TOME V · CHAPITRE XIV

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Résumé

La mécanique du désastre : le duc d'Orléans « sous la tutelle de Marsin », empêché d'arrêter Eugène au Tanaro — chiffres à l'appui —, l'armée à Turin, le mauvais état du siège et des lignes, la conduite pernicieuse de La Feuillade ; Orléans empêché de disputer la Doire, puis de sortir des lignes et d'y combattre ; le « conseil de guerre déplorable » où il cesse de donner l'ordre ; la « cause secrète de ces contrastes » — l'ordre caché donné à Marsin ; le dernier refus de Marsin ; Orléans, à la prière des soldats, reprend le commandement au bord de la bataille ; « étrange abusement » de Marsin et triple désobéissance de La Feuillade.

Les entrées

M. le duc d’Orléans, sous la tutelle de Marsin, empêché par lui d’arrêter le prince Eugène au Taner ; chiffres
Abandonné par Vendôme « à la tutelle du maréchal de Marsin », le duc d'Orléans veut se poster entre Alexandrie et Valence pour interdire au prince Eugène « le seul [passage] par lequel ils pussent pénétrer », le Tanaro. Marsin refuse sans même alléguer de raison apparente. Preuve accablante par les chiffres : un courrier d'Eugène à l'empereur est intercepté, mais personne à l'armée n'a le chiffre — il faut l'envoyer à Versailles, d'où il revient déchiffré « le soir même de la bataille de Turin ». La dépêche contenait « précisément le même » raisonnement que celui du prince : si les Français se postaient là, « il étoit extravagant, c'étoit le terme de la lettre, de tenter ce passage »… « Telle fut la justification ou plutôt l'éloge de M. le duc d'Orléans par le prince Eugène à l'empereur. »
Armée de M. le duc d’Orléans à Turin
Marsin restant inébranlable, « ce fut au duc d'Orléans à céder, peu à peu à s'approcher de Turin et à joindre l'armée du siège. Il y arriva le 28 août au soir » — trop tard pour tout, sauf pour hériter du désastre.
Mauvois état du siège et des lignes
État déplorable du siège : « avec le chemin couvert pris, il se pouvoit dire qu'il ne trouva aucun progrès » ; La Feuillade avait reperdu des ouvrages « qui avoient coûté plusieurs ingénieurs et beaucoup de monde ». Le prince « trouva les lignes mauvaises, très imparfaites, très vastes et très mal gardées » — tandis que les avis arrivaient de toutes parts de l'approche de l'armée impériale.
Conduite pernicieuse de La Feuillade
La Feuillade, « devenu si rapidement général en chef, ne songea qu'à se conserver l'effective autorité » : il « se tourna donc uniquement à se saisir du maréchal, et il prit sur lui un ascendant si fort qu'à l'ordre près…, tout le reste demeura visiblement à La Feuillade, au grand malheur de la France ». Il avait défait tout ce que le prince avait réformé ; « devenu de mauvaise humeur de son peu de succès, il s'étoit rendu inabordable, et s'étoit acquis une telle haine des officiers…, qu'ils ne se soucioient plus, pas un, des événements ».
M. le duc d’Orléans empêché par Marsin de disputer la Doire, pois de sortir des lignes et d’y combattre
Nouvelle opposition : le prince veut se saisir des passages de la Doire, puis, à défaut, « sortir des lignes…, présenter la bataille au prince Eugène » plutôt que de se défendre « derrière de mauvaises lignes qui seroient percées de tous les côtés ». Marsin objecte les poudres à jeter dans Turin, puis les quarante-six bataillons d'Albergotti aux Capucins : objections « incertaines » auxquelles « la réponse étoit la même », mais « cette évidence de raisons fut inutile ; jamais Marsin ne se laissa entamer ».
Conseil de guerre déplorable
Conseil de guerre déplorable : « La Feuillade, gendre favori du ministre arbitre de la fortune de tout homme de guerre, et Marsin, dépositaire, disoit-on, du secret, n'avoient garde de n'être pas suivis. Le seul d'Estaing parla en homme d'un courage libre (M. le duc d'Orléans ne l'oublia jamais)… Tous les autres opinèrent servilement, de sorte que ce remède rendit le mal incurable. »
M. le duc d’Orléans cesse de donner l’ordre et de se mêler de rien
Le prince « protesta devant tous des malheurs qui en alloient arriver…, demanda sa chaise de poste, et à l'instant voulut quitter l'armée ». Retenu à grand-peine, il consent à demeurer mais déclare « qu'il ne se mêleroit plus du tout du commandement…, jusque-là même qu'il refusa de donner l'ordre ». Il écrit fortement au roi contre le maréchal, fait lire sa lettre à Marsin et la lui confie à expédier.
Cause secrète de ces contrastes
La cause secrète de ces contrastes : « la folle espérance, uniquement fondée sur la grandeur du désir, que le prince Eugène n'oseroit attaquer les lignes ; que, se retirant ainsi, Turin seroit pris… par le siège et les lignes dont La Feuillade avoit eu la direction comme général, et par conséquent n'en partageroit la gloire avec personne. Tel est le vrai fait qui asservit Marsin et finit par égorger la France. »
Dernier refus de Marsin
La nuit du 6 au 7 septembre, un partisan mande qu'Eugène attaque Pianezze pour passer la Doire et marchera droit sur eux. Le prince s'habille à la hâte, éveille Marsin « qui dormoit tranquillement dans son lit », propose de marcher aux ennemis à l'heure même ; Saint-Nectaire confirme et appuie. « Mais il étoit résolu dans les décrets éternels que la France seroit frappée au cœur ce jour même. Le maréchal fut inébranlable…, maintint que l'avis étoit faux et conseilla à M. le duc d'Orléans de s'aller reposer. »
M. le duc d’Orléans, à la prière des soldats, reprend le commandement sur le point de la bataille
Au matin, les avis pleuvent, le prince ne s'ébranle pas ; forcé par d'Estaing de monter à cheval, il longe la tête du camp « négligemment au petit pas ». Alors « un soldat de Piémont l'appela par son nom, et lui demanda s'il leur refuseroit son épée. Ce mot fit plus que n'avoient pu les officiers généraux. Il répondit au soldat qu'il la lui demandoit de trop bonne grâce pour en être refusé », et reprit le commandement à l'instant de la bataille.
Étrange abusement de Marsin
Étrange abusement de Marsin : ses espérances trompées, le maréchal parut « plus mort que vif…, abîmé dans les réflexions qui n'étoient plus de saison, comme un homme condamné, incapable de donner aucun ordre à propos » — l'homme qui avait tout refusé au nom d'une certitude que l'événement pulvérisait.
Triple désobéissance et opposition formelle de La Feuillade à M. le duc d’Orléans
Triple désobéissance de La Feuillade : le prince envoie chercher deux fois les quarante-six bataillons d'Albergotti — « La Feuillade, bien plus craint et obéi que le prince, avoit défendu à Albergotti de bouger, et il ne bougea » ; puis, d'autres troupes appelées pour garnir les lignes, La Feuillade « s'en alla lui-même se mettre sur ce petit pont et les arrêter ». Un officier du régiment d'Anjou refusant l'ordre direct du prince, celui-ci « lui balafra le visage et le fit dire au roi ».
Bataille de Turin
Bataille de Turin, 7 septembre : l'attaque, commencée sur les dix heures, est « poussée avec une incroyable vigueur » ; le transfuge Langallerie « perça le premier » par les intervalles dégarnis. Marsin reçoit « un coup qui lui perça le bas-ventre » et est pris ; « La Feuillade couroit éperdu partout, s'arrachant les cheveux » ; le duc d'Orléans « fit des merveilles, toujours dans le plus grand feu avec un sang-froid qui voyoit tout », blessé à la hanche puis « près du poignet dangereusement », menant lui-même escadrons et bataillons à la charge. Après le dernier refus de secours, « tout ce qui suivit ne fut que trouble, confusion, débandement, fuite, déconfiture ».
Belle action de Le Guerchois lâchement abandonné
« Trois fois Le Guerchois, avec sa brigade de la vieille marine, avoit repoussé les ennemis avec beaucoup de carnage, encloué leur canon, et trois fois réparé la bataille » ; menacé d'être débordé une quatrième fois, il demande l'appui de la brigade voisine : « cette brigade et son brigadier, desquels il faut ensevelir la mémoire, le refusèrent tout net ». On sut positivement depuis « que le prince Eugène avoit tout à fait pris le parti de cesser l'attaque et de faire sa retraite, si Le Guerchois eût soutenu la quatrième et dernière charge ».
M. le duc d’Orléans veut faire retirer l’armée en Italie
La bataille perdue, le prince retire artillerie et munitions « avec une si grande présence d'esprit que rien ne lui échappa », puis expose aux officiers généraux qu'il faut se retirer en Italie : ils y demeureraient les maîtres, enfermeraient « l'armée victorieuse autour de Turin » dans un pays ruiné, « dans l'impossibilité d'y subsister et d'en sortir », tandis que l'armée du roi serait « dans un pays abondant où ils seroient les plus forts ».
Frémissement des officiers généraux, qui, par leurs ruses, leur audace, leur désobéissance, le forcent enfin à la retraite en France
« Cette proposition effaroucha au dernier point des esprits peu rassurés », qui espéraient du désastre « le retour si désiré en France, pour y porter leur argent, dont ils s'étoient gorgés à toutes mains en Italie ». Seul d'Estaing appuie l'Italie. Le prince impose enfin sa décision et marche au pont — mais au débouché, d'Arennes produit un officier assurant les passages d'Italie « bien retranchés » : rapport « entièrement controuvé ». Pendant qu'on vérifie, les officiers font filer vivres et munitions vers les Alpes, « tellement qu'après une demi-journée de marche…, on avertit M. le duc d'Orléans qu'il n'avoit ni vivres ni munitions ». « La rage et le désespoir de tant de criminelles désobéissances, pour ne pas dire de trahisons redoublées », le font retomber au fond de sa chaise : « qu'on allât donc où on voudroit et qu'on ne lui en parlât plus. »
Motif d’une si étrange conduite
Motif de cette conduite : l'intérêt « lâche et pécuniaire » des officiers généraux, « plus en peine de leur équipage et de la bourse qu'ils avoient faite par leur pillage » que du salut de l'armée — Saint-Simon apprit ensuite qu'il n'y avait « personne dans aucun passage pour disputer celui d'Italie », et que l'avantage remporté par Médavy deux jours après eût rendu le prince « maître absolu de toute la Lombardie ».
La nouvelle de la bataille portée au roi
« Saint-Léger, un des premiers valets de chambre de M. le duc d'Orléans, dépêché au roi avec cette cruelle nouvelle, arriva à Versailles, le mardi 14 septembre, avant le lever du roi, et annonça Nancré avec le détail. »
Désordres de la retraite sans aucuns ennemis
Désordres de la retraite « sans aucuns ennemis » : la marche en colonne renversée sur Pignerol fit piller ou perdre dans la montagne quantité d'équipages. Albergotti, chargé de l'arrière-garde, « la fit très bien » ; du côté des ennemis, « pas la moindre inquiétude : comblés d'une joie d'autant plus grande qu'elle étoit moins espérée…, leur armée n'en pouvoit plus ».
Chaîne des causes de désastre devant Turin et de ses suites
La grande récapitulation : « il ne fallut pas moins qu'un enchaînement de miracles pour produire un si grand effet, dont un seul manqué…, emportoit la ruine de l'entreprise. Vendôme en eut le premier déshonneur, que Marsin consomma et que La Feuillade combla. » Siège mal enfourné, folles courses, Pô passé par négligence, Tanaro méprisé, lignes ingardables, conseil servile, quarante-six bataillons inutiles, triple désobéissance, lâcheté du refus à Le Guerchois — « voilà la chaîne de tant d'incroyables miracles pour la délivrance de Turin », qui n'avait « pas pour plus de quatre jours de poudre ». « Qui peut méconnoître la main de Dieu toute-puissante, mais qui peut douter du crime de ceux de nos François qui en ont été les agents ? »
Mort de Marsin prisonnier ; son extraction, son caractère
Marsin, conduit mourant dans une cassine, « demanda une seule fois si M. le duc d'Orléans étoit tué », renvoya au prince la lettre écrite contre lui, « ne voulut plus ouïr parler que de Dieu, et mourut dans la nuit ». On trouva dans ses papiers « des misères innombrables, et un amas de vœux plus que surprenants », et des dettes énormes. Portrait : « un extrêmement petit homme, grand parleur, plus grand courtisan, ou plutôt grand valet…, esprit futile, léger, de peu de fond…, dont tout l'art et le mérite alloit à plaire. Il étoit moins que rien, du pays de Liège » — son père avait eu la Jarretière de Charles II « au scandale des Anglois ».
La Feuillade, de négligence ou de dessein, prive M. le duc d’Orléans de la communication avec l’Italie par Ivrée
Dernier méfait de La Feuillade : chargé du détachement envoyé saisir le château de Bar — « passage unique qui conservoit la communication et le retour en Italie par Ivrée » —, il le retarde de deux jours « et n'oublia qu'à lui faire prendre le pain qui lui étoit destiné ». Quand le détachement arrive enfin, les ennemis « l'avoient prévenu de vingt heures » : « ce fut au retardement de La Feuillade et à son incroyable négligence sur ce pain que ce dernier malheur fut encore dû ».
Prises de la Feuillade avec Albergotti
À Oulx, dans la chambre du prince blessé, celui-ci reproche à La Feuillade et Albergotti « leur désobéissance à demeurer sur la hauteur des Capucins ». En s'éloignant du lit, Albergotti dit que le reproche ne regardait que La Feuillade, dont il n'avait fait qu'exécuter les ordres ; La Feuillade « lui répondit net que cela n'étoit pas vrai, le poussa en même temps et mit la main à l'épée ». On les sépare. « Cette aventure ne laissa pas de leur faire grand tort à tous deux…, sur l'honneur : à l'un d'avoir osé démentir une vérité trop connue à toute l'armée…, à l'autre de l'avoir avalé et digéré si doux. »
Désespoir feint ou vrai de La Feuillade
« Désespoir feint ou vrai » : La Feuillade dépêche un courrier à Chamillart, « lui envoie la démission de son gouvernement de Dauphiné, et lui mande qu'il est indigne de son estime, des grâces du roi et de voir le jour ». Chamillart, « toujours également affolé de son gendre, lui renvoya son courrier et sa démission qu'il s'étoit bien gardé de montrer, le caressa par sa réponse, l'encouragea et lui remit la cervelle. Ceux qui surent cette désespérade ne doutèrent pas qu'elle ne fût un jeu pour faire pitié. »
Origine de l’amitié de M. le duc d’Orléans pour Besons, qui le demande
Origine de l'amitié du duc d'Orléans pour Besons : « il avoit commandé sous lui la réserve, puis avoit été mis par le roi auprès de lui lorsqu'il avoit commandé la cavalerie. M. le duc d'Orléans avoit pris de l'estime et de l'amitié pour lui » — il le demanda au roi, qui l'accorda.
Besons le joint venant des côtes de Normandie
Besons, qui servait cette année sur les côtes de Normandie « parce que sa santé ne lui avoit pas permis mieux », rejoint le prince « le plus tôt qu'il lui fut possible », « en meilleure santé et flatté de ce souvenir ».

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