsides ; un gouvernement particulier, organisé, républicain..., en un mot, un État dans un État » ; le maréchal de Bouillon, le duc de Rohan ; les « travaux héroïques » de Louis XIII ; et le refus du feu roi, aux pires extrémités de la guerre, d'accepter le retour des huguenots exigé par ses ennemis. Rappelés, ils ne reviendraient qu'avec des précautions « sous lesquelles ils avoient fait gémir cinq de nos rois » ; « ces hommes, cet argent, ce commerce... seroient hommes, argent, commerce ennemis et contre le royaume ». « À tant et de si fortes raisons le régent n'en eut aucunes à opposer... depuis ce jour-là il ne fut plus question de songer à rappeler les huguenots. »
Mort de Bréauté, dernier de son nom
« Bréauté mourut jeune et sans alliance, en qui finit une des meilleures maisons de Normandie » — petit-neveu de Pierre de Bréauté, « qui se rendit célèbre avant l'âge de vingt ans, par son combat de vingt-deux contre vingt-deux, sous Bois-le-Duc », et que le gouverneur Grobendonck « couronna en le faisant assassiner entre les portes de sa place en 1600 ». Son père était mort maître de la garde-robe du duc d'Orléans, « dont je fis donner la charge à son fils ».
Mort de Connelaye, de Chalmazel et de Greder
Morts militaires : La Connelaye, ancien capitaine aux gardes « fort du grand monde », gouverneur de Belle-Île (des Fourneaux, « homme de fortune, mais de valeur et de mérite », eut le gouvernement) ; Chalmazel, qui avait commandé Picardie « avec grande estime et considération — c'étoit la douceur et la vertu même » ; et Greder, lieutenant général « fort estimé », mort aux eaux de Bourbonne, dont le régiment allemand fut donné au neveu du baron Spaar, « toujours le cœur françois, un des plus galants hommes... qu'on pût voir ».
Mort de l’archevêque de Tours ; sa naissance et son mérite
Mort de l'archevêque de Tours, Isoré d'Hervault, « un des prélats de France les plus estimés pour son savoir, sa vertu, sa résidence et son application épiscopale », ancien auditeur de rote, « fort attaché aux libertés de l'Église gallicane, étroitement uni au cardinal de Noailles dans l'affaire de la bulle, qui y perdit un excellent conseil et un ferme appui, en un mot un vrai gentilhomme de bien et d'honneur, et un excellent et courageux évêque ». Il était issu de germain du duc de Beauvilliers « qui, malgré la différence des sentiments, en faisoit grand cas ».
Mort de La Porte, premier président du parlement de Metz, à qui Chaseaux succède
« La Porte, premier président du parlement de Metz, mourut à quatre-vingt-six ans » : Savoyard rallié à la France « quand le maréchal Catinat prit la Savoie », aimé et considéré du feu roi. « Chaseaux, président à Metz, eut sa place. Il étoit neveu du célèbre Bossuet, évêque de Meaux » ; le régent, qui l'aimait d'ancienne date, « lui donna peu après une fort bonne abbaye dans Metz ».
Anecdote curieuse sur Mlle de Chausseraye
Anecdote majeure sur Mlle de Chausseraye, la confidente secrète du feu roi — « en petit... une autre Mme de Soubise » que Bloin introduisait « par les derrières dans le plus grand secret ». Instruite par l'imprudence de Mme de Ventadour et des Rohan du projet d'« enlever le cardinal de Noailles allant à Conflans, par ordre du roi, et de l'envoyer tout de suite à Rome » pour l'y déposer, elle joua l'ingénue auprès du roi tourmenté, le piqua « d'honneur d'être leur dupe et leur victime », et obtint qu'il défendît au P. Tellier et au cardinal de Rohan « d'y plus songer et de lui en jamais parler ». À quatre heures du matin, en chaise puis à pied par Notre-Dame, elle vint rassurer le cardinal dans « un méchant lieu nu et ouvert » de l'archevêché. Son secret : « faire l'idiote, l'ignorante, l'indifférente à tout » — art qui la faisait « suer sang et eau ». Devenue dévote, elle brûla par scrupule « des Mémoires très curieux », donna tout à l'hôpital général ; l'abbé d'Andigné conta tout à Saint-Simon, « non sans le quereller » d'avoir laissé brûler ces Mémoires.
Mort de Cani
« Cani, fils unique de Chamillart, mourut à Paris, fort jeune, de la petite vérole, laissant plusieurs enfants tous en bas âge de la sœur du duc de Mortemart. Il fut regretté de tout le monde par la modestie avec laquelle il avoit supporté la fortune de son père et la sienne, par son égalité dans la disgrâce, son courage et son application à la tête du régiment de la marine dont il s'étoit fait beaucoup aimer, qui n'étoit pas chose aisée avec ce corps. »
Sa charge de grand maréchal des logis et son brevet de retenue donnés à son fils enfant
« M. le duc d'Orléans donna la charge [de grand maréchal des logis] et le même brevet de retenue [de trois cent mille livres] en même temps au fils aîné, qui n'avoit que sept ans. L'âge du roi ne pouvoit de longtemps donner beaucoup d'exercice à cette charge. Dreux y fut commis jusqu'à ce que son neveu fût en âge. Ce fut bien la plus grande douleur qui pût arriver à Chamillart ; mais ce ne fut pas la seule. »
Mort de la duchesse de La Feuillade
« Six semaines après, la petite vérole prit à la duchesse de La Feuillade, qui l'emporta en trois jours, dans le dernier abandon de son mari, qui prétexta qu'il ne pouvoit se séquestrer du Palais-Royal, où alors on ne le voyoit presque jamais. Elle n'eut jamais d'enfants, non plus que la première femme d'un si bon mari et d'un si honnête homme » — l'ironie finale clouant La Feuillade, gendre indigne de Chamillart deux fois frappé.
Mort de la jeune Castries et de son mari
« En ce même temps mourut la belle-fille de M. de Castries, fort belle, fort jeune, fort sage et parfaitement au gré de la famille où elle étoit entrée et de tout le monde ; et son mari, qui n'y étoit pas moins, et fils unique, mourut sept semaines après, qui fut une affliction à M. et à Mme de Castries dont ils ne se consolèrent jamais... ils ne laissèrent point d'enfants. » La fleur annoncée au chapitre du mariage, fauchée avec sa tige.
Mort d’une bâtarde non reconnue de Monseigneur
« La bâtarde, non reconnue, de Monseigneur et de la comédienne Raisin, que Mme la princesse de Conti avoit mariée depuis sa mort à M. d'Avaugour, qui étoit de Touraine, et non des bâtards de Bretagne, mourut aussi sans enfants. »
Mariage du comte de Croï avec Mlle de Milandon
« Le comte de Croï, fils du comte de Solre, épousa en Flandre une riche héritière, sa parente, qui s'appeloit Mlle de Milandon, et quitta le service. Il passa le reste de sa vie chez lui à accumuler, et prit le nom de prince de Croï, après la mort de son père arrivée en 1718, sans aucun titre, droit ni apparence » — le père n'ayant jamais porté que le nom de comte de Solre, reçu chevalier de l'ordre « le cinquante-neuvième parmi les gentilshommes, sans nulle difficulté ».
Hardies prétentions de cette veuve
Les hardies prétentions de la veuve : « la veuve est venue s'établir à Paris sous le nom de princesse de Croï, a prétendu être assise sans avoir pu montrer pourquoi, ne la pouvant être n'a pas mis le pied à la cour, a eu du cardinal Fleury des régiments pour ses deux fils de préférence à tout le monde..., et se promet bien, à force d'intrigue, d'opiniâtreté et d'effronterie, de se faire princesse effective pour le rang, dans un pays où il n'y a qu'à prétendre et tenir bon pour réussir, à condition toutefois que ce soit contre tout droit, ordre, justice et raison. »
Mariages de Rothelin avec Mlle de Clèves
« Rothelin épousa en même temps avec dispense la fille de sa sœur la comtesse de Clères » — mariage d'oncle à nièce expédié d'une ligne dans la chronique matrimoniale.
Le parlement continue à s’opposer au rétablissement de la charge des postes et de celle des bâtiments
« M. le duc d'Orléans donna une longue audience au premier président et aux députés du parlement, sur les remontrances contre l'édit de rétablissement des charges de surintendant des bâtiments et de grand maître des postes, pour le duc d'Antin et Torcy. Rien plus en la main du roi que ces grâces, rien plus étranger à la foule du peuple..., rien enfin de moins susceptible de l'opposition du parlement. »
Motifs de sa conduite et ses appuis
Les motifs : « cette compagnie, qui avoit dès le commencement senti la faiblesse du régent, et qui l'environnoit de ses émissaires, lesquels... trouvoient leur compte au métier qu'ils faisoient, sut tourner sa faiblesse en frayeur, lui contester tout avec avantage, et ne perdre aucune occasion de profiter de sa facilité pour établir l'autorité de la compagnie sur la sienne. Il étoit visible qu'ils ne pouvoient avoir que ce but en celle-ci..., et de se rendre ainsi redoutables au régent et à tout le monde. »
Il dispute la préséance au régent à la procession de l’Assomption, et l’empêche de s’y trouver
L'affront suprême : persuadé par ses faux amis d'assister à la procession de l'Assomption, le régent reçut du premier président la déclaration « que le parlement, s'y trouvant en corps, ne pouvoit lui céder, et que tout ce qu'ils pouvoient de plus pour lui marquer leur respect étoit de prendre la droite et de lui laisser la gauche » — avec l'exemple, vrai ou faux, de Gaston d'Orléans tiré de leurs registres, dont ils sont maîtres et « où ils mettent tout ce qu'il leur convient ». « La simple proposition de précéder un petit-fils de France, régent du royaume, en procession publique... dispense de toutes réflexions. » Le régent, qui avait tout fait préparer « dans toute la pompe d'un régent », céda et n'y alla point.
Audace de cette prétention, qui se détruit d’elle-même par droit et par faits expliqués même à l’égard de seigneurs particuliers
Réfutation en règle : le parlement, « simple cour de juridiction..., fait partie du tiers état, il est, par conséquent, bien moindre que son tout » — oserait-il précéder aux états généraux l'ordre de la noblesse, qui lui-même ne disputerait rien à un petit-fils de France ? Puis les faits : cinq processions du Cérémonial françois (1557–1571), toutes montrant princes, seigneurs et dames précédant « ceux de la cour de parlement, vêtus de leurs mortiers et robes d'écarlate » — la quatrième, sans roi ni reine présents, « bien décisive » : « la noblesse précède ; le parlement la suit, et sans la moindre difficulté. Le droit et le fait sont certains. Sauter de là à précéder un petit-fils de France régent du royaume..., il faut avoir les jarrets bons. »
Comment le terme de gentilshommes doit être pris
Précision d'érudit sur le terme de « gentilshommes » dans ces vieux textes : « il ne doit pas être entendu de simples gentilshommes comme il s'entend communément aujourd'hui. Alors n'étoit pas marquis, comte, baron qui vouloit, et gentilhomme signifioit alors des seigneurs aussi qualifiés, et souvent plus en grandes charges, que les marquis, comtes... Cet usage ancien... est encore demeuré dans l'ordre du Saint-Esprit, où on nomme de ce nom tous les chevaliers non princes ni ducs. »
Conduite du régent avec le parlement, du parlement avec lui, et la mienne avec ce prince à l’égard du parlement
Conduites croisées : le régent, « ensorcelé par Noailles, Effiat, Canillac, jusque par cette mâchoire de Besons..., négocioit avec le parlement par ces infidèles amis, comme il auroit fait avec une puissance étrangère, lâchoit tout, et en sa manière imitoit la déplorable conduite de Louis le Débonnaire, d'Henri III et de Charles Ier d'Angleterre », dont Saint-Simon lui proposait d'avoir « toujours les portraits devant ses yeux ». Fidèle à sa résolution de silence, Saint-Simon glissait « par des lieux communs, vagues et courts » — non sans rire « un peu dans mes barbes de voir le régent si bien payé par le parlement, auquel il avoit si étrangement sacrifié les pairs et ses paroles les plus solennellement données ». Au « il y a quelque difficulté avec le parlement » du prince embarrassé, il répondit que « ce seroit autant d'ennui et de fatigue épargnés » : « il sentit mon sourire..., il rougit, et me parla d'autre chose. »
Pension de six mille livres donnée à Maisons, et un régiment de dragons à Rion
Comble de faiblesse huit jours après la procession : « une pension de six mille livres au jeune président de Maisons, avec la jouissance à sa mère sa vie durant, l'un et l'autre pourtant fort riches » — grâce procurée par Noailles et Canillac « à des gens dont le logis étoit le lieu d'assemblée des cabales du parlement et des ennemis de la régence ». « Ce prince, pour rendre tout le monde content, donna en même temps, et paya, lui ou le roi, un beau régiment de dragons à Rion, dont Mme la duchesse de Berry fut fort satisfaite. »
Pensions dites de Pontoise, dont une donnée au président Aligre
Les pensions dites de Pontoise : pendant la Fronde, le parlement transféré à Pontoise, « un très petit nombre des officiers de cette compagnie obéit », et leurs chefs « en furent récompensés de six mille livres de pension chacun » — pensions perpétuées depuis entre présidents à mortier. Celle du père de Maisons fut donnée au président Aligre, « pour mieux gratifier le parlement qui traitoit si bien le régent en son autorité et en son rang ». Et l'amère conclusion : « Que de gens qui perdent bras et jambes, et qui se ruinent au service du roi, à qui on ne donne rien ou bien peu de chose, mais ils ne portent ni robe ni rabat ! »

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