TOME XII · CHAPITRE II
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Résumé
Mort à Rome du cardinal de Bouillon : le précis de sa vie, la « cause et genre de sa mort » — l'invention de la calotte gardée devant le pape, le démenti des cardinaux, « la rage l'en saisit, et il en crève » — le châtiment de l'orgueil en une phrase ; son personnel, son abandon final. En regard, la « belle et singulière retraite » du cardinal Marescotti. Voyage du nouveau roi de Sicile : sa conduite dans sa famille, le « rare mérite » de son fils aîné « et sa mort causée par la jalousie et les duretés de son père » ; Voysin comme chancelier…
Les entrées
- Mort à Rome du cardinal de Bouillon
- « Le cardinal de Bouillon mourut à Rome le 7 mars de cette année, à soixante et onze ans et six mois ; il y fit une fin digne de sa vie. » La singularité « de ce personnage si étrange » mérite, malgré tout ce qui en a déjà été dit dans les Mémoires, « au moins un court abrégé par dates » — et Saint-Simon lui consacre l'une de ses plus implacables nécrologies.
- Précis de sa vie
- Né à Turenne le 24 août 1643 « dans l'apogée de sa plus proche famille », cardinal le 5 août 1669 avant vingt-six ans, grand aumônier de France à vingt-huit, comblé d'abbayes (Cluny, Saint-Ouen, Saint-Waast...), il ouvrit la porte sainte du jubilé de 1700, « dont sa vanité fit faire des tableaux », et devint doyen du sacré collège. La brouillerie de M. de Turenne avec Louvois fit passer par lui tout le commerce du roi avec son oncle, ce qui l'initia aux affaires. Sa famille au comble, « il se permettoit toutes choses, et le roi souffroit tout d'un cardinal. Nul homme si heureux pour ce monde, s'il avoit bien voulu se contenter d'un bonheur aussi accompli ; mais... accoutumé par le rang accordé à sa maison aux usurpations et aux chimères, [il] croyoit reculer quand il n'avançoit pas. » Suivent les degrés de sa perte : la prétention de manger avec le roi à la noce de Mme la Duchesse, Liège, la fourberie du chapeau de son neveu, l'affaire de Fénelon, Strasbourg en 1700, la désobéissance formelle, l'exil à Cluny, l'évasion et « cette lettre également folle, ingrate, insolente et criminelle », les Pays-Bas et le procès perdu contre la duchesse d'Aremberg.
- Cause et genre de sa mort
- Sa mort eut pour cause l'affront de la calotte : après l'échec public au consistoire, « les propos furent si unanimes, si vifs, si peu ménagés qu'il en fut encore plus touché que de l'affront public d'avoir échoué ». Il mourut de rage en quelques jours, « chose étrange pour un homme si familiarisé avec la rage, et qui en vivoit depuis plusieurs années. Personne à Rome ne le regretta, ni en France, si ce n'est peut-être les Bouillon. Le roi le méprisa au point de ne pas même nommer son nom. »
- Son caractère
- « Il avoit de l'esprit mais confus, savoit peu, fort l'air et les manières du grand monde, ouvert, accueillant, poli d'ordinaire, mais tout cela étoit mêlé de tant d'air de supériorité qu'on étoit blessé même de ses politesses. » Attention infatigable au rang « jusqu'à la minutie », vanité « la plus dégoûtante » ; « les besoins le rendoient souple jusqu'au plus bas valetage. Il n'avoit d'amis que pour les dominer et se les sacrifier. Vendu corps et âme aux jésuites..., il trouva en eux mille importantes ressources..., jusqu'à des instruments de ses félonies. Sa vie en aucun temps n'eut d'ecclésiastique et de chrétien que ce qui servoit à sa vanité. » Luxe « continuel et prodigieux » ; « ses mœurs étoient infâmes, il ne s'en cachoit pas ; et le roi, qui abhorra toujours ce vice jusque dans son propre frère, le souffrit dans M. de Vendôme et dans le cardinal de Bouillon ».
- Cardinal de Bouillon méprisé et délaissé à Rome
- Arrivé à Rome vers Pâques 1712, « le mépris et l'embarras de l'y voir l'y avoient devancé ». Saisi dans tous ses revenus, ne jouissant que d'Ostie, « il se mit donc au noviciat des jésuites, ses inaltérables amis de tous les temps, et il y vécut en cardinal pauvre. Tout ce qui n'étoit pas brouillé sans mesure avec le roi n'osa le voir » ; l'échange de Sedan non consommé et le rang de sa maison, « si aisés à détruire, lui furent une cruelle bride » qui le retint de se livrer aux ennemis de la France, « qui même le méprisèrent trop pour le rechercher. Il fut donc sans crédit à Rome, n'y eut que la considération d'écorce qui ne se put refuser au doyen des cardinaux..., mais sans aucune estime. »
- Imagine pour les cardinaux la distinction de conserver leur calotte sur leur tête, parlant au pape, lesquels lui en donnent le démenti
- « Parmi ces tourments..., cet orgueilleux imagina d'introduire une distinction nouvelle » : que les cardinaux conservent « seuls leur calotte sur leur tête en parlant au pape ». Le pape « sourit et ne voulut pas le refuser », à condition que ce fût « de concert et avec le consentement de tous les cardinaux ». Bouillon n'en parla qu'à quelques-uns, qui répondirent « ambigument ». Au consistoire suivant, il alla le premier parler au pape « ayant sa calotte sur la tête. Dès qu'on s'en aperçut voilà un murmure général qui s'éleva jusqu'à l'interrompre » ; tous les cardinaux vinrent ensuite « la calotte à la main », donnant le démenti à ses signes furieux. « Il frémissoit de sa place et le montroit ; il n'y gagna que la honte, et il sortit du consistoire plein de dépit et de confusion » — et le sacré collège voulut se plaindre au pape « d'une innovation qu'un particulier, quoique doyen, n'étoit pas en droit de faire ».
- La rage l’en saisit, et il en crève
- « Alors il ne put plus se cacher à lui-même le mépris et l'aversion dans lesquels il étoit généralement tombé, lui qui jusqu'alors s'étoit toujours efforcé de se persuader le contraire. Il en tomba malade aussitôt de rage ; et de rage il en mourut en cinq ou six jours. »
- Personnel du cardinal de Bouillon
- « Le cardinal de Bouillon étoit un homme fort maigre, brun, de grandeur ordinaire... Son visage n'auroit eu rien de marqué s'il avoit eu les yeux comme un autre ; mais, outre qu'ils étoient fort près du nez, ils le regardoient tous deux à la fois jusqu'à faire croire qu'ils s'y vouloient joindre. Cette loucherie qui étoit continuelle faisoit peur, et lui donnoit une physionomie hideuse. Il portoit des habits gris, doublés de rouge..., jamais vêtu comme un autre, et toujours d'invention, pour se donner une distinction. » Suit le catalogue de ses déshonneurs : « la fabrication du cartulaire de Brioude pour se faire descendre des ducs d'Aquitaine, juridiquement prouvée, condamnée, lacérée » ; la double tromperie du roi et du pape ; l'infâme mariage de sa nièce avec Mesy ; Saint-Amand ; l'ingratitude envers le roi à qui sa maison devait tout. Mourant, « il eut la vanité de nommer six cardinaux pour ses exécuteurs testamentaires ». « On peut dire de lui qu'il ne put être surpassé en orgueil que par Lucifer, auquel il sacrifia tout comme à sa seule divinité. »
- Belle et singulière retraite du cardinal Marescotti
- En contraste, la retraite du cardinal Galeas Marescotti, « si édifiante, si sage et si sainte..., parce qu'elle n'a point eu d'exemple auparavant ni d'imitateurs après ». Nonce en Pologne puis en Espagne, cardinal en 1675, légat de Ferrare, secrétaire d'État, préfet du saint-office, devenu en 1708 chef de l'ordre des cardinaux-prêtres, il « ne voulut point passer à son tour d'option dans l'ordre des cardinaux-évêques », pria le pape « de disposer de ses emplois, et de le dispenser de toute fonction de cardinal, résolu de ne plus entrer même au conclave », et se renferma dans son palais. Il fit venir chez lui chaque jour « ce qu'il y avoit de plus pieux et de plus doctes religieux de tous les ordres », changeant de compagnie presque toutes les heures, entre prière, lectures et récréation, « sans jamais rien de vain ni de mondain » ; en mai de cette année, « il remit au pape tout ce qu'il avoit de bénéfices..., et ne conserva que le revenu de son patrimoine ».
- Quel il fut ; sa mort
- Marescotti passa « pour un des plus hommes d'honneur et de bien, et des plus habiles du sacré collège ». Retiré, il fut visité par Clément XI et ses successeurs — Benoît XIII « l'alla voir aussitôt après son exaltation » — et, quoique hors des conclaves, « il ne laissa pas d'en être consulté plusieurs fois, et d'influer sur les élections ». « Il ne démentit pas d'un seul point la vie qu'il avoit embrassée jusqu'à sa mort, arrivée le 3 juillet 1726..., qui eut toutes les marques de celles des prédestinés. Il avoit près de quatre-vingt-dix-neuf ans, et fut regretté comme s'il n'en avoit eu que cinquante, des pauvres surtout dont il étoit le père. » Le pape assista lui-même à ses obsèques.
- Voyage du duc et de la duchesse de Savoie en Sicile
- « Le duc de Savoie, nouveau roi de Sicile, étoit allé... en prendre possession, s'y faire couronner, connoître le pays et les gens, et en tirer tout ce qui lui fut possible », menant la reine sa femme qui y fut aussi couronnée. Il offrit la régence à sa mère, « qui le pria de l'en dispenser » : « jamais il ne lui avoit pardonné de l'avoir voulu faire roi de Portugal..., il lui pardonnoit aussi peu d'être toute française, et adorée dans tous ses États » ; « il n'y avoit entre eux qu'une sèche bienséance ». La belle-mère et la belle-fille vivant « dans la plus intime amitié », il mena sa femme avec lui « pour qu'elle ne fût pas régente, et Madame Royale par elle », et déclara régent le prince de Piémont, son fils aîné de seize ans, « qui promettoit toutes choses ».
- Conduite de ce nouveau roi dans sa famille et avec son fils aîné
- Le jeune régent, instruit par le conseil, « s'appliqua et devint capable jusqu'à étonner le conseil ; et par la facilité de son accès, la sagesse et la justesse de ses réponses, sa modestie, sa politesse..., lui acquirent tous les cœurs. C'en étoit trop pour un père jaloux..., jaloux de son ombre, et qui avoit trop de pénétration pour ne pas sentir qu'il étoit redouté, mais nullement aimé dans sa cour ni dans son pays. » Au retour de Sicile, « son accueil et ses louanges à son fils furent fort sèches. Après le premier compte rendu, il ne l'admit plus en aucunes affaires, et les ministres eurent défense de lui rien communiquer » ; il lui refusa « jusqu'aux plus petites choses pour le décréditer ».
- Rare mérite de ce prince, et sa mort causée par la jalousie et les duretés de son père
- Au carnaval, les dames demandèrent un bal au prince, qui en demanda la permission à son père : « le roi de Sicile, qui le vouloit décréditer et le mortifier en toutes façons, le refusa avec la plus grande dureté ; ce fut la dernière goutte qui fit verser le verre. » La fièvre le prit la nuit ; il en confia la cause à la princesse de Carignan, sa sœur naturelle, « qui me l'a conté » : « il l'assura qu'il avoit le cœur flétri et qu'il n'en reviendroit pas, et avec peu de regret à la vie sous un tel père. » Il mourut en cinq ou six jours, « avec la même douceur », disposé à la mort. « Le malheureux père... sentit en ces derniers jours tout ce que valoit son fils..., et ne put se dissimuler qu'il en étoit le bourreau » ; sa cour et ses États demeurèrent « dans la conviction entière que sa jalousie l'avoit fait mourir ». « Si ce père, barbarement politique, avoit pu... voir de si loin quel traitement le fils qui lui restoit lui préparoit, son désespoir eût été au comble. »
- Voysin, comme chancelier, va prendre sa place au parlement
- Voysin, « chancelier et garde des sceaux, ministre et secrétaire d'État... avec plus d'autorité que Louvois, conseil intime de Mme de Maintenon et de M. du Maine, instrument du testament du roi..., et l'âme aussi cautérisée qu'eux », « voulut jouir de sa gloire, et aller triompher au parlement en qualité de chancelier de France, où son propre grand-père paternel avoit été longtemps greffier criminel ». Sans autre occasion « que pour le plaisir et la vanité d'y aller », « il s'y fit suivre par plus de cent officiers... Il n'oublia rien de la pompe de sa marche, de sa réception et de sa reconduite. Son discours montra plus de fortune que de talents. Aucun pair ni prince du sang ne s'y trouva ; ils ne marchent point pour la robe. »
- Tallard, démis à son fils, ne peut être pair
- « Tallard séchoit sur pied de n'avoir encore rien recueilli d'avoir livré le cardinal de Rohan au P. Tellier jusqu'à en avoir fait son esclave » : cela même avait fait ducs et pairs les princes de Rohan et d'Espinoy, et lui restait sans rien, « d'autant plus pressé qu'il voyoit le roi diminuer tous les jours ». Il fit tant de bruit aux Rohan et au P. Tellier « qu'ils n'osèrent le pousser à bout... La constitution leur étoit trop chère et sacrée pour se dispenser d'en payer les dettes. » « Tallard fut donc déclaré pair de France ; mais quand il fallut en venir à la mécanique des expéditions, la chose fut trouvée impossible, parce qu'il n'avoit qu'un duché vérifié qu'il avoit cédé à son fils en le mariant. »
- Son fils l’est fait au lieu de lui
- « On tourna, on chercha, mais à la fin il fallut que le père se contentât, en enrageant, que la pairie fût érigée pour son fils, et de demeurer lui comme il étoit. »
- Affaires de Suisse en deux mots
- « Les cantons catholiques et protestants étoient depuis longtemps animés les uns contre les autres ; la longue affaire de l'abbé de Saint-Gall les avoit mis aux prises, et quelquefois aux armes. L'intérêt de la maison d'Autriche entretint sous main ce feu pour abaisser les cantons les uns par les autres et en profiter » ; le nonce du pape, « passionné, jeune, emporté, violent et sans expérience..., aigrit les choses de plus en plus ».
- Renouvellement très-mal à propos de l’alliance des seuls cantons catholiques avec la France
- Le comte du Luc, ambassadeur en Suisse, « fit en ce temps-ci une faute dont la France et la Suisse se ressentent encore » : occupé du renouvellement de l'alliance avec tout le corps helvétique, que les ministres autrichiens s'employaient à empêcher, il « espéra forcer les protestants par les catholiques, plus nombreux à la vérité, mais incomparablement plus faibles ; il conclut le renouvellement d'alliance avec ces derniers. Les cantons protestants, animés par les émissaires de Vienne, de Londres, de Hollande, imputèrent ce traité à affront et n'ont jamais voulu ouïr parler depuis de renouveler leur alliance avec la France, et les armes à la main s'en sont souvent vengés sur les cantons catholiques. »
- Changements en Espagne
- « Pendant que la princesse des Ursins s'acheminoit lentement vers Paris, sa catastrophe produisit de grands changements en Espagne » : toute la machine du gouvernement fut remaniée au profit du parti del Giudice et des créatures de la nouvelle reine.
- Orry, chassé d’Espagne et de la cour en France
- « Orry l'avoit devancée, et trouva en arrivant à Paris défense d'approcher de la cour ; il courut même fortune de la prison et de pis » — chassé d'Espagne « sans voir le roi, avec la malédiction publique », et aussi mal reçu en France.
- Veragua et Frigilliane chefs des conseils de marine et du commerce, et de celui des Indes
- « Le duc de Veragua eut celles de la marine et du commerce ; le vieux marquis Frigilliane fut fait chef du conseil des Indes ; le marquis de Bedmar le demeura du conseil de guerre. »
- Cellamare ambassadeur en France
- « Le prince de Cellamare, fils du duc de Giovenazzo, conseiller d'État, frère du cardinal del Giudice, qui venoit d'être fait grand écuyer de la reine, fut nommé ambassadeur en France » — nom que la conspiration de 1718 rendra fameux.
- Chalois et Lanti ont défense de retourner en Espagne
- « Chalois et Lanti, neveux de Mme des Ursins..., reçurent défense de retourner en Espagne, ce qui embarrassa fort Lanti qui étoit Italien et qui n'avoit rien ici, et Chalois encore plus, à qui le roi refusoit la jouissance du rang et des honneurs de grand d'Espagne, qu'il ne lui avoit permis qu'à cette condition-là d'accepter. »
- Giudice chef des affaires étrangères et de justice, et gouverneur du prince des Asturies
- Le cardinal del Giudice, non seulement rappelé, fut « mis à la tête des affaires politiques, de justice et religion », et peu après « fait gouverneur du prince des Asturies, emploi fort étrange pour un prêtre ».
- P. Robinet chassé ; P. Daubenton confesseur du roi d’Espagne en sa place
- Giudice « n'oublia point la générosité avec laquelle le P. Robinet avoit résisté à sa faveur... pour l'archevêché de Tolède », que le confesseur avait fait donner à l'illustre curé de village : « un prêtre et un Italien n'oublient guère. Giudice profita de sa faveur pour faire chasser Robinet, qui se retira en France, où il vécut très content simple jésuite à Strasbourg, sans se mêler de rien. Le P. Daubenton, lors assistant du général des jésuites à Rome, celui-là même qui, seul avec le cardinal Fabroni, avoit concerté et fabriqué la constitution Unigenitus, fut rappelé au confessionnal du roi d'Espagne. »
- Leur caractère
- « Ce changement de confesseur fut un grand et long malheur pour les deux couronnes. Robinet n'avoit nul intérêt, aucune ambition, n'étoit point entaché d'ultramontanisme, et n'étoit jésuite qu'autant que l'honneur et sa conscience le lui permettoient. Il étoit solidement homme de bien ; aussi vouloit-il le bien pour le bien, et y étoit également hardi et sage. Toute la cour et toute l'Espagne l'aimoient et l'honoroient... et il étoit droit, vrai et ennemi de toute intrigue. On verra ailleurs le parfait contraste de son successeur avec lui. »
- Flotte et Renaut en liberté
- « Un mois après, Flotte et Renaut furent mis en liberté. La chute de Mme des Ursins fit voir clair au roi d'Espagne sur bien des choses. C'étoit elle qui avoit fait arrêter ces deux domestiques de M. le duc d'Orléans, et qui... ne visoit pas à moins qu'à la tête de M. le duc d'Orléans. » Envoyés à Madrid remercier le roi et la reine, ils reçurent ordre de revenir s'établir où ils voudraient, « excepté Paris et ses environs, pour prévenir sagement les questions et les propos qu'on se plairoit à leur faire tenir » ; leurs dettes payées, ils reçurent du prince « une gratification et une pension honnête ».
- Réconciliation de M. le duc d’Orléans avec le roi d’Espagne
- La reine d'Espagne, « qui devenoit fort maîtresse, ne cherchoit qu'à détruire ce que Mme des Ursins avoit édifié ; peut-être l'âge et la santé du roi la persuadèrent-ils tacitement de raccommoder le roi d'Espagne avec un prince à qui on ne pouvoit, le cas arrivant, ôter la régence ». Ainsi, sans que M. le duc d'Orléans y songeât, le roi d'Espagne écrivit au roi qu'ayant « reconnu l'innocence de Flotte et de Renaut, et la fausseté des accusations », il désirait se réconcilier avec le duc, laissant au roi « d'en ordonner la manière. La surprise fut grande à la réception de cette lettre, et la rage de Mme de Maintenon. Un pareil désaveu... lui pouvoit faire ouvrir les yeux sur des calomnies plus atroces et plus domestiques. M. du Maine en trembla, et glissa sur ce fâcheux pas avec adresse et silence. »
- Alonzo Manriquez fait duc del Arco, grand d’Espagne et grand écuyer
- « Alonzo Manriquez étoit un homme de qualité, et le seul pour qui le roi d'Espagne eut invariablement une amitié constante » : majordome puis premier écuyer, il fut fait grand d'Espagne « sous le titre de duc del Arco » — et comme un grand ne peut être premier écuyer, le roi fit persuader au duc de La Mirandole de se démettre de la charge de grand écuyer, honneurs et appointements conservés, « et le duc del Arco fut fait grand écuyer ».
- Son caractère et sa fortune
- Grand, bien fait, « et, chose rare pour un Espagnol, il étoit blond et avoit de belles dents. Son esprit étoit médiocre, mais sage et mesuré au dernier point ; éloigné de se mêler d'affaires et de cabales..., d'ailleurs l'homme le plus affable, le plus poli, le plus gracieux ». « C'étoit un des plus grands toréadors de toute l'Espagne » : il avait dû se réfugier dans un couvent en attendant sa grâce « pour avoir sauté à bas de son cheval et tiré le pied de la feue reine de son étrier, tombée et traînée par le sien, à qui il sauva ainsi la vie ». « Parfaitement désintéressé avant et depuis sa fortune..., il ne demanda jamais rien au roi pour soi » ; et « ne ploya jamais sous Albéroni, qui ne l'aimoit pas, mais qui n'osa jamais se hasarder de l'entamer ».
- Valouse premier écuyer
- « Valouse, gentilhomme de Provence, nourri page du roi, puis écuyer particulier de M. le duc d'Anjou, qui l'avoit suivi en Espagne, où, avec peu d'esprit, il se gouverna toujours fort sagement, et se maintint dans les bonnes grâces de son maître et des divers gouvernements, fut fait premier écuyer. »
- Montalègre sommelier du corps ; sa fortune ; son caractère
- La charge de sommelier du corps, ou grand chambellan, « vaquoit depuis la mort du duc d'Albe, arrivée à Paris pendant son ambassade » ; le marquis de Montalègre, ancien des gentilshommes de la chambre, « avoit toujours suppléé ». Guzman, beau-frère du marquis de Los Balbazès, « une espèce de favori de Charles II » qui lui avait donné la compagnie des hallebardiers — « lors la seule garde des rois d'Espagne, avec certaine canaille de lanciers... qui demandoient l'aumône à la porte du palais », que Philippe V mit « sur le pied et avec l'habillement des Cent-Suisses » — c'était « un fort honnête homme, assez borné, qui ne se mêloit de rien ; mais poli, honnête, généreux, et qui vivoit fort retiré à l'espagnole ».
- Valero vice-roi du Mexique ; sa fortune ; son caractère
- « Le duc de Liñarez, vice-roi du Mexique, avoit obtenu son rappel... Le marquis de Valero fut envoyé à sa place. Il étoit frère du duc de Bejar et oncle de Zuniga, qu'on a vu servir dans nos armées. » Le roi d'Espagne « avoit toujours cherché à l'élever. C'étoit un vrai Espagnol, plein d'honneur, de courage et de fidélité, mais austère et inflexible, et qui n'étoit pas sans capacité. À son retour il fut grand d'Espagne et sommelier du corps avec beaucoup de crédit, dont il n'abusa jamais, et s'en servit utilement pour le roi et la monarchie. Ce fut dommage qu'il ne vécût pas assez. »
- Princesse des Ursins à Paris
- « Enfin la princesse des Ursins arriva à Paris, et vint descendre et loger chez le duc de Noirmoutiers, son frère..., rue Saint-Dominique, porte à porte de la mienne. Ce voyage dut lui paroître bien différent du dernier qu'elle avoit fait en France, où elle avoit paru la reine de la cour. Peu de gens, outre ses anciens amis et ceux de son ancienne cabale, la vinrent voir... après quoi les visites s'éclaircirent, et la solitude domina dès qu'on eut vu le succès de son voyage à Versailles, qu'on lui laissa attendre plusieurs jours. »
- Dégoûts qu’elle essuie
- M. le duc d'Orléans, réconcilié avec le roi d'Espagne, « sentit qu'il étoit solidement de son intérêt... de montrer par quelque éclat que ce n'étoit qu'à la haine et à l'artifice de la princesse des Ursins qu'il devoit celui de son affaire d'Espagne, qui avoit été si près de lui faire porter la tête sur l'échafaud ». Poussé par Mme la duchesse d'Orléans et plus encore par Madame, il pria le roi de défendre à Mme des Ursins de se trouver en aucun lieu où les siens pourraient la rencontrer, et leurs maisons reçurent « une défense étroite » de la voir. « Cet éclat fit un grand bruit, montra à découvert l'abandon de Mme de Maintenon..., et devint un grand embarras pour la princesse des Ursins. » Saint-Simon, son vieil ami, capitula : permission de la voir deux fois seulement, « une alors, l'autre quand elle partiroit », Mme de Saint-Simon ne la voyant point — « ce que nous digérâmes mal volontiers, mais il en fallut passer par là ».
- Je passe huit heures de suite tête à tête avec elle
- « J'allai chez elle à deux heures après midi. Aussitôt elle ferma sa porte sans exception, et je fus tête à tête avec elle jusqu'après dix heures du soir. » Il lui trouva « la même amitié et la même ouverture, beaucoup de sagesse sur M. le duc d'Orléans et les siens, et de franchise sur tout le reste. Elle me conta sa catastrophe sans jamais y mêler le roi, ni le roi d'Espagne, duquel elle se loua toujours ; mais sans se lâcher sur la reine, elle me prédit ce qu'on a vu depuis. » Elle ne dissimula rien « des mauvais traitements, jusqu'aux grosses injures de propos délibéré », et parla de ses vues incertaines « d'une honnête retraite ». « Ces huit heures de conversation avec une personne qui y fournissoit tant de choses curieuses me parurent huit moments. »
- Court et triste voyage de la princesse des Ursins à Versailles
- « Son voyage à Versailles se passa peu agréablement. Elle alla le matin du mercredi 27 mars, dîner à Versailles chez la duchesse du Lude..., puis alla attendre [Mme de Maintenon] seule avec elle ; elle n'y demeura guère plus en tiers avec eux [le roi et Mme de Maintenon], et se retira après à la ville, chez Mme Adam, femme d'un premier commis des affaires étrangères, qui lui donna à souper et à coucher, et où elle fut très peu visitée. Le lendemain elle dîna chez la duchesse de Ventadour, et s'en retourna à Paris. » Un quart d'heure en tiers, après avoir régné sur deux cours : tout l'abandon tenait dans ce court et triste voyage.
- Elle obtient quarante mille livres de rente sur la ville, au lieu de sa pension de vingt mille livres
- « Elle obtint peu après de remettre sa pension du roi, moyennant une augmentation en rentes sur l'hôtel de ville, dont elle eut quarante mille livres de rente. Cela étoit, outre l'augmentation du double, plus solide qu'une pension, qu'elle ne doutoit pas de perdre dès que M. le duc d'Orléans en deviendroit le maître. » La Hollande ne voulut point d'elle — « les États généraux ne voulurent point d'elle à la Haye ni à Amsterdam » — et elle tourna ses projets vers l'Italie. « M. du Maine, en reconnoissance des grandeurs qu'elle avoit procurées à M. de Vendôme en Espagne, lui valut cette grâce pécuniaire du roi. »
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